Le goéland mélancolique

Le goéland mélancolique

mercredi 11 mars 2026

Grâce à l'autre

Science sans conscience...

 

Tout allait bien. De mieux en mieux, même, grâce aux progrès aussi continus que fulgurants des technologies d’accompagnement. 

Au début, Joseph avait été un peu réticent ; un exemple ? 

Comment s’appelle James Steward dans L’homme qui tua Liberty Vallance ?

Avant l’accompagnement, Joseph aurait dû s’endormir sans la réponse, en espérant qu’elle émerge le lendemain, après un mauvais sommeil. Efforts de mémoire inutiles désormais ! Qui pourrait s’en plaindre ? Il y avait mille autres manières d’entretenir ses cellules grises. L’accompagnement n’était qu’un moyen différent et plus rapide d’exhumer Ransom Stoddard à la place de ses neurones déficients. 

L’accompagnement ne resta pas longtemps une simple encyclopédie ambulante, passant d’assistant à coach, pour atteindre rapidement le statut (librement ?) consenti de Maître à penser. Dans son travail, Joseph n’avait qu’à se louer de ce substitut ; que d’erreurs évitées, que de temps gagné sur les tâches « sans valeur ajoutée », hantises des supérieurs hiérarchiques qui les chassaient avec une ardeur obsessionnelle : 

« Joseph, ce compte rendu, rassurez-moi, ce n’est pas vous qui l’avez rédigé ? »

« Non, Monsieur ! » 

« Ah, très bien, très bien ! Parfait ! » 

Maître à penser...

Le terme était un jour apparu dans un rapport d’efficience disruptive diffusé en interne dans la boîte : « Grâce aux technologies algorithmiques déployées chez JB SA, nous pouvons aujourd’hui garantir à tous nos clients que nos employés sont à 100 % concentrés sur les processus de mise à disposition de nos produits en qualité-zéro-défautau moindre coût et dans des délais notablement réduits. Comment ? C’est simple ; chacun, chez JB SA, bénéficie de l’assistance d’un maître à penser qui... »

Cette note troubla Joseph. Les communicants de JB SA avaient choisi le terme assistance et non accompagnement ; ça lui sembla... louche. Assistance, évidemment moins intrusif qu’accompagnement, n’était-ce pas une habile façon de laisser croire que les employés restaient les maîtres de leurs... Maîtres à penser. À moins que les rédacteurs de la note ou plutôt leurs accompagnements aient laissé passer sciemment cette approximation fallacieuse, histoire de « calmer les esprits ». 

Peu de temps après, nouveau clignotant rouge. Joseph cherchait depuis peu, via des réseaux de rencontre et en cohérence à son profil, une possible... compagne pour la vie. Inutile d’engager la moindre recherche perso, bien entendu, l’accompagnement triant pour lui le bon grain de l’ivraie. Celle qui le séduirait ? 

Une belle et douce jeune femme, quoique de caractère fort mais discret, rousse bien sûr

Un rendez-vous, au premier jour disponible sur leurs agendas respectifs, dans un restaurant conforme à ses goûts à lui et à ceux de sa... Deborah Kerr fut organisé par son guide spirituel : réservation - choix des vins - deux Uber pour le retour, avec annulation possible d’un des deux, si... (Hé oui, l’accompagnement prévoit tout, pense à tout, maniant à la perfection les notions statistiques d’espérance de gain). 

Lorsque le taxi lui envoya un SMS - arrive dans 4 minutes, cadeau récupéré comme convenu (châle blanc brodé en dentelle de Calais-Caudry signé Jean Bracq) - Joseph fut pris d’une angoisse irrépressible, d’un vertige inexplicable. Une voix intérieure, un flux émotionnel étrange bien que curieusement familier, s’imposèrent à Joseph qui avait déjà son parapluie en main (il pleuvrait ce soir dès 21h04, prévision qui lui avait été transmise juste avant qu’il ôte ses Airpods). Celui qui s’était glissé subrepticement dans ses méninges l’invita à prendre conscience de ce qui lui arrivait !!! Son second moi, son daimôn socratique, son autre Joseph, commença par lui dire qu’il n’avait jamais entendu parler de Jean Bracq. 

L’accompagnement chercha à reprendre la main, fournissant des informations sur ce fabricant de dentelle haut de gamme depuis 5 générations, en pure perte, les « deux » Joseph étant désormais en communication, en ligne directe pourrait-on dire. 

« Va au diable, avec ton J Bracq, et téléphone à la fille pour ne pas être impoli ; mais j’annule le dîner ! »

L’accompagnement, vaincu, s’exécuta. Étonnamment, la jeune femme, à l’autre bout du fil, fit savoir à Joseph qu’elle comprenait, proposant de le rencontrer « peut-être un autre jour ? »

Il s’entendit alors répondre : « Volontiers ! La pizzéria en bas de chez moi, demain midi, ça vous irait ?» 

« Et si tu lui offrais le châle ? ... » suggéra Joseph à Joseph. Celui du parapluie rangea mécaniquement son pépin près du porte-manteau, quand l’autre, songeant au rendez-vous du lendemain, esquissa un sourire qui n’était pas... de commande !

jeudi 5 mars 2026

Des paroles en l'air

 Histoire de coller un peu à l'actualité? 

 

- Tu vas le regarder ?

- Suis pas très chaud, pour tout t’avouer ! La dernière fois, c’est peu dire qu’il a perdu son temps et moi le mien. Dès que le Monde a un pet de travers, il faut toujours qu’il ramène sa tronche. Comme s’il y pouvait quelque chose. Ça me fatigue ; pas toi ?

- Cette fois, c’est peut-être sérieux. Sur la 14, ils parlent de risque de guerre nucléaire, quand même...

- Tu regardes la 14, toi ? Eh bien, bravo ! Tu es sur une pente savonneuse, mon gars !

- Euh, je zappais ; bien sûr que je ne regarde pas la 14... enfin, pas vraiment. Oh, et puis zut :

une interruption de tous les programmes, le Président qui s’adresse aux français, ça mérite qu’on prenne cinq minutes pour savoir ce qu’il a à nous dire, non ?

- Ok, allume !

Joseph et Jean se calèrent tous les deux dans le canapé du salon, non sans avoir sorti préalablement deux bières du frigo. Just in time ! 16 heures, l’écran afficha un drapeau tricolore flottant numériquement devant une photo de l’Élysée, puis la « tronche » du Président apparut. 

- Mince, il a l’air plus fatigué que d’habitude, se dit Jean.

- Mes chers concitoyens, l’heure est grave. Comme vous le savez déjà, les tensions actuelles entre Inde et Pakistan ont pris un cours dramatique ces dernières heures. Des intimidations initiales jusqu’aux gesticulations guerrières, ces dernières allant jusqu’au tir d’un missile doté de têtes nucléaires, tout cela fait courir au Monde un très grave danger, pouvant même être létal pour la planète toute entière. Le Pakistan a eu beau assurer qu’aucun code d’armement des ogives n’avait été saisi, ces menaces demeurent totalement inconsidérées, j’oserais même dire folles, démentes. J’ai donc pris l’initiative de contacter tous les dirigeants membres permanents du Conseil de sécurité, ainsi que ceux du Pakistan et de l’Inde, afin que s’engagent au plus tôt des pourparlers en vue d’une désescalade. 

- Et c’est reparti. Peut pas s’empêcher de se croire le deus ex machina de la diplomatie mondiale, notre chef des armées. Souffler, et quand je dis souffler je m’comprends, dans un violon, tu crois qu’il sait ce que ça veut dire ? Joseph conclut sa diatribe par une gorgée de bière puis se tourna vers Jean pour lui lancer :  

- Bon, on éteint ? Je n’en peux plus, de ses déclarations qu’il est le seul à croire. 

Jean allait lui répondre quand, brusquement, l’écran passa au noir, au moment où le Président était en train de dire : « je vais donc être dans quelques minutes en visio-conférence avec mes homologues pour plaider au nom de la France un cessez-le-f... »

- Tiens, ricana Joseph, Internet en a eu marre avant nous et lui a fermé son cla...

Jean eut l’idée de renvoyer à son pote une remarque bien sentie, mais ce « fermer son cla... », auquel il manquait le pet final, invita plutôt Jean à se retourner vers la fenêtre pour voir ce que son coloc, bouche bée et comme figé, semblait fixer. 

Jean distingua, loin sur l’horizon (leur appart, au cinquième, offrait une vue imprenable sur les toits de Paris) un point blanc hyper lumineux. Son cerveau eut sans doute le temps (quelques microsecondes en fait) de percevoir que ce point aveuglant grossissait soudain et envahissait tout l’espace. Ce fut la dernière chose que virent les deux amis, le souffle destructeur qui suivit ne rencontrant plus que ce qui restait de leurs corps vaporisés.