Le goéland mélancolique

Le goéland mélancolique

mardi 24 novembre 2020

La compète

Alain avait un rituel bien établi avant de se poser devant son Mac. Son petit déjeuner commençait par une cuillère à soupe d’huile de chanvre. Et ce depuis qu’une amie, Ghislaine, lui en avait offert une bouteille. Il lui avait raconté qu’il prenait de l’huile d’olive tous les jours. C’est son médecin de père qui le lui avait conseillé autrefois, comme une discipline favorable à la baisse du cholestérol. « Dans le Sud de la France, ils consomment beaucoup d’huile d’olive et, résultat, ils ont moins de crises cardiaques ! » Imparable !

D’aucun avait tenté de persuader Alain que cette allégation n’était en rien prouvée scientifiquement. Mais il avait en retour argué, d’une part, que c’était bon au goût, l’huile d’olive, pour peu qu’elle soit de qualité, que d’autre part rien n’indiquait que cette pratique puisse être mauvaise pour la santé, et qu’enfin il s’agissait d’un avis médical hautement respectable puisque paternel. 

Le plaidoyer d’Alain en faveur des substances oléagineuses ayant produit son effet, Ghislaine, un peu écolo-mais-raisonnablement, promit de lui rapporter de l’huile de chanvre. Elle connaissait un petit producteur, très écolo au-delà du raisonnable (il n’avait pas de site web permettant d’acheter ses produits en ligne, c’est vous dire !). Il fabriquait et mettait en bouteille au fin fond de la Bretagne de l’huile de chanvre, aux qualités bien supérieures à celles de l’huile d’olive. Des oméga-3, oméga-6 en veux-tu en voilà et une haute teneur en acides gras essentiels ; le grand pied diététique !!! 

En plus, Alain avait découvert un goût différent, plus boisé, qui justifiait à lui seul la promo du produit par Gigi.

Après ce plaisir initial, Alain avalait un thé (du English breakfast de chez Tetley, avec son astucieuse étiquette sécable permettant l’essorage facile du sachet) accompagné de trois tranches de brioche grillées et tartinées de confiture, parfois d’une gelée de coings réalisée par Judith, une autre amie à l’incontestable savoir-faire de confiseur.

Le bol une fois dans le lave-vaisselle, c’était la fin du rituel. Place à l’écriture. Alain avait un côté besogneux. S’il ne s’astreignait pas à cette discipline quotidienne, rien ne venait à lui. Il rêvait bien sûr d’avoir des tas d’idées se bousculant les unes les autres pour alimenter son vivier perso d’histoires à transférer sur le papier, mais hélas ça ne fonctionnait pas de cette manière, chez lui du moins…

 

Serge écrivait depuis très longtemps déjà. D’abord des ouvrages « sérieux », des trucs sur l’informatique, incompréhensibles même par certains professionnels. Serge, c’était du lourd, du haut niveau. Et puis, il avait pris goût, pour se changer l’esprit sans doute, à la rédaction de romans, chroniques et autres contes modernes, souvent sur des thèmes connexes à son métier et quasiment toujours situés dans Paris. Indécrottable, le Serge ! Sans son attachement viscéral à la Capitale, il n’aurait pu écrire ses récits, puisque ses principaux lieux d’inspiration étaient les terrasses de café, les restaurants végétariens et les bancs publics posés dans des squares manifestement inconnus des banlieusards. Vous l’aurez compris, Serge était loin de la rigoureuse discipline d’Alain, ce qui ne l’empêchait nullement d’être prolifique. Il y a des êtres pour qui tout semble simple, même si souvent cette évidence ignore leur capacité intrinsèque de travail. Serge était doué, ce qui provoquait chez son ami Alain à la fois une admiration non feinte et… une certaine envie n’allant tout de même pas jusqu’à la jalousie. Encore que…

 

Ce décalage était pour Alain une source de motivation. Serge aimait à le dire souvent : « pour faire faire quelque chose à Alain, il suffit de lui lancer un pakap ! Il ne peut pas résister ».

C’est par exemple grâce à cette stratégie que Serge avait convaincu Alain de faire paraitre sur son blog une nouvelle par semaine pendant l’été, soit une dizaine d’histoires à trouver et à écrire. Une montagne, songea Alain, un Everest ! Mais il était stimulé par la parution synchrone des créations de Serge. Le salaud !!! Sa régularité était diabolique et le challenge à relever vertigineux.

Mais il y avait pire encore : la comparaison après lecture.

Alain était parfois satisfait de son ouvrage et donc de lui-même. Une fiction qui tenait la route, une évocation plus personnelle qui sentait le vécu et suscitait l’émotion. Content ! Et puis, la nouvelle de Serge paraissait et c’était un choc. Son style, son habile juxtaposition de mots choisis, une idée originale, déroutante ! La barre remontait encore d’un cran et il allait falloir assurer la semaine suivante. Les Bubka et Lavillenie de la narration, pensait Alain en toute modestie, s’agaçant cependant d’être chaque fois en retard d’un record du monde. Une fois, Serge s’était même permis une critique en disant à Alain : « T’es trop gentil, Mec ! Ta dernière nouvelle serait bien meilleure si tu avais fait carrément dans le gore ». Le moins qu’on puisse dire, c’est que ça avait horripilé Alain.

 

Lors d’un café-visio avec leur copain Luc (Serge avait recommandé Jitsi Meet plutôt que Zoom, pour des raisons qu’il était seul à comprendre ; Luc et Alain n’avaient pas discuté), Serge parla de publication de leurs œuvres. « Alain, j’ai une idée ! Soumettons nos écrits à des éditeurs. On leur envoie ; on verra si ça plait et le premier qui voit son recueil en librairie a gagné »

« Gagné quoi ? » rétorqua Luc dont l’esprit pragmatique de mathématicien ravissait chaque fois ses deux amis apprentis-écrivains.

« La gloire ! » répondit Serge, emphatique comme lui seul savait faire semblant de l’être. Énervant !!!

Le 10 novembre, date convenue entre eux, ils adressèrent leurs tapuscrits (cinq chacun) à Gallimard, Grasset, Plon, Actes Sud et Julliard, et attendirent…

Un mois passe, puis deux. Et une réponse, enfin, dans la boîte aux lettres, des éditions Julliard ! Alain exulta : il était retenu. Il ne put s’empêcher d’appeler Serge ; trop fier !

« Salut Sergio ! Tu sais quoi ? Julliard va me publier !!! J’ai rendez-vous Place d’Italie la semaine prochaine. »

« Bravo, Mec ! J’allais justement t’appeler pour t’annoncer la bonne nouvelle, car moi aussi, ça a marché… chez Plon et chez Actes Sud !!! »

Alain sentit comme une rancœur qui lui montait au cerveau. Ce Serge, toujours à vouloir être le meilleur, merde !!! Et là, il péta un plomb. Ça suffisait ; il allait voir ; il ne lui volerait pas SA gloire cette fois. 

Serge vivait dans une péniche, sur le Canal Saint Martin. Alain y fonça, sur son Brompton électrique pliant. Il faisait nuit et monter à bord discrètement fut facile. Serge dormait. « Du sommeil de l’injuste » ricana mentalement Alain. D’un coup d’œil circulaire, il chercha ce qu’il pourrait attraper ; quelque chose de lourd. Dans l’immense bibliothèque située dans la cabine avant de la péniche (comment avait-il pu faire rentrer ce rayonnage imposant dans sa chambre, mystère !) Alain se saisit d’un gros, d’un énorme bouquin ; c’était une version illustrée des Aventures d’Alice au pays des merveilles suivi de De l’autre côté du miroir, avec une couverture terra cotta en carton épais. Alain soupesait l’ouvrage : « Parfait ». Serge dormait sur le dos. Frapper fort, très fort, fut facile. Alain entendit nettement le bruit que fit l’os nasal quand il céda au premier coup de Lewis Carroll. Et pan, encore et encore… Ah tu veux du gore, tu vas en avoir, crois-moi ! Le sang commençait à gicler partout sur le vaigrage, Serge ne bougeait plus. Alain eut un mal de chien à retrouver sur quelle étagère de la bibliothèque il avait pris le livre. Il fallait le remettre bien à sa place et c’était difficile, l’étagère n’étant accessible qu’en se mettant sur la pointe des pieds. Il dut s’y reprendre à plusieurs fois. Puis il traversa la grande salle à manger à candélabres jusqu’à l’escalier en marbre rose. Il y croisa Luc. « Tiens ? Qu’est-ce que tu fais là ? » Il n’écouta pas trop la réponse en polonais de son copain ni ce qu’il cherchait à lui dire en lui serrant l’épaule très fort, se saisit distraitement du dessin qu’il lui tendait - l’escalier sans fin de Penrose - bondit dans l’ascenseur et appuya sur le seul bouton allumé, celui du 7ième .

Le chien de Serge tirait sur sa laisse pour lécher le sang qui maculait le plancher et Alain ressentit une douleur au bras gauche en cherchant à le retenir. Il avait dû se froisser un muscle en frappant de biais avec le bouquin… 

 

Alain se réveilla avec une drôle de sensation, la bouche pâteuse et les paupières encore douloureuses au sortir d’un mauvais sommeil. Son avant-bras gauche était tout ankylosé ; ça lui faisait ça quand il s’endormait avec le traversin coincé entre son bras replié et la tête. Pour couronner le tout, il avait dû se mordre la langue ; sa taie d’oreiller était tachée de brun.

Une sale nuit, la vache ! 

Ce qui l’avait réveillé ? Un bruit de sonnerie ! Son portable ? Oui, c’était ça. 

Bon sang, 11 heures, déjà ? Alain se souvenait maintenant qu’il avait un rendez-vous Jitsi pour l’apéro avec ses potes. Il allait avoir l’air frais, pas rasé et à moitié dans les vapes.

Il cliqua sur Rejoindre. La tronche de Serge apparut sur l’écran du MacBook.

« Salut Mec !!! » balança Serge avec un sourire en coin. 

« Moumff »

« T’as l’air d’avoir la forme… Dis donc, j’ai une idée à te soumettre. Une sorte de compète. De quoi te faire bander, mon camarade. Mais je crois que tu seras pakap de gagner… »

« Gagner quoi ? » fit Luc, qui venait tout juste de se logger.

mardi 17 novembre 2020

Histoire de trahison, peut-être

Jean est en panne ; en panne d’inspiration. Plusieurs semaines déjà qu’il est en quête. Il aime inventer des histoires, et leur lecture est appréciée, à en croire les critiques flatteuses parce qu’amicales de ses lecteurs. Des proches, bien sûr…

Jean aime à répondre à qui le questionne sur l’exercice d’écriture : « écrire, c’est facile, mais ce n’est pas simple ! »

Facile, parce qu’une fois trouvée l’idée, les mots viennent sans effort, presque naturellement.

Pas simple, pour autant, car il faut trouver… l’idée.

Jean dit encore, à propos de sa façon de construire ses nouvelles : « pour une nouvelle, il ne faut pas un thème de départ, il en faut deux ! » Un pour le fil conducteur et un autre, proche du premier sans en avoir l’air, permettant une mise en abyme, pour dérouter, surprendre le lecteur.

C’est sa façon à lui d’écrire. Un procédé, certes. Son style ? Un bien grand mot, mais sans doute.

Depuis maintenant trop longtemps, il n’a pas l’ombre du début d’une idée. Alors deux, vous pensez !

En panne, sèche !!!

Profitant d’un échange Whatsapp avec son vieil ami, il a lancé en désespoir de cause : « Je cherche une histoire… t’as pas une idée ? »

Et Joseph a répondu. Il a suggéré : « une histoire de trahison, peut-être »

Jean sait bien pourquoi Joseph lui propose ce sujet ; que trop bien !

Mais après tout, se dit-il, pourquoi pas ? Du coup, il creuse. Dans la journée, souvent, parfois aussi pendant ces petits bouts de nuit où le sommeil vous quitte, il cherche comment tourner l’histoire de Joseph, enfin… comment transformer sa bouteille à la mer avec du réel dedans en une version « romancée ».

Un matin, au réveil, il avait trouvé ! Et il commença son « histoire de trahison » (Jean eut alors une pensée compatissante pour son ami) en sachant comment respecter sa norme à lui, la « mise en abîme » …

 

« Dis donc, Joseph, tu aimes bien les gosses, pas vrai ? Et tu sais leur raconter des histoires, pas vrai ? Je t’ai vu cent fois à l’œuvre, pas vrai ? Ça ne te dirait pas d’écrire des petites pièces pour le Guignol municipal ? »

Joël, ami de Joseph et maire de sa commune, a indéniablement un tic verbal, mais surtout un incommensurable don de persuasion.  

Joseph avait dit oui ; c’était exact, il adorait voir rire les mômes. Observer depuis la coulisse les mines radieuses de petits bouts de chou, entendre leurs cris de joie, ça l’avait décidé.

Il s’était donc plongé à corps perdu dans sa nouvelle et roborative activité créatrice. Et ça marchait !

Depuis que Monsieur le Maire avait eu l’idée de cette animation « vintage », la salle des fêtes de Plaiville était remplie chaque samedi après-midi des rires aigus de gamins conquis.

Joseph en était déjà à sa cinquième pièce : Le voleur mystifié, Le retour de la Mère Michel, Guignol astronome, Le matelas hanté et son chef d’œuvre à ce jour : Le talisman du pôle Nord, une comédie-féerie en trois actes et cinq tableaux…

Qui plus est, il était heureux de ce dérivatif à une vie personnelle qui, sans qu’il sache bien pourquoi, lui semblait parfois s’enliser. Moins de partage qu’auparavant, sans doute. Normal, avec l’âge, non ? 

Il se sentait bien un peu coupable de cette brume laiteuse environnant son existence, mais pas assez pour évoquer avec son épouse un problème qui n’existait probablement que dans sa tête… 

 

Guignol s’adressant à la salle : « Ah là là, les enfants ! Me voilà bien malheureux ! »

Gnafron entrant côté cour : « Que t’arrive-t-il, mon bon ami ? »

Guignol : « Je suis triste, Gnafron, et je ne sais pas pourquoi »

Gnafron : « Je sais ce qu’il te faut ; un bon litre de « pinard », et il n’y paraitra plus ! »

Guignol : « Ah ? Ouiii ! Je sens que le moral me revient déjà ; je me sens pousser des ailes, merci mon ami ! »

 

Joseph était perdu. Depuis qu’il s’était lancé dans l’écriture de comédies pour le théâtre de Guignol, c’était la première fois qu’il pataugeait. « Le pinard ! ». N’importe quoi !

Il sentait bien que c’était glauque. Mais c’était au-dessus de ses forces, tout le ramenait à ses noires déambulations mentales, à ses ectoplasmes de problèmes perso. C’était comme si son cerveau se mettait à fonctionner en boucle, envahi de fumées polluantes ; toutes les bribes d’idée qui lui venaient se transformaient invariablement en ressentiment ou tristesse. 

Même la nuit ! Le sommeil l’avait quitté. Il ruminait son spleen, entre deux cachets sans effet notable. Et le jour, c’était pire encore, surtout quand il s’asseyait devant l’ordi pour tenter de pondre quelques lignes rigolotes à destination de son public juvénile. 

Pour sortir du labyrinthe, il avait cru trouver la solution. « Puisque tu ne parviens pas à être drôle, soit triste ! »

Et il se lançait dans la création d’une tragédie en marionnettes, il en écrivait le premier acte, et puis, en se relisant, des larmes lui venant, il effaçait tout. Il avait alors la conviction qu’il tentait d’évacuer sa dépression en la faisant vivre aux gosses. 

 

Gnafron : « Bonjour Guignol ! je te trouve bien mauvaise mine, et avec l’air de vouloir être ailleurs ! »

Guignol : « Gnafron, mon ami, me voilà bien malheureux ! »

Gnafron : « Que t’arrive-t-il, mon bon ami ? »

Guignol : « Je suis triste, Gnafron, et je sais pourquoi »

Gnafron : « Dis-moi tout, Camarade ! »

Guignol : « C’est Madelon ; elle m’a lancé au visage qu’elle aime ce sacripant de Laficelle et qu’elle ne veut plus me voir »

Gnafron : « Aïe aïe aïe ; ouïe ouïe ouïe ; Laficelle !!! C’est terrible. Terriblement trop…terrible ! Attends, j’ai une idée ! »

Gnafron sort côté jardin et revient avec un bâton qu’il fait tournoyer en l’air

Gnafron : « Mets une rouste à ce gredin de Laficelle, et puis c’est tout !!! »

Guignol : « Euh ! Peut-être, peut-être que ça me ferait du bien… »

Gnafron : « En tout cas, ce qui est sûr, c’est que ça fera du mal à la vilaine carcasse de Laficelle, et ce sera bien mérité ! »

Guignol : « Mais, Gnafron, et Madelon, dans tout ça ?  Je ne sais pas quoi faire ! »

 

Joseph ne savait pas quoi faire ; il avait appris que son mariage allait à vau-l’eau et ça l’avait pris de court. Bien sûr, il comprenait à présent ce qui le rongeait insidieusement depuis des lustres. 

« Pitoyable !!! C’est pitoyable… Qu’est-ce que c’est que ce dialogue ? Je perds la tête, ou quoi ? » se dit Joseph en pensant à ses spectateurs de moins de 10 ans. Joseph était si désorienté, si triste.

 

« Pitoyable !!! C’est pitoyable… ».  Jean se rendait bien compte que ça ne collait pas. La mise en abîme, tu parles !  Il cherchait quoi, avec son histoire dans l’histoire ? 

A dédramatiser ? Une catharsis ? C’était nul, vraiment. Il pensa à Joseph, son ami qui avait juste eu envie de lui parler, point barre, et dont la suggestion n’était à l’évidence qu’une forme d’appel au secours. 

De quoi je me mêle, de quel droit je m’approprie son malheur pour en faire autre chose que ce que c’est, pour l’affadir en convoquant… Guignol ?

Jean prit conscience de la difficulté à raconter la vie d’un autre, de l’impossibilité à appliquer sa méthode lorsqu’une réalité si proche, si présente était en cause et, tout bonnement, lorsqu’il s’agissait de son meilleur ami. Écrire sur ce drame intime ne faisait décidément pas sens. Peut-être suffisait-il simplement, puisque Joseph l’en avait prié, de lui parler.

Jean décida donc d’appeler son pote pour lui confier tout ça, pour lui avouer sa tentative d’écriture et pour lui raconter comment cette autre histoire de trahison, littéraire celle-là, avait été évitée… de peu.

lundi 9 novembre 2020

La petite grive

Un bruit sourd.

Poc !!!

Et sa petite chienne qui se met à aboyer, sur la véranda…

Alain va voir, et il voit ; de l’autre côté de la baie vitrée, sur la terrasse, gît une grive. Elle n’a pas vu la vitre et l’a prise de plein fouet. Poc !!!

Elle s’est assommée, pour le moins, mais vit toujours ; son bec s’ouvre et se ferme, convulsivement, et son œil droit, tourné vers le ciel, cligne un peu.

Alain hésite un instant. Quoi faire ? Il va chercher dans la cuisine un torchon bleu pendu là, revient dans la véranda et entrouvre précautionneusement la porte vitrée, pour que la chienne, gueulant toujours, ne sorte pas. Il pose le torchon sur l’oiseau puis le prend délicatement dans ses mains. 

Ça va la réchauffer, la petite bête, pense-t-il, ça va sûrement lui faire du bien.

 

Ses parents lui avaient dit : « tu restes seul avec ton frère. On va faire des courses et on revient vite. Tu es le plus grand, on compte sur toi. Vous êtes sages, promis ?»

« Oui, Maman, promis »

Une fois certain qu’ils étaient seuls, Alain dit à son frère : « on va jouer aux cowboys »

Il savait où son père rangeait la carabine à air comprimé. Dans l’arrière-cave, derrière le vieux meuble télé remisé là depuis que Papa a acheté la TV couleur.

Cette carabine, une BSF Junior made in Germany West, était un jouet pour les grands. Son père la sortait parfois quand il y avait des amis ; il installait un tréteau dans le jardin, posait dessus une grosse boîte en carton remplie de vieux journaux froissés, y épinglait une cible rouge et blanche avec des cercles concentriques numérotés de 1 à 10 et la partie de tir à la carabine commençait, à dix mètres.

Après avoir basculé le canon pour comprimer le piston, introduit dans le fut un petit plomb de 4,5mm de diamètre (des Milbro caledonian rangés dans des boîtes en fer au couvercle rouge), on remettait le canon en place et on pouvait tirer, une fois : « Clac ! »

Récemment, il avait eu le droit d’essayer, avec son père derrière lui pour le guider : « cligne de l’œil et met le petit V juste dans l’axe du petit rond, là-bas, au bout du fusil, dans la direction du centre de la cible. Quand tu es prêt, tu appuies sur la gâchette »

« Clac ! ». Un 9 !!! Dès son premier coup ! Il n’était pas peu fier.

Alain n’avait pas la moindre idée de l’endroit où son père planquait la boîte de 500 plombs, mais il savait comment en récupérer : dans le carton à cibles, rempli de journaux. C’était fait pour ; le papier tout bien chiffonné freinait les plombs et évitait qu’ils se déforment à l’impact. Astucieux et économique !

« Je suis Joss Randall » déclara Alain à son frère, en paradant, le fusil tenu à la hanche.

Ils riaient et couraient autour de la maison, en cherchant un ennemi sur lequel tirer : un pot de fleur, le manche d’une pelle, les volets métalliques des voisins… les plombs partaient, sans jamais atteindre leur cible ; qu’importe ; c’était drôle.

Alain se tenait face au grand cerisier qui ornait le jardin quand il devina plus qu’il ne vit un oiseau rentrer en vol au sein du feuillage épais de l’arbre. L’arme toujours à la hanche, il dirigea le canon dans la direction où l’oiseau avait disparu et tira, comme le lui avait appris Steve McQueen, dans Au nom de la loi, à l’instinct… 

« Clac ! »

Quelque chose tomba de l’intérieur du cerisier en fleur. L’oiseau ! Oh, non !!!

« C’est pas possible ; c’est pas moi ; j’ai même pas visé » Alain se sentit comme perdu. Il se tourna vers son petit frère et répéta, hagard : « J’ai même pas visé ».

Le frangin restait muet, lui aussi abasourdi par ce qui venait de se produire. Alain posa la carabine dans l’herbe, en tremblant il s’approcha du petit volatile, et le poussa un peu avec une brindille, espérant une réaction. Pas de réaction… Mort ! Merde !

Il pensa à lui : « si les parents le découvrent, ils vont savoir qu’on a pris la cara ». Faut l’enlever !

« Gilles, va me chercher un truc pour l’envelopper » Son frère détala, comme soulagé de pouvoir quitter le lieu du crime. Il revint avec une double page de l’Auto-journal.

Alain enveloppa précautionneusement le petit corps et emporta le linceul improvisé jusqu’à la grande poubelle, celle du garage. Et puis, après avoir remis le fusil à vent à sa place, les coupables regagnèrent tous les deux leurs chambres, en attendant sagement, piteusement, les parents. 

 

Alain caresse la tête de la grive, blottie dans ses mains, avec son pouce ; un duvet tout doux. Elle tremble moins, se dit-il, presqu’heureux, déjà. Mais la tête tombe mollement sur le côté. La petite grive vient de mourir. Il va chercher un transplantoir dans le garage, petite pelle pour faire un trou dans le sol meuble de cette fin octobre. En creusant, il tombe sur un gros caillou, qui crée un espace opportun pour y loger la grive. Il la recouvre de terre puis, après avoir tapoté un peu le dessus de la tombe, y place le gros caillou.

Alain aurait bien voulu sauver l’oiseau… Cette fois, songe-t-il sans trop savoir pourquoi cette pensée lui est venue. 

Il est bien persuadé, en tout cas, qu’il va passer une mauvaise nuit.

 

lundi 21 septembre 2020

L'établi

Joseph, né à Crozon et y ayant passé toute son enfance, avait toujours eu un faible, et c’est peu dire, pour le retable à volets de l’église Saint-Pierre. 

Aussi loin qu’il puisse remonter dans ses souvenirs, lors de la messe dominicale où l’emmenaient ses parents, il était en admiration devant cette œuvre monumentale, ne la quittant pas des yeux pendant toute la durée de l’office. 

Le retable était un triptyque détaillant les différents épisodes conduisant au martyre par crucifixion de dix mille soldats chrétiens sur le mont Ararat. 

Joseph avait su, avec le temps, lire chacun des tableaux :  la préparation au combat des légionnaires, l’apparition de l’ange qui leur assure la victoire, le refus des combattants de sacrifier aux dieux païens en reniant leur foi, le long et terrible supplice qui en découlait et s’achevait par leur mise en croix. 

Ces tableaux allégoriques se répartissaient entre une partie principale de 12 panneaux de bois, sculptés en ronde bosse et magnifiquement décorés et en quatre volets repliables deux par deux sur l’élément central. Trois panneaux de bois distribués verticalement composaient chaque volet. Ils étaient tous réalisés en bas-relief, avec un encadrement doré et des figures polychromes.

L’ouvrage était très certainement dû à des ouvriers et artisans bretons, à en juger par la naïveté touchante de chacun des tableaux. 

Une simplicité qui avait fait vibrer l’âme d’enfant de Joseph. Une merveille, se disait-il à chaque fois ! Cet ouvrage, de près de 5 mètres de large sur 3,5 mètres de haut, classé monument historique depuis 1906, le fascinait et avait très certainement contribué à sa vocation : 

A 17 ans, il entrait à l’École du Louvre en histoire de l’Art, puis réussissait le concours de conservateur du patrimoine à tout juste 22 ans.

Son mémoire de fin d’étude, il le consacra à La Joconde et aux rocambolesques aventures qu’avait subie « la mortelle au regard divin ». Cette recherche lui avait donné le goût de l’investigation et il décida donc d’orienter son activité professionnelle vers tout ce qui touchait aux mystères entourant des œuvres d’art, volées ou disparues.

Grâce à son livre sur le vol du « Concert » de Johannes Vermeer et à son minutieux travail d’enquêteur ayant abouti à la récupération dudit tableau, il acquit une renommée mondiale. 

 

Il pleuvait dru sur Crozon. 

Joseph ne put cependant s’empêcher de pousser sa déambulation jusqu’à l’église, tant il lui semblait inconcevable de finir sa première journée de vacances sans rendre visite au Père Patrick et bien sûr… au retable des dix mille martyrs.

Il aimait bien discuter avec le Père Patrick, un érudit qui semblait en connaitre autant que lui sur l’art du XVème et XVIème siècles. 

Le curé de Saint-Pierre l’accueillit chaleureusement : « Bonjour Joseph. Je suis bien content de vous voir. J’’ai quelque chose pour vous. »

L’ecclésiastique sourit et fit une pause. Si Joseph n’avait pas su que ce saint homme était incapable de la moindre dose de vanité, il aurait sûrement pensé qu’il ménageait un effet.

« Je viens de découvrir, dans les archives de la paroisse, des lettres de la cousine du Père Laouenan, qui fut curé de Saint-Pierre au début du siècle dernier. J’avoue avoir cédé à la tentation de parcourir cette correspondance et je pense que vous allez trouver là de quoi exciter votre curiosité, certains propos me semblant… surprenants »

Et, joignant le geste à la parole, il tendit à Joseph une petite pile de lettres, toutes tenues par un ruban vert fané.

L’historien remercia le prêtre, mit le paquet dans sa poche en promettant de le tenir informé de ce qu’il pourrait y découvrir...

De retour chez lui, dans la grande longère familiale dont il partageait la propriété avec son frère Jean, il s’installa à son bureau, dénoua délicatement le ruban vert, et sortit la première lettre du paquet. Elle était datée du 1er octobre 1903 et signée « Julia, ta cousine ».

Avant même de la lire, il vérifia sur la lettre suivante la signature et la date ; toujours Julia, du 10 novembre 1903 cette fois. Il déduisit d’un troisième sondage qu’il n’y avait là que des courriers de la cousine, rangés chronologiquement.

 

« Allons-y » se dit Joseph, dépliant la première lettre et l’aplatissant sur le sous-main en cuir rouge de son bureau.

 

 

                                                                              Neuvy-Saint-Sépulchre, jeudi 1er octobre 1903

 

Cher Cousin,

Ta dernière lettre m’a apporté autant de joie que de souci. Joie de te savoir en meilleure santé, souci parce que ce qui s’est produit à l’église est bien fâcheux et contrariant. Je me doute bien que cet évènement peut t’attirer les reproches de ton Évêque et je crains qu’il ne te soit pas possible de cacher la chose très longtemps. Que comptes-tu faire ? Je comprends ton respectable désir de ne pas dénoncer le coupable, mais pourras-tu expliquer l’absence du volet sans donner une explication désignant le fautif ? Bien affectueusement à toi,

Julia, ta cousine

 

 

 

Le Père Patrick était bien en dessous de la vérité ; ce n’était pas de la curiosité que faisait naitre ce courrier, mais une terrible excitation. Joseph, chasseur de mystères, en flairait un, et de taille !

Vite ! La lettre suivante :     

 

 

  Neuvy-Saint-Sépulchre, mardi 10 novembre 1903

      

  Cher Cousin,

J’ai bien pensé à ce que tu m’as écrit. Ta charité chrétienne est plus que louable, mais j’ai songé qu’il y avait peut-être une autre solution que de te dénoncer en lieu et place de ce sacripant. Pourquoi ne demanderais-tu pas à Corentin Le-Gouef de reproduire la pièce endommagée à l’identique ? Il en a les capacités, tu le sais, et quoique républicain, il sait garder un secret, contrairement à tant de tes bons paroissiens…

Dis-moi vite ce que tu penses de cette idée qui pourrait tout arranger, car je serais bien triste et affligée que tu perdes la confiance de l’Évêque pour un crime que tu n’as pas commis.

                                                                               Ta cousine Julia, qui t’aime affectueusement

 

 

 

Joseph croyait bien deviner un peu ce dont il s’agissait. Il était aujourd’hui admis par toute la communauté des historiens d’Art que le volet extérieur gauche du retable de Crozon avait été restauré postérieurement à tous les autres. La peinture, des marques maladroites de gouge à bois, autant d’indices qui venaient renforcer cette thèse. Mais de là à imaginer qu’il ait été purement et simplement remplacé par une copie…

Joseph se dit que l’idéal serait de retrouver les lettres du Père Laouenan. Avec un peu de chance, elles pouvaient avoir été conservées par la cousine Julia puis par ses héritiers.

L’avantage d’internet, c’est que les généalogistes s’en servent abondamment et qu’ils y ont développé des outils de recherche hyper-performants. 

Joseph, habitué à l’exercice, n’eut donc aucune difficulté à trouver l’adresse de la seule arrière-petite-fille de Julia Renaudon : Paulette Guyot, 13 rue du chemin de l’école à Jeu les Bois, à 10 km à peine de Neuvy.

Paulette, qu’il avait réussi à joindre la veille, lui avait confirmé, après quelques instants d’étonnement bien compréhensibles face à la demande incongrue du chercheur, qu’elle était en possession de la correspondance de son arrière-grand-mère et acceptait qu’il y jette un œil, à la condition de le faire sur place.

Joseph ne se fit pas prier deux fois et fit route vers le Berry dès le lendemain…

 

 

Mercredi 16 septembre, Crozon 

 

Ma bien chère cousine

Je te remercie du fond du cœur pour ta gentille lettre. Je vais beaucoup mieux et mon genou, grâce aux bons soins du Docteur Sylvestre, ne me fait désormais plus souffrir. Le Docteur me garantit même que je devrais pouvoir à nouveau remplir mon office dès dimanche prochain. En revanche, j’ai une grave préoccupation qui tourmente depuis peu mes jours et mes nuits ; je t’avais parlé de ce gredin de Loig qui me sert d’enfant de chœur et que j’ai pris sous ma coupe quand son père est parti sans crier gare, en laissant sa femme et ses quatre petits dans le plus grand dénuement. Et bien, l’autre jour, j’ai dû le sermonner après l’avoir surpris à voler des pommes chez les Conan. Mécontent de ma réprimande, il n’a rien trouvé de mieux, pour se venger de moi, que de s’attaquer au volet du retable que nous avions dégondé pour le nettoyer. Avec une wastringue que j’avais laissé trainer, il a – mon Dieu, je tremble encore en pensant à ce carnage – raboté toutes les têtes des personnages des trois panneaux sculptés et même plus encore.  

Je suis dans un grand désarroi. Je te tiendrai informée sans savoir encore quelle conduite tenir, sachant qu’il me serait difficile chrétiennement de devoir désigner le petit coupable…

Ton cousin, qui prie pour toi 

 


 

Vendredi 16 octobre, Crozon

 

Chère Cousine,

Que faire ? Je vais devoir avouer la chose à mon Évêque, qui doit passer visiter notre église dans moins de deux mois, et je ne peux me résoudre à dénoncer ce vaurien de Loig, qui est au fond un bon garçon et qui serait, si le maire venait à découvrir son forfait, très certainement envoyé en maison. Dois-je mentir à l’Évêque en prétendant que des malfrats ont dérobé le volet à cause de ma négligence ?

Ton cousin, bien affectueusement

 

 

 

 

Lundi 23 novembre, Crozon

 

Chère et inventive cousine,

Merci ! Mille mercis ! Ton ingénieux stratagème a formidablement fonctionné. Le volet nouveau est remis en place et l’Évêque m’a même remercié du travail de restauration accompli sur ce dernier. Après l’avoir sculpté, Corentin a dû faire appel au concours d’un artiste peintre de ses amis, avec lequel il avait sympathisé à l’auberge du village en lui offrant la bouteille, Dieu le pardonne ! Ce dernier a remarquablement travaillé ; les trois panneaux sont magnifiques et font honneur à tous les autres, Dieu merci ! Je…

 

 

 

 

La lettre lui tomba des mains.

Joseph tenait la clé du mystère !!! Le panneau original avait bel et bien été remplacé par une copie. Mais alors, qu’était devenu l’original ? Le Père Laouenan ne disait rien dans ses lettres suivantes à ce sujet. Brûlé sans doute… 

Ce volet, de 3,5 mètres de long, 63 cm de large et huit bons centimètres d’épaisseur, avait probablement servi au Père Laouenan pour se chauffer pendant l’hiver. Dommage, car sa présentation et son examen auraient apporté une conclusion « patrimoniale et historique » magistrale à cette étrange substitution. 

« Tout de même, quelle histoire extraordinaire ! » pensa Joseph.

 

De retour à Crozon quelques jours plus tard, il eut le plaisir de voir que son frère Jean était là.

 

- Salut, Frangin !!!

Quelle bonne surprise ! Tu es chez nous pour un moment ? 

 

- Pour quinze jours. Je me suis enfin décidé à ranger l’appentis qui servait de débarras à notre cher père et j’ai même entrepris d’installer un grand établi le long du mur du fond. Comme ça, on pourra bricoler un peu mieux qu’avec ton petit Workmate Black et Decker d’appartement !

 

- Moque-toi, ingrat ! Tu as été bien content de l’avoir, quand il s’est agi de faire les étagères de la salle de bain

 

- Oui mais maintenant, on va pouvoir passer à la vitesse supérieure. Un établi de compète, Frangibus ! Rien ne va plus nous résister pour retaper cette vieille bâtisse bretonne qui tient plus du monument historique que de la résidence secondaire…

 

- Mais dis donc ? Où tu l’as achetée, cette planche monstrueuse ?

 

- Pas achetée ! Trouvée ! Dans le capharnaüm du paternel, entre des couvertures mitées, des râteaux, des pelles rouillées et une caisse remplie de vieux outils d’ébéniste de notre arrière-grand-père Corentin. J’ai juste eu à l’installer sur deux tréteaux, après avoir raboté une des faces, vraiment trop inégale, comme amochée...

 

- Tu… tu l’as rabotée ?

 

- Parfaitement ! Et voilà le travail !!! Un magnifique établi de 3,5 mètres de long et 60 cm de large, mon bon Joseph !!!  Qu’est-ce que tu dis de ça ?!

 

samedi 9 mai 2020

Babel

On regrette souvent d'être lâché par la technique, elle pourrait tant nous apporter. La preuve...

« Comment ça va ? – Mont’ a ra ? »
Le dispositif était tout simple, en apparence du moins, en tout cas diablement efficace. Nul besoin d’être polytechnicien pour l’utiliser. Deux oreillettes, un visio-micro-gorge, le petit bouton placé au dos de l’oreillette droite poussé de Off vers On, et le tour était joué ! On parlait, dans sa langue et celui à qui on s’adressait recevait le message dans la sienne. 
Les progrès du système avaient été rapides, fulgurants, phénoménaux : d’une conversation Français-Breton/ Breton-Français en « one to one » lorsque le Breiztrad1 était sorti, on était passé en moins d’un an à du multilingue puis, dans la foulée, à du multiposte. Cela signifiait que, quelle que soit la langue utilisée par l’émetteur, plusieurs receveurs, pratiquant tous des langues différentes, comprenaient ce qui avait été dit. Cette fois-ci, une Tour de Babel pouvait bel et bien être érigée, et tout ça grâce à une start-up bretonne bientôt au hit-parade des entreprises ayant une croissance à deux chiffres et une capitalisation boursière plus haute que la tour susnommée…
C’est bien sûr l’intelligence artificielle qui avait fait la différence : on chargeait dans l’unité centrale deux langues avec des passages de l’une à l’autre déjà bien établis, et puis le système apprenant faisait le reste. Les bases d’interprétation s’enrichissaient d’elles-mêmes, au fur et à mesure des conversations pour affiner les traductions initialement implantées. La seconde phase avait consisté à rajouter d’autres langues aux deux premières, sur le même principe d’acquisition. La troisième étape, la plus « sioux » selon Erwan Le Goulven, le créateur et PDG de TalkTrad, avait été la création d’un algorithme d’auto-apprentissage. Ce programme s’appuyait sur les plus récentes théories de modélisation du mécanisme de récursivité : par analogies successives des sons et des gestuelles, le système TalkTrad21 était désormais capable d’interpréter une langue nouvelle grâce à sa maitrise de toutes les autres. L’apprentissage ne durait pas plus de deux heures si dans ce laps de temps deux individus s’efforçaient de communiquer d’une langue stockée vers la langue inconnue et réciproquement, par tous moyens à leur disposition (mots, expressions orales et faciales, gestes, dessins…). Pas le moindre dialecte, patois ou argot qui puisse résister ; on pouvait à présent converser dans n’importe quel idiome.
Tout le monde se dota progressivement de cette technologie, à commencer par les entreprises mondialisées qui avaient tout de suite vu l’intérêt à en tirer en termes de performance et donc de profits.
Le temps et la sociologie avaient fait le reste. Personne ne voulait se sentir « déconnecté », les uns par conviction progressiste ou utilitariste, les autres par humanisme et souci de développement d’une pensée et d’une conscience réfléchie enfin partagées. L’universalisme à portée de main, de voix devrait-on plutôt dire !
Le grand saut était venu des biotechnologies. Il était désormais possible d’implanter l’ensemble oreillettes-et-microphone dès le plus jeune âge. 3 ans selon les experts en pédiatrie. Tous s’accordaient sur un point : il fallait laisser les enfants acquérir préalablement les bases de leur langue maternelle. Mais ensuite, la pratique de TalkTrad dès l’entrée dans les lieux de socialisation (crèches, maternelles, etc.) favorisait considérablement la tolérance au dispositif. Les quelques millisecondes de décalage que générait le système entre réception d’un message et sa traduction audible, parfois perceptibles et gênantes pour un adulte « greffé » tardivement, étaient assimilées avec une facilité dérisoire par les jeunes enfants, au point de ne plus être ressenties par eux au bout de quelques jours d’utilisation seulement.
Les gouvernements, sous la pression populaire et au nom de l’égalité des chances, intégrèrent dans la loi l’obligation faite aux parents d’appareiller leurs enfants. Les rares voix s’opposant à cette pratique « citoyenne » qu’ils jugeaient excessive voire totalitaire furent brocardées d’abord, puis interdites au nom, encore une fois, d’un universalisme érigé en dogme. 
La généralisation fut d’abord porteuse d’espérance. Les hommes, de toutes nations, religions, idéologies allaient pouvoir se parler, se comprendre, s’entendre. Des conflits seraient évités par un dialogue facilité, des problèmes seraient résolus grâce à un meilleur partage d’expériences, de connaissances, d’angles d’attaque culturels. De fait, dans les premiers temps, l’humanité ressentit assez nettement les effets bénéfiques du TalkTrad, même si bien sûr tout n’était pas encore idyllique.
Mais vint ensuite le temps du désenchantement, de l’inquiétude même, voire de la sidération. 

Presque tous les historiens calent le début de la crise sur la conférence du G100 d’avril 2039. 
Tous les Français ont en mémoire la fameuse déclaration télévisée du Chef de l’État à son retour de Dakar : 
« Françaises, Français, de sombres nuages s’accumulent sur le Monde, sans que je sache vous dire pour quelle raison. Mais ce que je puis vous affirmer dès aujourd’hui, c’est que nous devons nous préparer au pire, car, à l’évidence, ça part en vrille !!! »
Cette formule quasi argotique marqua les esprits, le Président n’ayant pas habitué ses concitoyens à de telles familiarités.
De son côté, la Première Ministre de l’Inde s’était dite cruellement offensée par les propos du Chancelier allemand, ce dernier jurant ses grands dieux qu’à aucun moment il ne s’était montré discourtois à l’égard de sa collègue indienne. « Sale morue ne me semble pourtant pas particulière élégant ! » renchérit la dirigeante du second pays le plus peuplé de la planète. Pays doté de l’arme nucléaire, se plut elle à rappeler. Le ton monta, et toutes les tentatives d’intermédiation, au lieu d’aider à l’apaisement, parurent tout au contraire mettre de l’huile sur le feu, sans qu’on puisse se l’expliquer. Le Monde était au bord d’un conflit planétaire dans lequel l’humanité ne jouerait pas moins que sa survie.
C’est par le plus grand des hasards qu’on mit le doigt sur la cause véritable de ce funeste enchaînement.

Didier, un quinquagénaire en vacances en Andalousie avec sa femme et un couple d’amis, avait ressenti un soir des douleurs thoraciques assez violentes. Comme il était sujet à des problèmes d’arythmie depuis de nombreuses années, son épouse, plus inquiète que lui, l’avait forcé à aller consulter. Il rentra donc à l’hôpital de Séville pour un check-up de contrôle. Un coup de pot, puisque c’est là qu’il fit son arrêt cardiaque.
Son cœur était au bord de la rupture. Il fut pris en charge sans délai, ce qui lui sauva la vie. Les médecins espagnols décidèrent de lui implanter dans l’urgence un cœur artificiel, une opération sérieuse certes, mais que les progrès de la médecine avaient rendue presque banale. 
Lorsque leur patient sortit du coma artificiel dans lequel ils avaient dû le plonger, il semblait ne pas comprendre les questions d’usage qu’on lui posait, ne répondant pas aux gestes qu’on l’invitait à faire pour démontrer sa lucidité post-traumatique. 
On commença par craindre le pire et le chirurgien se demanda si Didier n’avait pas subi des dommages neurologiques graves. Mais les premiers examens infirmèrent cette hypothèse. C’est une aide-soignante qui eut alors l’idée de vérifier le bon fonctionnement de son TalkTrad.
La réponse était là. Quelque chose merdait du côté de l’interface homme-machine !!!
L’appareil ne répondait plus aux sollicitations extérieures ; il était donc inopérant. Pourquoi ?
Les versions les plus récentes du bio-dispositif se rechargeaient automatiquement en utilisant les contractions du myocarde comme une « dynamo ». Or l’arythmie de Didier avait affaibli les accus de son appareil et son arrêt du cœur avait fait le reste : son TalkTrad était tombé en panne sèche !
Didier, pourtant trilingue (Français-Anglais-Brésilien) car ayant pratiqué « en direct » au début de sa carrière professionnelle, bien avant que sa société de conseil en logistique ne lui paye son premier traducteur intégré, ne comprenait pas les questions des médecins andalous, son appareil étant en rideau.
Après que l’on eût remédié à ce dysfonctionnement, le médecin lui lança :
« ¡Hola! ¿Cómo está usted ?
Toi aussi, du con ! » répondit Didier en articulant difficilement car on ne lui avait retiré sa sonde d’aspiration buccale que la veille.
Surprise du toubib ! On fit venir un externe, Richard, stagiaire britannique de la Brighton & Sussex Medical School, pour parvenir à échanger avec Didier en anglais, pensant à juste titre comme la suite le démontra, que son TalkTrad déraillait.
« Good morning, Sir !
- Bonjour, jeune homme. Vous pouvez dire au type en blouse blanche qu’il pourrait être poli avec les malades ? » fit Didier. On s’expliqua : le TalkTrad de Didier avait traduit les propos du médecin de travers, le « ¡Hola! ¿Cómo está usted ? » étant devenu pour Didier « Crève, minus ! »

Le service technique TalkTrad situé à Plouec-du-Trieux dans le Finistère fut contacté pour dépanner le matériel défaillant. Mais les opérateurs niveau 3 de la hot line détectèrent bien autre chose qu’une panne anodine : la base de données centrale du système TalkTrad avait bel et bien été corrompue et utilisée par un bot vicieux, un de ces programmes autonomes et intelligents qui « jouent leur propre partition ». Il avait été écrit puis implanté par un hacker de haut vol, tous les appareils dans le monde étant in fine susceptibles d’être affectés.
De façon totalement aléatoire, une phrase pouvait être traduite de façon ordurière, l’appareil repartant ensuite sur un fonctionnement « normal ». Les incongruités étaient suivies de traductions à nouveau correctes, ce qui laissait penser à l’interlocuteur ciblé que ces injures étaient délibérées.
Malgré tous les efforts du centre technique de TalkTrad pour corriger le tir, la confiance générale dans leur matériel était rompue. Et ce fut la débandade !!!
Les politiques furent les premiers à choisir de repasser par des interprètes humains sur lesquels ils pouvaient compter. Puis tout s’enchaîna. Les réseaux sociaux s’enflammèrent, on réclama la déqualification du dispositif et le remboursement des frais d’implantation engagés par les citoyens et les États. La chute des actions de TalkTrad fut vertigineuse. Ce fut le top départ d’une crise boursière sans précédent et, pour l’humanité toute entière, la fin de la seconde tentative connue d’édification symbolique d’une Tour de Babel.

dimanche 3 mai 2020

Joseph et Joseph

En espérant vivre encore longtemps de bons moments avec mon ami Alain...

Passé 

Ils étaient arrivés un peu avant la nuit. La maison qui allait devenir la leur était dans un bien triste état, avec ses volets mal ajustés - l’un d’entre eux menaçait même de tomber - son crépi laissant voir les crevasses de la façade et sa porte dont la partie supérieure battait au vent. La cour, toute de flaques d’eau et d’ornières, disait à elle-seule l’abandon du lieu depuis longtemps déjà. Mais Joseph n’en avait cure. Il était encore si petit …
Seul le manoir, au loin mais pas inaccessible, avait grâce à ses yeux. Au sommet de la colline trônait en effet un petit château. Joseph pouvait l’apercevoir, entre le pignon sud de la grange, située face à leur maison, et l’étable mitoyenne du logis.
« Je demanderai à Maman de nous y emmener » déclara avec autorité Joseph à ses deux sœurs, fascinées elles aussi par la mystérieuse bâtisse seigneuriale.
Joseph, Germaine, Julia et leurs parents avaient terminé leur longue marche au moment où les arbres commençaient à perdre toutes leurs belles feuilles jaunes, orange, rouges ou brunes. 
Joseph n’avait pas encore l’âge pour savoir dire d’où ils venaient. Son premier véritable souvenir d’enfant, ce serait ce château et leur installation dans la petite maison délabrée.
« Ne te bile pas, je vais vite arranger l’intérieur, et puis ici, regarde comme la terre est bonne ; nous aurons de quoi » prédit son père. Et pour rassurer sa femme, il lui tendit, comme une promesse, sa main droite remplie d’un humus noirâtre.  
Cette conviction pourrait-elle faire oublier qu’ils avaient laissé à peu près tout derrière eux ? Rien de moins sûr ! Joseph percevait chez sa Maman, depuis qu’ils avaient fui « l’ailleurs », comme une inquiétude lancinante, sans en comprendre vraiment les raisons. C’est ainsi, par exemple, qu’elle souriait lorsqu’elle leur parlait, à Julia, Germaine et lui, alors qu’au fond du regard se lisait de la lassitude, peut-être même de la tristesse.
« Votre Papa a eu de la chance, les enfants, qu’on lui attribue ce terrain. Ce pays-ci est généreux. Nous y serons bien, vous verrez ! » leur disait-elle comme pour se convaincre elle-même, et les trois mômes lui renvoyaient de petits rires enfantins, sentant confusément qu’elle en avait besoin.
L’hiver qui suivit leur installation décida de démontrer à leur père qu’il n’avait pas été assez rapide à tenir ses engagements au sujet de la demeure. Un vent glacé passait volontiers sous la porte, la mère de Joseph cherchant tant bien que mal à le combattre grâce à un ballot de paille entouré d’un vieux torchon, calé en bas du vantail inférieur par une valise chargée de quelques pierres. Une des trois valises qu’ils avaient pu emporter avec eux lors du « déménagement ».
Ses parents avaient installé les paillasses des enfants dans la salle commune, la seule qui soit chauffée par le poêle à bois servant aussi de cuisinière. Les gamins dormaient au chaud mais, d’aussi loin qu’il puisse se souvenir, Joseph n’avait jamais vu la porte de la chambre de ses parents ouverte après qu’ils se fussent couchés, et ce quel que soit le froid qui, parfois, y régnait ! Son père avait tout fait pour que cette pièce soit aussi propre et agréable que possible, pour que son épouse s’y sente bien, et il y était parvenu, à la température hivernale près…
Joseph, bien plus tard, comprit que jamais sa mère n’aurait cédé à l’envie de dormir dans la grande salle, par respect pour tous les efforts déployés par son mari pour faire de la chambre… leur chambre. Une preuve d’amour, tacite et belle, qui faisait encore monter des larmes aux yeux de Joseph lorsqu’il songeait à cette époque !!!
Au printemps, le potager donna des carottes, des endives, des oignons et des patates douces ; le verger, situé juste en face de chez eux à droite de la grange, des pommes et des poires. Leur père avait su prêter main forte au couple d’éleveurs voisins durant tout l’hiver pour les mises bas des brebis, pour couper les queues des agneaux et procéder à leur marquage. En retour, et contre la promesse de fournir de l’aide chaque fois que nécessaire, il avait reçu trois moutons, deux bien vivants, de quoi espérer constituer un futur troupeau, et un autre, dépecé celui-là, pour nourrir les siens. Ils mangèrent donc à leur faim. 

Joseph s’était petit à petit habitué à sentir sa mère soucieuse et son père silencieux parce que préoccupé.
Ce qu’ils avaient quitté était encore là, dans leurs têtes, et ne s’effaçait pas.
Un jour d’été, cependant…

La matinée était déjà bien avancée, le temps était magnifique, chaud mais sans que l’on cherche à tout prix un coin d’ombre pour s’abriter. Joseph jouait avec ses sœurs à se lancer une balle de chiffon confectionnée par leur mère lorsque celle-ci les appela : « Les enfants, les enfants, venez, venez vite !!! » Ils accoururent, presqu’apeurés tant l’appel de leur Maman semblait impérieux.
« Germaine, Julia, Joseph, faites silence ! » Ils se turent. « Écoutez bien maintenant ; qu’entendez-vous ? » Cherchant un bruit inhabituel et certainement terrifiant, leurs oreilles ne perçurent rien de cet ordre. Mais leur mère insistait en tendant un doigt en direction du verger : « Écoutez, écoutez mieux ! » Un chant venait de là. 
« C’est votre père ! Votre père qui chante Compère Guilleri, écoutez !!! » Et elle ajouta, murmura plutôt pour elle-seule, regardant du côté du verger : « Il chante … »
Joseph n’oublierait plus, de toute sa vie, ce moment où elle se tourna à nouveau vers ses sœurs et lui. Elle semblait être soudainement radieuse, plus jeune peut-être, plus belle que jamais en tout cas. Cette mère qui les aimait tant, qui les protégeait toujours, qui les consolait lorsqu’ils se faisaient « un bobo », avait les yeux pleins de larmes. Elle ouvrit grand ses bras, les emprisonna tous les trois fort contre elle et proclama dans un éclat de rire : « Nous sommes chez nous maintenant ! »


Mélancolie

Joseph sonna. Il venait rendre visite à son meilleur ami, Joseph. Le même prénom ! Est-ce cela qui les avait rapprochés, initialement ? Non. Le hasard, plus sûrement : ils s’étaient retrouvés côte à côte, sur les bancs de l’école, le jour de la rentrée des classes. Les centres d’intérêts d’abord, les affinités ensuite, les confidences enfin avaient contribué à bâtir jour après jour, année après année, une indéfectible amitié. 
Indéfectible, assurément, puisque Joseph se trouvait là, à attendre à la grille son « vieux frère », comme ils aimaient tous deux à se qualifier, pour leur petite balade. 
Le même prénom… Joseph lui avait un jour appris qu’il aurait dû s’appeler Jean. Mais son frère ainé Joseph était mort peu de temps après sa naissance. Comme pour surmonter cette indicible douleur, ses parents avaient choisi de redonner son prénom au premier garçon qui naitrait après lui et qu’ils eussent nommé Jean sans ce terrible évènement. 
Joseph ou Jean : il n’avait jamais su s’il devait aimer ou non son prénom civil ou en préférer l’avatar. Toujours est-il qu’après cette confidence, Joseph se mit à appeler Joseph « Jean » lorsqu’ils étaient seuls, lui redonnant du Joseph dès qu’un tiers était présent, pour le plaisir de la confusion ainsi créée.
Depuis que Jean lui avait annoncé que son cancer de la prostate ne lui laissait plus que quelques mois de vie tout au plus, Joseph avait pris le parti de venir voir son copain pour l’obliger à faire de l’exercice. Il avait parfaitement conscience au fond de lui de l’inanité de cette sorte d’exorcisme, tout comme Jean d’ailleurs, mais ils prenaient plaisir à entretenir l’illusion d’une rémission qui serait le résultat improbable de leur marche quotidienne.
Jean déboucha lentement (plus lentement que la semaine passée, se dit Joseph avec un soupçon de tristesse) de derrière le bosquet qui masquait sa porte d’entrée à la vue des importuns (c’est ainsi que Jean désignait tous ceux qui sonnaient et qu’il ne reconnaissait pas).
« Ah ! C’est toi ! Tant mieux ; c’est qu’il y a de plus en plus d’importuns, tu sais ?! » dit Jean avec un sourire qui laissait planer un doute : y avait-il vraiment un nombre grandissant d’étrangers sonnant à sa porte, ou identifiait-il de moins en moins facilement ses visiteurs ?
Joseph penchait un peu pour la seconde hypothèse, s’étant rendu compte que Jean, depuis quelque temps, semblait parfois un peu « ailleurs ».
Jean referma son portail, prit le bras de Joseph et lança gaiement : « Allons-y pour notre petit tour du pâté de maisons ! » Le pâté de maisons, c’était l’aire délimitée par quatre rues : Edmond Dantès, Eugénie Grandet, Eugène de Rastignac et Constance Bonacieux. Elles formaient un trapèze dont la maison de Jean marquait un des coins et dont le périmètre avoisinait les 300 mètres, distance tout à fait adaptée à leur condition physique d’octogénaires.
Les deux bavards impénitents s’engagèrent rue Dantès. Joseph et Joseph, lorsqu’ils étaient ensemble, n’avaient jamais pu supporter un silence supérieur à quelques secondes. Ils conversaient donc avec passion des mérites comparés de Michael Cimino et Francis Ford Coppola lorsque soudainement Jean s’interrompit, marqua un temps d’arrêt et sans véritablement s’adresser à Joseph, énonça : « C’est curieux, quand même, que nous n’ayons pas vu de chiens. Pas d’arbre, non plus… 
- Oui, oui ; c’est curieux » crut bon d’approuver Joseph, en jetant un coup d’œil à la dérobée vers les chênes bordant la résidence des Lilas. Ils reprirent leur marche.
Le tour s’achevait. Jean sortit la clef de la grille de sa poche, embrassa Joseph et, plutôt que de lui dire comme chaque fois « A demain ? », fronça les sourcils, l’air préoccupé, et répéta : « Pas de chiens, pas d’arbre, qui va me guérir maintenant ? » 
Il rentra chez lui en sifflotant un air qui sembla familier à Joseph sans qu’il en pût se remémorer le titre pour autant. La dernière image qu’eut Joseph de Jean fut la silhouette voutée de son vieil ami qui disparaissait lentement derrière le bosquet.
Le lendemain, Joseph apprit la mort de Jean.


Nostalgie

Jean et sa drôle de question…Joseph ne comprit que plus tard ce que son complice de toujours avait voulu lui dire. Il avait laissé à Joseph une lettre qui lui fut remise chez le notaire trois semaines après son décès :

Mon bon camarade, je te laisse ce 33 tours qui a accompagné mon enfance, dès que mes parents ont pu s’offrir un tourne-disque. 
Rondes et chansons de France : mon père nous en chantait certaines, parfois, à mes sœurs et moi. Je t’ai raconté tout ça, tu te souviens ? 
Ce disque est désormais à toi et j’espère que tu l’écouteras avec plaisir.
Pense bien à moi
Jean ou Joseph, ton ami.


C’était un livre-disque de chez Philips, contenant huit comptines sur chacune de ses faces. Le livret était joliment illustré, un dessin par chanson, avec chaque texte de chanson précédé de la partition correspondante. La première chanson, c’était « Au clair de la lune ». 
« Évidemment ! » pensa Joseph.
Mais c’est le chant placé entre « Ah mon beau château » et « Prom’nons nous dans les bois » qui retint son attention : « Compère Guilleri » !
Son copain sifflotant en le quittant, ces souvenirs de gosse qu’il lui avait confiés, tout cela lui revint d'un coup en mémoire. Joseph alla lire en page 2 le texte de la ritournelle et comprit alors que Jean lui avait fait le plus touchant des cadeaux ; il lui avait légué son enfance :

Il était un p'tit homme
Qui s'appelait Guilleri, carabi
Il s'en fut à la chasse
À la chasse aux perdrix, carabi

Il monta sur un arbre
Pour voir ses chiens couri, carabi
La branche vint à rompre
Et Guilleri tombit, carabi...

Il se cassa la jambe
Et le bras se démit, carabi
Les dam's de l'hôpital
Sont arrivées au bruit, carabi...

L'une apporte un emplâtre
L'autre de la charpie, carabi
On lui banda la jambe
Et le bras lui remit, carabi...

Pour remercier ces dames
Guill'ri les embrassit, carabi
Ça prouve que par les femmes
L'homme est toujours guéri, carabi...
Titi carabi, toto carabo,
Compère Guilleri.
Te lairas-tu, te lairas-tu,
Te lairas-tu mouri?