Nouvelle inaugurale d'une série consacrée aux contes et légendes de Bretagne, avec quelques détours du côté des réalités de notre monde moderne, celui qui ne croit plus aux histoires de dragons...
Merlin March était le directeur de la rédaction du quotidien au titre fleurant bon sa Bretagne : « Le Tonnerre de Breizh ». Un patron plutôt taiseux, le Merlin. Ou plus exactement énigmatique, car il savait être prolixe dès qu’il s’agissait d’envoyer ses journalistes au front, c’est-à-dire sur « un coup ». Bien sûr, le prénom était peut-être pour quelque chose dans l’idée que les salariés du journal pensaient de lui, mais c’est surtout son attitude discrète, renfermée même, pourrait-on dire, qui avait imposé de la distance entre lui et toute son équipe. Sans compter son autoritarisme ayant débouché sur un autre surnom, cette fois totalement mérité, de « Boss ». Personne n’était ami avec Merlin March (du moins si l’on accordait foi à ceux qui le fréquentaient d’assez près), mais tous le respectaient comme un grand professionnel. Depuis qu’il dirigeait le journal, depuis plus de vingt ans d’après les plus anciens, on ne comptait plus les Unes dont il était à l’origine ni, par voie de conséquence, les augmentations régulières du nombre d’abonnés. Il a eu du bol, persiflaient certains. Un sacré pif, avançaient les plus admiratifs. Tout ça, c’est de la sorcellerie, murmuraient enfin quelques atrabilaires. Toujours est-il que, sous son impulsion, Le Tonnerre de Breizh était petit à petit, mais inexorablement, devenu LA référence, et pas seulement en Bretagne. Ses tirages records faisaient pâlir d’envie et d’admiration toute la profession. Le Boss avait un physique en correspondance avec son caractère et son charisme : un grand échalas, aux cheveux longs et gris comme sa barbe, aux yeux bleus très clairs, avec des bras de déménageur bien peu en rapport avec la maigreur de son corps. Plus druide que sorcier ! disait-on dans les couloirs de la rédaction, à voix basse, de crainte que le rédac-chef entende cette description et en prenne ombrage pour on ne sait quelle raison. Bref, Merlin March faisait un peu peur et on ne discutait jamais ses ordres, même les plus étranges. Et ils l’étaient assez souvent, il faut bien en convenir.
C’est ainsi qu’un vendredi après-midi, peu avant la fin de journée, MM avait appelé Abel Alico dans son bureau pour l’envoyer sur l’île de Houat. Le Boss, contrairement à son habitude, semblait d’humeur presque joyeuse, ce que confirma la présentation qu’il fît de la mission qu’il entendait confier à Abel. Ce dernier devait faire un papier sur la découverte décoiffante (dixit le rédac-chef) d’une bande d’archéologues genre soixante-huitards attardés (pour le Boss, dès qu’on portait des jeans et qu’on travaillait sur des sujets sans intérêt au sens économique du terme, on rentrait dans cette catégorie, les autres humains étant qualifiés de péquins). « Reviens avec un chouette article pour l’édition du Lundi. Les péquins du lundi aiment les histoires décoiffantes, ça les console de leur week-end naze » avait rajouté MM jamais en peine de cynisme journalistique.
Un week-end à Houat, avec un rendez-vous avec la responsable du chantier des fouilles, à vrai dire, cette perspective n’enchantait pas vraiment Abel. D’autant plus que …
« Appelle-la bien Mademoiselle, Mademoiselle Le Fay, avait précisé avec un drôle de sourire le rédac-chef, parait qu’elle y tient ».
Super ! Un brin macho, Abel s’imagina aussitôt une vieille fille à lunettes férue d’ossement et de vieux morceaux de poteries. Le scoop espéré ? La Demoiselle lui en dirait plus sur place, mais il s’agissait prétendument d’une remise en cause de certitudes ancestrales.
« En tout cas, tous les péquins de l’ile semblent super excités, à commencer par le Maire qu’il faudra que tu interviewes aussi, évidemment » conclut le Boss avant de le ficher dehors de son bureau. De retour à sa place, Abel découvrit un post-it pas signé collé sur son ordi : Infos Houat - aller voir Corentin, le vieux des archives pour brief sur voyage
« La navette pour Houat ? Prends celle qui part de Port Navalo, si tu veux mon avis ». Bien sûr qu’Abel voulait son avis, sinon il n’aurait pas demandé. « Une fois débarqué, prends la rue du Port jusqu’au bourg, puis la route du Vieux Port, jusqu’au bout du bout du bout... enfin, jusqu’à ce que tu voies sur ta gauche des tentes blanches, des yourtes mais en plus petit. Arrête-toi là. Fais décoller ton drone plein Sud, pour mieux visualiser le chantier. Il est au milieu d’un triangle de lande proche de la plage de Tréac’h Salus ». Il connait super bien l’ile, le Corentin, se dit Abel tout en notant les indications du vieux, véritable encyclopédie vivante sur le Golfe du Morbihan et les îles avoisinantes. Curieux qu’il n’ait jamais eu l’occasion de le rencontrer auparavant. Faut dire qu’avec l’internet, on n’avait plus trop l’idée de descendre aux archives, lieu aussi sombre et poussiéreux que ce que l’étiquette collée de travers sur la porte du sous-sol pouvait laisser augurer. Abel remercia le vieux et reprit l’escalier quatre à quatre, avec l’impression de ne pouvoir retrouver de l’oxygène qu’arrivé au rez-de-chaussée. Le journaliste pensa en souriant qu’il allait en avoir tout son saoul, de l’oxygène, pendant sa traversée et son week-end sur l’île.
Le drone envoyait en direct sur la tablette d’Abel des images magnifiques, à commencer par une vue assez large et dominante sur la lande qui tombait lentement vers la superbe plage de Treac’h er Goured. Abel le fit virer au Sud comme indiqué par Corentin. En faisant monter son appareil plus haut dans le ciel, il put visualiser clairement la zone accueillant le chantier archéologique, un triangle de lande bordé de bruyères mauves et de genêts.
Une anomalie sautait tout de suite aux yeux : un rectangle sombre défigurait la lande en son centre, comme si un chirurgien cosmique avait prélevé la couche épidermique du terrain pour aller la greffer ailleurs. Abel, à cette vue, ne put s’empêcher de frissonner. De son pouce droit, il commanda une saisie d’écran, possible illustration pour son futur article... Il regarda l’heure dans le coin supérieur gauche de la tablette : 15h04.
Mince ! Il n’avait que 26 minutes pour retrouver la vieille fille responsable du site archéologique et noter un maximum d’infos sur sa découverte décoiffante. « Une remise en cause de certitudes ancestrales », la formule rendait Abel dubitatif. Qu’importe, s’était-il dit, en journaliste qui sait laisser venir à lui les sujets, quels qu’ils soient. Il verrait bien. Abel pressa le pas en direction du bourg, regrettant de ne pouvoir prolonger le survol de l’ile par son drone ; c’était fabuleusement beau...
Il arriva essoufflé au bar de l’Hôtel-Restaurant La Sirène. Corentin le lui avait conseillé. Plutôt cosy, un peu cher peut-être, mais le rédac-chef n’avait pas donné de consignes côté note de frais, pour une fois, alors... En descendant du bateau, il s’était enregistré, histoire de déposer son barda dans la piaule, juste avant de prendre la route du Vieux Port... jusqu’au bout du bout du bout ! Abel jeta un regard vers les tables du restaurant ; l’archéologue n’était manifestement pas arrivée. Le bar aussi était vide. Ah non, en fait ! Abel nota la présence d’une jeune femme assise au bout du comptoir, en jean et marinière. Une bretonne, sans doute, superbe avec ça ! Rouquine... Depuis son plus jeune âge, disons plutôt après qu’il avait découvert Deborah Kerr dans Quo vadis, il ressentait quelque chose de particulier à la seule vision d’une chevelure rousse.
Il s’assit au plus près de la porte d’entrée, posa sa tablette numérique sur la table et fit signe au barman de lui servir une bière pression, bretonne évidemment comme l’indiquait les logos sur les tireuses (un Triskel, et une Hermine). « En retard, la Mademoiselle Le Fay ! » jugea Abel. Son attention se porta à nouveau vers la jeune femme qui avait quitté le zinc et... venait dans sa direction ! Elle lui lança : « Monsieur Alico ? » Abel n’en crut pas ses yeux : Deborah Kerr !!! Deborah Kerr venait de lui adresser la parole et de l’appeler par son nom... Pris de court, Abel bredouilla un pitoyable : « Euh, oui... » suivi d’un sourire raté. « Bonjour ! Nous avons rendez-vous, n’est-ce pas ? » énonça d’un ton un peu sec celle qui était à l’évidence son rendez-vous. Ben, côté vieille fille à lunettes, t’as tout faux, mec ! se dit le journaliste tout en se reprochant son manque de professionnalisme. Il aurait dû googliser la scientifique avant leur rdv. Il se jura de rattraper sa faute dès que possible. « Oui, bien sûr ! Asseyez-vous, Mademoiselle Le Fay, je vous en prie. »
« Mademoiselle ? On ne dit plus cela depuis la nuit des temps, Monsieur Alico, et je crois m’y connaitre en nuit des temps », fit l’archéologue avec un sourire qu’Abel interpréta comme moqueur, pas méprisant... mais pas loin.
« Paf ! Dans les dents » rumina Abel intérieurement ; le Boss s’était bien foutu de sa gueule. Il bredouilla : « Euh, je croyais... ».
Puis, sentant bien qu’il était à la ramasse, il décida de revenir au vrai sujet, non sans avoir tenté un : « Le Fay... Morgane Le Fay, n’est-ce pas ? Moi, c’est Abel ! »
« Je sais, répondit-elle, Corentin me l’a dit ». Cette fille connait Corentin !? Décidément, en Bretagne, il y a toujours des liens qu’on n’imagine pas entre les gens. En revanche, pas de réaction à sa tentative de rapprochement amical. Flop total. Ok, on oublie : « Alors, cette découverte, Madame, vous me racontez ? »
Le sourire lui parut être cette fois celui d’une scientifique qu’on invite enfin à parler de ce qu’elle brûle de faire connaitre au Monde :
« On a démarré il y a trois mois déjà des fouilles sur Houat. Financées par le Conseil régional et le Ministère de la culture. Initialement pour tenter de trouver des preuves d’une sépulture provisoire de Saint Gildas sur l’ile. L’idée de base, c’est que des disciples du Saint-homme en auraient peut-être aménagé une avant de transférer sa dépouille dans une abbaye en Presqu’ile de Rhuys». Nouveau sourire, pas narquois le moins du monde. Abel voyait bien que la belle Morgane était toute à son récit et qu’elle considérait que tous ses interlocuteurs devaient être, a minima, des historiens amateurs passionnés.
« Il y a six jours, nous avons trouvé ÇA !!! » Son ton un brin grandiloquent fut suivi d’un geste un tantinet affecté ; elle tendit son portable à Abel pour lui montrer une photo. Il regarda l’écran, puis plongea son regard dans celui de Morgane, pour qu’elle comprenne qu’il ne pigeait rien.
« Désolé, mais je pige que dalle ! s’obligea-t-il à verbaliser, en espérant que la scientifique ne lui en veuille pas de son incompétence. C’est quoi, votre truc ? »
« Pas un truc, Monsieur Alico, un os ! Mais pas n’importe quel os : un os d’une aile. Et pas de n’importe quelle aile, Monsieur Alico. Un os d’une aile de, de... elle laissa un long silence s’établir, pour bien souligner l’importance de ce qui allait suivre, ... de dragon !!! »
« Vous voulez dire de dinosaure, non ? » Abel vit se reformer un sourire - moqueur, pas méprisant... mais pas loin - sur les lèvres de Morgane.
« Dans la culture populaire, c’est un peu la même chose, Monsieur Alico ! Si certains dinosaures volants ou planants ont survécu à la comète ayant heurté la Terre, comment voulez-vous que les hommes qui rencontrèrent ces créatures extraordinaires les aient nommées, dans leurs récits ? Des dragons, évidemment ! Notez au passage qu’il se pourrait qu’il en existe encore, cachés sur nos îles, mais rien de prouvé, à ce jour du moins ». Abel fut quasiment certain qu’elle était en train de se ficher de lui. Sourire moqueur à titre d’indication…
« Qui plus est, notre dragon de Rhuys, reprit-elle en pointant du doigt la photo sur son téléphone, était d’une envergure peu commune ; sans doute une dizaine de mètres... Ce qui, soit dit en passant, rend l’exploit de Saint Gildas absolument remarquable, ne pensez-vous pas, Monsieur Alico ? »
Silence d’Abel. Saint Gildas, dragon de Rhuys, exploit ? Décidément, il allait falloir qu’il révise sérieusement ce soir les mythes bretons sur Wikipédia. La honte !!!
« Le dragon dont nous venons d’exhumer un morceau d’aile a dû mourir sur Houat de sa belle mort, mais si Saint Gildas était présent sur l’ile au même moment, quoi de plus tentant pour les habitants que de créer puis transmettre un conte miraculeux, une légende bretonne ? Mais je parle, je parle et il est déjà 16 heures passées. Désolée, mais faut que je vous quitte ; un point à faire sur le site des fouilles. On se revoit ce soir vers 20h, ça vous va ? On dînera ensemble ; je vous raconterai tout, et nul doute que mon histoire nous emmène très loin, tous les deux. Ça vous laissera le temps de vous documenter un peu, pour préparer votre article... »
Sourire moqueur, etc. etc.
Et en plus, elle me met minable ! Abel jugea qu’elle en avait bien le droit, dans le fond ; il était arrivé au rendez-vous la fleur au fusil, comme un journaleux stagiaire. Trois heures pour se remettre au niveau ne seraient pas de trop. Avec tout de même, ce soir, un sacré cadeau sous la forme d’un dîner en tête à tête avec Deborah Kerr. Nous emmène très loin tous les deux, avait-elle dit. Abel ne demandait pas mieux !!!
L’ordi posé à même le lit, il tapa : Saint Gildas - dragon - légende, enter... Et internet lui raconta tout : le saint affronte le dragon et lui fait avaler une pelote de laine dardée d’aiguilles à tricoter, ce qui rend la bête inoffensive. Il conduit ensuite l’animal au bord de la falaise depuis laquelle il le projette jusqu’à Houat où le dragon finalement s’écrase. Bref, la légende trouvait, grâce à l’archéologie et la savante Morgane, comme une sorte de validation historique. Incroyable ! Abel n’en revenait pas. Sa surprise aurait été à son comble s’il n’avait poursuivi ses investigations en cherchant dans la foulée à se renseigner sur le pédigrée de Morgane Le Fay. L’archéologue n’était mentionnée nulle part. Aucune trace de communication scientifique sur internet, pas d’informations, même personnelles, dans LinkedIn ou Facebook... rien ! En revanche, des textes en pagaille sur... la fée Morgane dénommée parfois Morgan Le Fay. Abel découvrait qu’il avait rendez-vous ce soir avec une énigme... C’est alors qu’il se souvint d’une remarque de Morgane : « Je sais, Corentin me l’a dit… » Bingo ! Le vieil archiviste allait pouvoir le renseigner sur elle. Coup de fil au rédac-chef. MM décrocha dès la seconde sonnerie. Bon sang, ça lui arrive de ne pas être au bureau ? se demanda Abel. Il avait failli renoncer à l’appeler sur le fixe du journal, par peur de se faire remonter les bretelles : Tu peux pas te débrouiller tout seul, Alico ? T’as besoin d’une nounou ? Je vais tout de même pas venir te border à Houat, mon grand ! Mais non ! Rien de tout ça, étonnement. Abel, un peu rassuré, se lança : « Boss, vous avez le numéro de téléphone de Corentin, des archives ? J’aurais un truc à lui demander... »
Nouvelle surprise : pas de Corentin au journal. « Aux archives ? Non, non, il n’y a pas de Corentin aux archives. Désolé ! T’as pas un autre nom à me donner ? Non ? Ben, démerde toi, mon grand !» Et MM raccrocha, d’une façon qu’Abel imagina agacée. Appeler MM pour ça... Abel se dit qu’il avait pété un plomb, avant de songer plus sérieusement que, décidément, il devenait fou. Il n’avait pourtant pas rêvé ? Mais alors, c’était qui, ce mec qui l’avait rencardé sur Houat... et son hôtel... et son chantier de fouille... bon sang ? Et le post-it citant Corentin ? Il l’avait rêvé aussi, celui-là ? Jeté, le post-it, c’est con ! Pour en avoir le cœur net, il bondit hors de sa chambre, son drone sous le bras, et courût jusqu’au bout du bout du bout, jusqu’à la lande, jusqu’au chantier de recherche. Le drone s’éleva suffisamment haut pour qu’Abel n’ait plus le moindre doute. Il n’y avait pas de rectangle sombre là où il en avait photographié un dans l’après-midi. Une sorcellerie dont la seule preuve subsistante était une saisie d’écran.
Abel revint bouleversé à son hôtel. Au diable son article ! Qu’importait cet échec professionnel. Il y avait plus grave, bien plus grave. Son rendez-vous de ce soir allait lui aussi très certainement faire pchitt, comme par enchantement.
La triste hypothèse de ne pas revoir cette fascinante femme aux cheveux roux ondés, rendit Abel malheureux... Non ! Pas malheureux... dévasté plutôt, c’est cela, dévasté. Il reprit le chemin de l’hôtel en trainant, cherchant inconsciemment à retarder le moment où il viendrait s’assoir à la table qu’il avait réservée - Vingt heures, pour deux personnes, c’est bien ça, Monsieur... euh... Alico ? - et qu’il attendrait quand même son inconnue, sans vraiment y croire. Morgane, Deborah, Deborah, Morgane... Ces prénoms accompagnaient sa marche, scandant jusqu’à l’obsession chacun de ses pas jusqu’à l’hôtel.
Arrivé dans sa chambre, Abel s’allongea et ferma les yeux, histoire de calmer son rythme cardiaque avant de redescendre au restaurant. Ce qu’il venait de vivre était tout simplement fou. Un rêve, une hallucination... Pourquoi cette irréelle beauté des temps anciens lui avait-elle joué ce tour pendable ? Un chantier qui s’affiche puis disparait, un conte à dormir debout qu’elle lui présente comme une vérité historique ; pourquoi l’avoir ainsi trompé, berné, mystifié ? Et pourquoi lui ? Pour l’emmener loin ? Tu parles ! Abel se sentait perdu. L’alarme de son portable sonna. 19h54 !!! Le journaliste s’arma de courage et se dit qu’après tout, il n’avait rien à perdre.
La salle de restaurant, curieusement, était vide, et seule sa table était dressée.
« Vous aurez la 14, Monsieur Alico, c’est la mieux placée pour un dîner en amoureux », avait énoncé la réceptionniste qui avait manifestement décidé ça toute seule, comme une grande. « Pourquoi lui en vouloir ? » soupira Abel. Une romantique, comme lui, sûrement...
Un bruit étrange précéda l’entrée de… comment la nommer ? Il ne savait plus…
Son cœur faillit exploser à la vue de Morgane, éblouissante, vêtue d’une longue robe vert émeraude, et qui lui souriait. Abel sut instantanément que sa vie allait subir un bouleversement. Avant que la porte ne se referme derrière elle, il avait aperçu... Non, impossible ! Pourtant, le bruit étrange de tout à l’heure, dans la rue, Abel en était sûr à présent, c’était… le lourd battement d’ailes d’un dragon !
« Deus e-barzh, deus e-barzh, breur kozh ! » (Entre, entre, mon vieux frère !) Merlin n’avait pas attendu que le vieil homme frappe à la porte de son bureau pour inviter son ami à entrer. « Alors, notre affaire genre Site de rencontre à la sauce médiévale, c’est tout bon ? » lança MM à Corentin, un demi-sourire aux lèvres, tout en caressant sa barbe grise avec sa main gauche aux cinq doigts bagués.
« Impec ! J’avis des doutes sur ton gars, au départ, je te l’avoue. Mais il a assuré grave, comme disent mes jeunes Korrigans. Amoureux au premier regard ! Et si naïf, si maladroit, si franc... Au passage, ton coup du Mademoiselle, c’était du grand art ! Et le post-it !!! La rigolade... Chapeau, l’artiste ! En plus, un admirateur de cinéma romantique, l’Abel ! Notre petite Morgane ne pouvait que craquer. Du bon boulot, mon ami ! »
Merlin March plissa des yeux en guise d’approbation : « Tu sais ce qu’on dit : c’est pas à un vieux singe... On en est à combien ? Quatre, cinq générations de fées et d’enchanteurs, quelque chose comme ça, non ? »
« Sept, mon ami, sept ! Ça ne nous rajeunit pas, hein, Boss ! »
« Arrête avec ton Boss, tu vas finir par me faire prendre la grosse tête. Mais tu as raison, on a fait le job, encore une fois. Ce serait dommage, tout de même, que les Morgane Le Fay ne subsistent plus que dans les livres de contes et légendes. Aidons à la perpétuation, Corentin ! Perpétuons, perpétuons ! Et trinquons aux générations à venir ; pour fêter ça, une petite bière à la Mandragore, ça te dit ? »