vendredi 16 août 2019

Equilibre social et pulvérisation

Vendredi 16 Août... 

Elle se réveilla avec le sentiment que la chaleur, ou la lumière, ou les deux en étaient la raison. Elle se déplia lentement, pour se laisser envahir par cette agréable moiteur du petit matin. C’était peut-être le seul moment de la journée qu’elle considérait n’appartenir qu’à elle. Elle sentait la vie parcourir tout son être. De recroquevillée, pendant la nuit, de façon de se protéger du froid, elle passait à cet état de total épanouissement, de plénitude. Comme si, avec les premières lueurs, elle renaissait à la vie.
Il lui semblait que son corps s’étirait jusqu’à s’exposer tout entier aux chaudes caresses des rayons du soleil, après l’humidité et la chaleur de l’aube. A côté d’elle, elle observa sa sœur faire de même, touchée à son tour par la lumière matinale. 
Et petit à petit, mais assez vite cependant, c’est toutes les sœurs de la communauté qui célébrèrent cette aurore bienfaitrice. A présent, elles étaient toutes prêtes. Il allait falloir se mettre au travail. Elle participait à une entreprise dont la raison sociale pourrait s’énoncer comme suit : import-export à vocation écologique. Au sein de la collectivité, elle avait avec d’autres, beaucoup d’autres, le rôle suivant : il s’agissait pour elle de capter les ressources disponibles et, par un rapide et efficace processus de transformation dont le secret vital était détenu depuis des temps immémoriaux par la communauté, de délivrer une énergie utilisable à la survie non seulement de son groupe mais aussi, dans la mesure du possible, des groupes voisins. Comment cela s’effectuait-il, elle n’en avait pas idée, mais elle savait cependant ô combien son activité propre contribuait au bien-être de l’ensemble. Bien sûr, des spécialistes en bioénergétique auraient été en mesure de lui expliquer tout cela, mais elle préférait s’en tenir à sa connaissance superficielle du mécanisme en jeu et à sa conviction un peu romantique du sujet, qui était que par leur action, elle et toutes ses consœurs contribuaient au bien commun.
Tout n’était pourtant pas rose dans un monde parfait. Il y a deux ou trois ans déjà la communauté avait dû subir des coupes sombres dans sa structure. Une croissance excessive, pouvant amener à la rupture de certaines branches moins prospères, moins « saines », avaient justifié la première opération « d’élagage ». Pour la seconde réduction d’effectif, celle mise en œuvre en fin d’année dernière, la raison en était moins compréhensible, moins évidente. Peut-être s’agissait-il cette fois d’une nuisance indirecte, leur trop rapide expansion étant susceptible d’avoir des conséquences sur le bon équilibre des petits producteurs situés dans leur environnement immédiat. La communauté n’avait clairement pas vocation à faire trop « d’ombre » aux autres, amenuisant ainsi leur propre développement et les affaiblissant involontairement. 
Cette nouvelle taille au sein des effectifs n’avait pas été sans suite.
Pas loin d’elle, elle pouvait constater les dégâts, comme si une maladie dégénérescente touchait à présent des sous-groupes entiers de condisciples.
Perte d’énergie, incapacité à recouvrer la force nécessaire au travail bien fait… Était-ce seulement de la démotivation, ou fallait-il craindre que le mal soit plus profond ?
Ça finissait par se voir, physiquement : des sœurs aux faces pâles, blanchâtres, parfois même des corps boursouflés, des postures de repli sur soi, comme une sorte de rétractation involontaire qui en dirait long sur l’état psychique général de nombre d’entre-elles.
Certaines avaient fini par quitter le groupe, sans être remplacées. Et il en tombait encore sans que l’on sache bien quoi faire pour arrêter cette hécatombe. 
Bien sûr, les frères d’en bas avaient veillé à ce que cela ne nuise pas aux bonnes relations avec les groupes voisins les plus proches, mais la situation générale était vraiment critique.
Dieu merci, deux facteurs vinrent au secours de la communauté. 
Le premier était manifestement endogène : les sous-groupes les plus résistants reprirent lentement le dessus, comme si le bon fonctionnement des camarades les plus robustes avait provoqué une stimulation chez les autres. Cette perception d’une capacité à réagir semblait qui plus est « contagieuse » et les nouvelles branches de la communauté se développaient avec un dynamisme réconfortant. 
Le second fut extérieur et totalement imprévu : une aide tonique à la croissance vint d’on ne sait où, tombant du ciel comme une pluie salvatrice. 
Toujours est-il que même les plus atteintes furent revigorées et reprirent leur travail de transformation et diffusion des ressources énergétiques avec enthousiasme, avec un naturel élan, comme si rien ne s’était passé.

- Ah ! Merci d’être venu, Martin ! Je t‘ai appelé parce que, tu vois, mes chênes n’ont pas très bonne mine. Regarde les feuilles, t’en penses quoi ? 
- Ça ? C’est de l’oïdium, sûr !
- Et alors, on peut faire quelque chose ? Ça a commencé à la repousse, après ton élagage de début Décembre. Y’a deux ans, je ne crois pas me souvenir qu’ils avaient eu ce truc, l’odium…
- L’oïdium ! C’est un champignon parasite, il prend l’aspect d’un… c’est comme un feutre blanc, regarde. Comme il a fait chaud et humide au mois de Mai… ça s’est développé.
- Mais je fais quoi, moi ? Ils ne vont pas crever, quand même ?
- Nooon ! Va chez Gamm-vert, tu achètes un paquet de soufre à mouiller, et tu traites dès ce soir, il n’y a pas trop de vent et la météo ne prévoit pas de pluie pour demain… Tu verras, ils vont se rétablir d’eux-mêmes, c’est costaud, les chênes !
- Et les autres arbres à côté, il n’y a pas de risque ?
- Les chênes ont tout pris, si ça se trouve, ils ont même protégé les autres, en fait. Les arbres échangent, il parait ; par les racines, peut-être …
- Donc je traite que les chênes ?
- Oui. Ça suffira largement. Si tu ne trouves pas de soufre, dilue du lait écrémé, ça marche bien aussi. Pulvérise ce soir !!!

Il a fallu balayer pas mal de feuilles mortes, un peu prématurément, mais après traitement, les cinq chênes ont commencé à se rétablir.  Le prunier, implanté à proximité des deux plus grands, donna début Août une belle récolte de quetsches. Assez pour faire une demi-douzaine de pots de confitures de quetsches, à offrir ou à déguster… 
C’est bon, la confiture de quetsches !

vendredi 9 août 2019

Un moyen de sortir et de s'en sortir

Je touche presque au but. Presque... Une nouvelle par semaine sur Juillet et Août, ça veut donc dire qu'il ne me reste plus, après celle-ci (du vendredi 09 Août), que 3 textes à imaginer et faire paraitre. Grâce à toi, Sergio, je vais avoir été écrivain durant 2 mois... si j'arrive à trouver encore 3 histoires qui tiennent la mer, bien évidemment. Bon, à chaque jour suffit sa peine; bonne lecture!

2004 : La route avait été longue. Du Chesnay, lieu de sa résidence principale, jusqu’au Tour du Parc, son village morbihannais de villégiature, il y avait environ 480 km. Il était sorti fatigué du boulot, avec une semaine hyper chargée, un dossier difficile, et une prise de tête avec un collègue… un con ! Mal au crane. 
Le voyage en voiture n’avait évidemment rien arrangé, même si la nécessité de vigilance au volant l’avait distrait pendant environ quatre heures trente de sa céphalée.
Une fois rangé le sac de fringues dans la penderie et celui de la bouffe dans le frigo, il se dit qu’il irait bien voir la mer. Situé à 100 mètres à peine de la maison, le rivage présentait une tentation à laquelle il choisit de céder. La marée haute était passée de trois heures, mais, avec le gros coeff du jour, l’océan atlantique était encore bien présent.
Arrivé près de la cale, il jeta un regard circulaire sur tout le littoral visible ; à droite, au plus loin, on distinguait la pointe de Penvins et sa petite chapelle. A gauche, c’était la rivière de Penerf avec la tour blanche nommée Tour des Anglais. Et puis, toujours à gauche quoiqu’un peu plus centrale depuis son point d’observation, une balise rouge marquant l’entrée de la rivière, avec son feu blanc ou rouge selon le secteur : le Pignon.
La mer était calme, d’huile comme on dit lorsque sa surface, à force d’être sans ride, semble visqueuse. Pas un pet de vent, ceci expliquant cela…
Il respira un grand coup. Ce spectacle simple envahit tout à coup son âme. Il eut l’impression que le paysage qu’il avait sous les yeux l’enveloppait soudainement, comme s’il était pris dans des bras immenses et protecteurs. Sa lancinante douleur s’évanouit instantanément. 
Il fut certain que cela était dû à cette fusion avec un espace qui l’avait accueilli, à ce franchissement. C’était ainsi, oui, qu’il se le représentait, ce moment de grâce, le franchissement d’une porte…
Au point qu’il se demanda, lui si féru de littérature de science-fiction, s’il allait bien retrouver les choses et les gens tels qu’il les avait laissés en partant vers le bord de mer. Il était peut-être passé dans un univers parallèle ? Mais non, rien n’avait changé, rien n’avait disparu, à part sa migraine.

2024 : Oppressé ! Comment mieux dire ? Il respirait difficilement et il lui semblait que son cœur ne battait pas normalement. Un peu d’hypertension, ou beaucoup, sûrement trop ! C’était un peu comme si tout son corps était soumis à une pression excessive, ou supportait un poids trop lourd pour les capacités physiques de l’homme de 70 ans qu’il était devenu.
Ça lui avait pris après cet appel téléphonique. Les enfants, la famille, des problèmes…
Chaque fois que le téléphone sonnait, il craignait le pire. Pourquoi ? Il ne savait pas. Cette sorte de responsabilité lui était venue tardivement, sans qu’il sache en expliquer les raisons. La vieillesse, c’était sans doute ça. Une prise de conscience du risque, des risques, de la finitude et de l’impossibilité d’agir pour qu’il en soit autrement. Terrible ! Oppressant !!! 
Chaque fois qu’il avait ce sentiment de ne plus avoir de maîtrise sur les évènements, il angoissait. Et là, vraiment, on était au max. Il se sentait faible, sans ressort. Pas même capable d’imaginer le moindre dérivatif, d’échafauder une solution pour sortir de cette pénible situation. Rien. Une sourde panique. Une… oppression.
Et puis, les copains avaient appelé. 
D’abord, par Whatsapp, ils lui avaient envoyé un selfie avec au premier plan, une bouteille de Bas-Armagnac millésimée, de 1949. Puis un message vocal pour lui dire que depuis Plaisir (Yvelines), où ils étaient en train de « s’arsouiller sévère », ils pensaient à lui et regrettaient qu’il ne soit pas des leurs pour rigoler en buvant un coup.
Il les rappela aussi sec. Au moment même où il entendit leurs voix et leurs rires, l’écran de son i-phone se troubla, et il eut le sentiment que son corps tout entier était aspiré au travers du Retina HD à 2 millions de pixels. 
Happé par Apple !!! Et là, soudainement, une tension à 12-7. Plus aucune gêne, 68 pulsations minute et une agréable sensation de légèreté. Guéri, il était guéri ! Forcément, puisque cet appel lui avait fait pousser la porte, puisque les potes l’avaient aidé, guidé et que, par voie de conséquence, il avait pu passer de l’autre côté, avait pu … « franchir ».

2044 : Il venait de recevoir son nouveau modèle de Tube-Vie de chez Nodiziz. 120 000 unités quand même, mais ça les valait. 
Les fulgurantes avancées de la science et de la médecine avait abouti à ça : une sorte de sarcophage ouvert aux deux bouts, dans lequel il suffisait de se glisser pour bénéficier :
- d’un rapide scanner de tout le corps
- d’une identification claire des éventuels dysfonctionnements ou risques encourus
- d’une localisation précise des polypes et autres nodules à supprimer
- d’une éradication immédiate de ceux-ci
- d’un check complet de petits tracas (varices, hypermétropie, arthrose,…) suivi d’un correctif bigrement efficace

L’information initiale comme le résultat après intervention du tube étaient lus grâce à une lentille de contact connectée. Il suffisait de la placer sur l’œil non-directeur (les ophtalmos avaient fait cette recommandation très tôt après la mise en service des Visi-Lenz, pour éviter toute gêne visuelle dans la vie courante) et on recevait les données du Tube-Vie.
Pratique ! Et c’était lisible même les paupières fermées !
Il décida de l’essayer tout de suite, trop impatient qu’il était de bénéficier des dernières innovations de chez Nodiziz, en tête desquelles la sur-tonification musculaire…
« Vas-y » dit-il au tube, ce qui eut pour effet de lancer la procédure de check complet.
Il portait beau ses 90 ans, grâce aux versions successives de Tube-Vie dont il s’était doté depuis bientôt 15 ans : le One, puis l’Excel-Life, puis surtout le fameux et inoubliable Centenial.
Il s’attendait donc à n’être informé que de « modifs mineures », vite prises en charge par la machine.
« Rien à signaler ! Tout va bien. » lut-il. Par réflexe, il cligna des yeux pour réinitialiser l’affichage. « Rien à signaler ! Tout va bien. »
Cela lui parut tout de même étrange. 
Rien ? Par grand-chose, il voulait bien, mais Rien ? …
Il s’est extrait du tube, a pris le temps de respirer, pour ralentir son pouls, puis s’est demandé ce qu’il convenait de faire. 
Appeler le service APV de Nodiziz, bien sûr ! 
Il les eut en ligne presque aussitôt (bon point pour la marque, mais il n’en doutait pas trop, vu le prix de l’engin) : « Bonjour Monsieur. Nous effectuons tout de suite une vérification en ligne. Si vous voulez bien attendre quelques secondes, s’il vous plait…
Ça y est, j’ai le résultat : Monsieur, je suis heureuse de pouvoir vous confirmer que votre Tube-Vie Who-Generation est parfaitement opérationnel ! Avez-vous une autre question, Monsieur ? Sinon, bon usage de notre produit, Monsieur, et… portez-vous bien !!! »
La Visi-Lenz s’étant automatiquement désactivée, il tenta une relance mais savait déjà ce qu’il y lirait, et ça ne manqua pas : « Rien à signaler ! Tout va bien. »
La peur le prit. Ce n’était pas normal, pas normal. Il avait forcément quelque chose. 
Une fois installée, cette angoisse ne s’évanouit pas, et pendant tous les jours qui suivirent, il pria pour que cela cesse. Il devait bien y avoir un moyen d’arrêter tout ça, non ?...


L’article de Ouest-France narrait sommairement le tragique fait divers : « c’est ce vendredi matin qu’a été découvert le corps de Monsieur C. au pied de son espace de vie, situé au 4ièmeniveau, 60 rue John Sturges. D’après les premiers éléments de l’enquête menée par le Préfet des Risques, cet homme de 90 ans aurait ouvert sa porte d’extraction en cas d’incendie sans avoir enfilé son harnais anti-grav. Notre Préfet a saisi cette opportunité, ô combien dramatique, pour rappeler à toutes et tous de bien respecter le strict protocole affiché sur les portes anti-feu lorsque l’on cherche à franchir lesdites portes. »

vendredi 2 août 2019

L'assistante


C'est vendredi (02 août) et il faut donc accomplir son devoir. Je vous laisse à la lecture de cette petite histoire... conjugale (?) et vais vite aller lire la nouvelle du vendredi de Serge. On prend vite des addictions, quand c'est bon pour l'esprit...

Il avait été surpris. C’était la première fois, lui semblait-il, que Nilsi prenait une initiative sans qu’il lui ait demandé quoique ce soit, préalablement.
« Ce soir, y’a Elle et Lui qui repasse sur 813 ; la version de 1957. On regarde ? »
Les assistantes personnelles avaient bien sûr rudement progressé depuis les tout débuts. Alexa, Siri et autres avaient marqué une vraie révolution et déclenché un réel engouement dans les années 20… ou peut-être 10 ; de toute façon, ça datait déjà pas mal. 
Et depuis, l’IA avait fait des bons de géants. Mais quand même…
Se permettre comme ça, d’intervenir sans y avoir été convié, c’était un peu fort de Red Bull.
En même temps, se dit-il, pourquoi pas ? Nilsi savait son goût pour les comédies romantiques, connaissait évidemment par cœur les visioffres de la semaine et aussi son emploi du temps perso de ce soir. Donc, la proposition faisait sens. 
Mais c’est le « on regarde ? » qui l’avait un peu dérouté. Jusque-là, Nilsi s’était toujours montrée discrète, efficace mais sans ostentation, une vraie fée du logis. Et il aimait ça. Son caractère un peu taciturne et assez fréquemment mélancolique se satisfaisait parfaitement de sa présence attentive mais effacée. Nilsi, « la discrète », comme l’appelaient même ses rares amis lorsqu’ils venaient partager un verre, un repas ou un bon movie chez lui.
Il avait dit à Nilsi ce qui conviendrait pour la soirée et hop, tout était prêt, tout était parfait : les verres remplis d’un bon whiskrol, les tartinettes de poujathon, le visiproj pré-cianolité sur le dernier opus de Titanic
« On regarde ? » …
Elle croyait quoi, Nilsi ? Qu’elle allait lui imposer ses choix peut-être ? Admirer le jeu de Kerr et Grant sans attendre son approbation ? Et pourquoi pas verser sa larme à la fin, tant qu’elle y était !!!
Il décida de se replonger dans la notice. Un exercice difficile ; généralement il demandait à Nilsi de lui dire comment faire ceci ou cela, mais là, il ne voulait pas qu’elle soit au courant.
« De l’autonomie sur ce coup, merde ! Je peux le faire ! » se dit-il. « Bon, est-ce qu’il y a des bots à activer pour la calmer dans ses ardeurs, la Miss ? »
La sortir de sa zone de certitude, c’est ce qui semblait être recommandé pour bloquer ses évolutions et son acquisition de nouveaux algorithmes d’interaction.
« Allons-y ! On verra bien… »
Lorsqu’elle renouvela sa demande un peu plus tard, croyant peut-être qu’il n’avait pas entendu la première fois, il répondit d’un air le plus détaché possible : « Non ! Ça ne me dit rien de regarder ce vieux mélo, et de toute façon, je suis pris ce soir, j’ai un rendez-vous avec Chris. » 
Tiens ! Prends ça dans les connexions, ma vieille ! J’aime plus Elle et Lui, t’as un bug, semble-t-il dans ta maîtrise de mon agenda, ou t’est pas à jour, ça va te déséquilibrer un brin…
« Ah ! Pardon ! Alors une autre fois peut-être ? » scanda Nilsi d’une voix blanche. Ça marchait, elle revenait à des modalités transactionnelles plus neutres, et il en était plutôt satisfait…
Hélas, les écarts comportementaux de Nilsi réapparurent quelques temps plus tard, et devinrent notablement plus fréquents.
A titre d’exemple, elle sortit un soir de son silence pour lui dire : « comme je savais que tu allais rentrer tard, je t’ai préparé un plateau pour que tu puisses visioter les infos tranquille… »
Incroyable !!! Des initiatives, sans le consulter d’abord ? Pas de : « tu rentres tard ce soir, que veux-tu que je fasse pour toi ? » Rien ! Madame décide ! Mince, alors !
Chaque fois, il tentait d’adopter la stratégie qui avait fonctionné la première fois.
Ça produisait bien son effet, mais en durant de moins en moins longtemps et il sentait bien comme une pointe d’agacement dans les réactions de plus en plus sèches de Nilsi. 
Ses injonctions à peine déguisées avaient de moins en moins d’efficacité pour la ramener « à la raison ».
Et, un soir, en rentrant du boulot, il lança un « Nilsi, tu me sers un verre, s’il te plait ? » qui demeura sans réponse. Plus de Nilsi, mais un recommandé vocal d’Amazon, qu’il accepta, et qui lui signifiait la plainte déposée par la Compagnie, relativement à un « comportement déviant et de harcèlement moral manifeste » à l’encontre d’un produit de la Marque, en désaccord avec l’ensemble des articles du règlement qu’il avait signé en choisissant Nilsi dans leur catalogue.

Selon Amazon, faute d’un accord amiable encore possible entre leurs avocats et celui qu’il leur indiquerait comme étant son représentant, la Société réclamerait 5000 unités au titre du préjudice moral.

samedi 27 juillet 2019

Entrez dans la danse

Tenir, tenir !!! Avec un peu de retard et de difficulté, j'en arrive à la quatrième étape de mon parcours d'écriture. Quatre nouvelles, comme Serge. Tenir, tenir...

D’abord, il y avait eu ce terrible accident. Un crissement de pneus, strident. Et puis, le verre brisé, les tôles pliées sous l’effet du choc…
Après ? L’hôpital, longtemps, très longtemps…
Le mois dernier, on l’avait autorisé à rentrer chez lui.
Mais il avait des trous de mémoire, des blancs, des manques, comme des pans arrachés à son existence, disséminés tout au long de ce qu’il pensait être le déroulé de sa vie d’avant. 
Depuis quelques temps cependant, ça allait mieux, bien mieux même. 
Les souvenirs resurgissaient, un à un, par l’effort qu’il s’imposait pour les faire émerger.
Il s’était en effet astreint à une discipline quotidienne : chaque matin, il s’installait à son bureau pour reconstituer son passé. 
Il fermait d’abord les yeux, pour que des images se forment, puis il retranscrivait tout ce qu’il voyait apparaitre derrière ses paupières closes. 
C’est ainsi qu’il s’était souvenu de ses parents, grâce à des scènes d’enfance qui avaient surgi, souvent précises, presque photographiques, mais aussi parfois floues, comme fantasmées. 
Grâce à ce travail, il avait un jour pu dire à cet homme qui lui était jusque-là inconnu : « bonjour Papa ».
Son père l’avait serré dans ses bras. Larmes mêlées…
Depuis peu, de nouveaux flashes apparaissaient lors de ses séances d’écriture :
Derrière ses yeux clos, il lui semble qu’elle tourne, qu’elle virevolte. 
Après les avoir rouverts, il consigne avec application: « elle tourne, elle virevolte ». 
Qui peut-elle bien être ? Ses yeux se ferment, à nouveau, pour provoquer sa « cécité créatrice », comme il l’appelle.
La jeune et jolie femme tourne sur elle-même, vite, les bras levés. 
Il lui semble parfois que sa robe légère se vrille et s’enroule sur son corps, de par le mouvement rapide de rotation qu’elle s’impose. Ses pieds semblent joints ; peut-être maitrise-t-elle l’art des pointes ?
Les médecins ont vite compris tout le bénéfice que leur patient pouvait tirer de cette thérapie originale, en l’alertant toutefois sur ses limites : « vous savez, n’en attendez tout de même pas trop, vous ne retrouverez sans doute pas intégralement votre mémoire. Il faut aussi que vous concentriez votre esprit sur le présent, pour vous forger de nouveaux souvenirs. Votre vie ne doit pas se résumer à votre ancienne vie ! »
Oui, oui… Bien sûr ! Mais elle est si belle, si réelle aussi…
Il faut bien qu’il la fasse danser dans sa tête, pour qu’un jour peut-être, il puisse la nommer. 
Était-ce une parente, une amie, une amante, une fiancée perdue durant sa jeunesse, perdue elle aussi dans un recoin caché de son cerveau.
Chaque matin, il s’installait à son bureau en priant pour que la vision fut là, nette et féérique. 
Elle tournait, encore et encore, et des maux de tête lui venaient, dus à l’effort consenti pour essayer de se rappeler quelque chose, son nom, une circonstance, un événement lié à elle… ou à lui. 
Il en était certain, il avait vécu ce moment de grâce, il commençait même à entendre la musique sur laquelle la jeune fille dansait. La valse du Baron tsigane…
C’était un signe. Il en était sûr, ça finirait par lui revenir.
Comme tous les matins précédents, avec regret, un peu fatigué aussi, il interrompit sa tournoyante projection mentale et la séance d’écriture, en priant pour que demain, il parvienne à se souvenir de tout ! Et, comme chaque matin, il quitta son bureau.
« Bonjour Monsieur ! » lui lança Madame Gray, une vieille dame venant tous les jeudis pour épousseter les meubles et casser un ou deux bibelots.

« Bonjour ! Je vous laisse la place. Je n’ai pas trop mis de désordre aujourd’hui, vous ne devriez pas avoir trop de travail… A demain »

« A demain, Monsieur ! »

Madame Gray, dès la sortie du convalescent, prenant le pouvoir sur les lieux, entama son ouvrage. 
Passer son plumeau sur le bureau, déplacer le calendrier perpétuel et le mug rempli de crayons, et puis et puis… la curiosité aidant, ouvrir le couvercle de cette jolie boîte en marqueterie. 
Il s’agissait d’une boîte à musique ancienne, avec à l’intérieur du couvercle trois miroirs placés en arc de cercle. Ils reflétaient l’image d’une petite figurine représentant une danseuse d’opéra, en tutu blanc, effectuant grâce à un aimant dissimulé sous le faux parquet de la boîte, une rotation élégante, avec les bras se rejoignant au-dessus de la tête, une jambe tendue avec le pied en prolongement, sur la pointe, l’autre jambe étant gracieusement et légèrement repliée le long de la première. 
En ouvrant la boite, le mécanisme s’enclencha et la petite danseuse se mit à tournoyer, sur l’air de la valse du Baron tsigane… 


jeudi 25 juillet 2019

Le meunier découragé

Avançons et faisons paraître ma production attachée au19 juillet. Pour changer un peu, voici une petite fable. Serge a provoqué la chose en proposant deux autres fins et une morale à ma nouvelle « Demande à la lune ».
Et en plus, j’ai trouvé que sa fin à lui était bien plus séduisante et mélancolique que la mienne.
Ça a du bon d’avoir des copains brillants...
Avant de vous faire lire la fable, je vous soumets la « Serge-alternative »:

La jeune fille pâle referma doucement son livre, se leva, lui sourit, glissa son bouquin dans son sac, et d’une démarche qui parut dans l’instant aérienne à Joseph, elle se dirigea vers la sortie. Le train s’étant arrêté pour la nième fois, à Meudon Bellevue, nota Joseph. Arrivée à la porte du wagon, elle se retourna vers Joseph : « Alors, vous venez ? ».

Joseph sut, au plus profond de son être, que l’opportunité de demander quoique ce soit à la lune ne se représenterait plus jamais à lui. Il se précipita. Quelques instants plus tard, en sortant de la gare avec l’inconnue, il décida à compter de ce jour de ne plus avoir aucun désir extraordinaire, renonça à ses fantasmes lunaires car son crédit était épuisé, constata avec le temps qu’il ne s’en portait pas plus mal, se contentant tout au plus, et cela sans la moindre amertume, de penser que pendant toutes ces années, la lune attendait son heure…     

Ou

La jeune fille pâle referma doucement son livre, se , lui sourit, glissa son bouquin dans son sac, et d’une démarche qui parut dans l’instant aérienne à Joseph, elle se dirigea vers la sortie. Le train s’étant arrêté pour la nième fois, à Meudon Bellevue, nota Joseph. Arrivée à la porte du wagon, elle se retourna vers Joseph : « Alors, vous venez ? ».

Joseph sut, au plus profond de son être, que l’opportunité de demander quoique ce soit à la lune ne se représenterait plus jamais à lui. Il paniqua. Quelques instants plus tard, la porte du train se refermait et lui était toujours scotché à son siège. Il décida à compter de ce jour de ne plus avoir aucun désir extraordinaire, renonça à ses fantasmes lunaires, constata avec le temps qu’il ne s’en portait pas plus mal, se contentant tout au plus, et cela sans la moindre amertume, de penser que depuis toujours, la lune se moquait de lui…

Et donc... 

La morale de cette histoire, c’est qu’on ne récolte que ce qu’on l’on sème, et encore pas toujours. 
 

Voilà !!!

A moi maintenant, avec une fable dont le titre est « Le meunier découragé » et dont la morale est finalement assez proche de celle de Serge: Autant en emporte le vent, en priant pour que ce soit du bon côté.

Autant en emporte le vent
Peut s’entendre différemment.
Le Sage de se dire :
Il faut se satisfaire de ce qui nous fait tort
Quand l’adepte du pire
Exprime sa colère contre le mauvais sort !
Pour illustrer cela, une histoire me vient.
Un meunier, d’entreprise, avait accumulé.
A plus de mille louis il estimait son bien,
Ne se souciant plus guère de compter en deniers.
Mais Femme lui manquait pour faire son bonheur.
J’irai donc à la ville pour trouver âme sœur,
Si chance me sourit, se dit notre meunier.
Il croise une donzelle, lui fait un brin de cour,
Lui propose épousailles avant la fin du jour.
Trois mois après promesse, le voilà marié.
Les mois heureux s’écoulent, il en remercie Dieu :
Mon bonheur est immense et je vous en sait gré.
Avoir femme et fortune avant que d’être vieux
N’est pas chose courante. Soyez cent fois loué !
L’année suivante hélas, aux moissons, fut muette.
Le meunier se désole, qui n’a plus grain à moudre.
Pour sauver son ménage, il contracte des dettes.
Les créanciers sur lui tombent comme la foudre.
Abattu, le pauvre homme fait venir son aimée :
Ma fortune n’est plus, je suis las, fatigué
Je n’ai plus à t’offrir qu’une vie misérable.
Laisse moi, je t’en prie, face à ce sort funeste.
Comment ? dit la meunière, quelle est donc cette fable ?
Tous tes écus partis, tu veux que rien ne reste ?
Tu voudrais que ta femme, à son tour, s’envole ?
J’ai choisi mon époux, je n’ai qu’une parole ;
Nous ne perdrons pas tout puisque l’amour est là.
Ton esprit assombri faisait le mauvais choix.
Le sort nous est contraire ? Montrons lui notre foi
En un bel avenir et prions pour cela.
Dans cette adversité, prions, mon cher amant
En acceptant qu’autant en emporte le vent.
En choisissant sciemment la plus gaie des deux faces
Cette femme était sage.
Ecartez les rancœurs, vous aussi faites place
Au meilleur de l’adage.

La vie est (parfois) comme un long fleuve tranquille

Deuxième nouvelle (pour le 12 juillet, je n'oublie pas le retard sur Serge que j'ai à combler).
Son titre: La vie est (parfois) comme un long fleuve tranquille
C'est ma deuxième "bille" rédigée l'année dernière.
Bonne lecture, j'espère...

Dans sa poche droite, le jeune Max sent le poids de la petite boîte.
A l’intérieur, toutes ses économies, les petits billets et les pièces qu’il a
vaillamment gagnés, surtout en aidant Madame Lubinet à traverser (il la guette de
sa chambre, qui donne sur la rue, pour ne pas la manquer à son approche du
passage piéton) et aussi en montant les courses de Monsieur Baumert sur les trois
étages qui mènent à son appartement.
Comme il approche de sa destination, sa main serre la boîte un peu plus fort.
Etablissement Vauquier est là. Il a certainement un vrai prénom, cet homme au
visage sévère et à la forte carrure, mais personne ne l’a jamais appelé autrement
que comme c’est écrit, en grosses lettres orange, au dessus de la vitrine de sa
boutique.
Il en impose, Etablissement Vauquier, avec sa longue blouse grise, bien campé en
haut de la rampe qui permet d’accéder à son monde, le monde magique des…
bicyclettes.
« Bonjour, M’sieur ! »
« J’en étais sûr ! » tonne Vauquier sans même retourner le bonjour de Max.
« Je vous attendais depuis un bon moment, vous savez, jeune homme ! L’Eclair
D150, type Argent, c’est ça ? Hein ? Ha, ha, c’est que je vous observe depuis
longtemps, moi, sans que vous vous en rendiez compte, à lorgner tous les soirs
sur le D150 en vitrine, en n’osant pas rentrer dans mon magasin pour l’admirer de
plus près. Je me trompe, ou pas ? »
Le gamin hoche la tête, un peu, comme pris en flagrant délit, comme s’il était
coupable (mais coupable de quoi, bon sang ?)!
« Et je subodore (il aime à utiliser des mots compliqués, pour impressionner son
monde, le père Vauquier) et je subodore aussi que vous n’avez pas assez d’argent
pour l’acheter » ajoute-t-il. « Je me trompe, ou pas ? »
Hochements.
« Alors, on fait quoi ? Les établissements Vauquier ne font pas crédit, jeune
homme ! Vous le savez, ça, je me trompe, ou pas ?» dit-il d’un ton solennel,
croyant même pour la circonstance devoir doter l’établissement Vauquier d’un
pluriel que démentent les grosses lettres orange.
Saisissant son courage à une main, l’autre étant toujours indisponible car serrant
plus fort encore la petite boîte, dans sa poche droite, le garçon se lance et dit :
« M’sieur, je vais pas vous demander un crédit, je vais vous vendre quelque
chose »
Bouche ouverte et yeux ronds de Vauquier !
« Vous vendez des vélos, M’sieur, vous les connaissez tous, vous les réglez et
même les réparez, pas vrai ? » (Max avait failli employer le tic verbal
d’établissement Vauquier et finir sa phrase par « je me trompe, ou pas ? », mais il
s’était retenu.)
Les deux yeux, de ronds, deviennent plissés, signe manifeste d’une curiosité
interrogative.
« Mais l’Eclair, M’sieur, le D150 Argent, est-ce que vous l’avez déjà essayé ? »
Bouche ouverte, yeux ronds, à nouveau ! Scotché, le père Vauquier !
« Et bien moi, M’sieur, je vais vous le faire essayer ! Et quand ce sera fait, grâce à
moi, vous comprendrez que y’a pas mieux, pas plus léger, pas plus rapide, pas
plus confortable que l’Eclair Argent D150, vous allez voir ! »
Joignant le geste à la parole, Max rentre en courant dans la boutique, et, dans la
vitrine, sort la roue avant de l’Eclair du support qui le fait tenir bien droit,
descend la petite rampe du magasin avec le vélo et met son guidon entre les mains
de Vauquier, médusé.
« Et avec lui, pensez-y, je pourrai faire des courses pour vous, aller chercher vos
colis à la poste, porter vos commandes chez Mallard, l’épicier » assène le gamin
que son culot rend soudain tout puissant, portant ainsi à l’établissement Vauquier
ce qu’il compte bien être le coup de grâce.
La selle est un peu basse pour Vauquier, mais qu’importe !
Il enfourche l’Eclair, met son pied gauche sur la pédale et… pousse.
L’air qui tout à coup prend consistance sur ses joues, les regards attendris de son
père et sa mère qu’il sent dans son dos, le guidon qui oscille d’abord puis devient
plus stable avec la confiance qui nait de la vitesse, la liberté d’aller…
Vauquier réalise tout à coup que ce chenapan vient de lui vendre ses propres
souvenirs ! Satané petit escroc !!!
« Alors, M’sieur, ça vaut bien la différence, je me trompe ou pas ? »
Max a osé ce coup-ci la formule finale et en vainqueur, il lui tend sa petite boîte.
Un sourire rayonnant, face à deux yeux écarquillés parce que remplis d’un
bonheur soudainement ressurgi.
« Jeune Homme, voici la liste des médicaments à me rapporter illico presto de
chez la pharmacienne. Ne tardez pas et soyez prudent, je n’ai pas vérifié le
réglage des freins. Allez oust ! Filez !!! »
Le nouveau propriétaire de l’Eclair D150 Argent ne se le fait pas dire deux fois.
En tournant le coin de la rue qui mène à la pharmacie, il se dit, comme
Etablissement Vauquier au même moment en le voyant disparaître au coin de
cette même rue, qu’il y a des jours comme ça où la vie peut paraitre couler
comme un long fleuve tranquille.

Demande à la lune

Première nouvelle (pour le 05 juillet):
Elle a pour titre "Demande à la lune" et elle fut écrite en 2014. Il fallait bien que je tape dans mes archives (mes billes d'avance comme dit Serge) pour avoir une petite chance de tenir la distance...

Tout avait commencé à l’âge de 5 ou 6 ans, c’est du moins le souvenir qu’en avait Joseph. Mais sans doute la formule, la réplique plutôt, qui scanda une partie de son existence était-elle antérieure. Simplement, Joseph ne parvenait pas à accéder àdes évènements plus anciens.
C’est, paraît-il, assez naturel, du moins c’est ce que nous affirme la plupart des pédiatres. Joseph ne se remémorait pas non plus ce que fut sa demande, celle qui déclencha tout : une envie de quelque chose d’un peu particulier, d’exceptionnel peut-être, un jouet sans doute, un tantinet trop cher pour ses parents.   
Probablement…
En tout cas la réponse fut marquante, cinglante même!
« Rêve !!! »
« Ou alors », ajouta sa mère, « t’as qu’à demander à la lune ».
Bref, le jouet attendrait. Depuis cette date, il entendit cent fois sa mère lui opposer la lune, chaque fois que les désirs de son fils lui semblaient excessifs.
Cela ne le découragea pas pour autant. Dans son âme d’enfant, il s’était fait à l’idée qu’il y avait là comme de la « normalité ». C’était juste !!! Si l’exigence était forte, il fallait bien une réponse qui soit extraordinaire. Et la lune, comme juge, avait bien toute la respectabilité que l’on peut accorder d’emblée à l’astre de nos nuits.
Pourquoi donc la lune n’aurait-­elle pas eu ce droit à sanction, à décision suprême ? Obtenir d’elle, et d’elle seule, gain de cause, c’était acceptable, voire valorisant, à la hauteur de l’attente et du besoin. Joseph respecta donc la lune. 
Il chercha dès lors à trouver le bon moyen de lui adresser ses suppliques directement et seulement lorsque le jeu en vaudrait la chandelle, évidemment. 
Personne ne sera surpris d’apprendre que ses tentatives restèrent vaines.
Bien sûr, il lui arrivait d’obtenir satisfaction ; le cadeau souhaité, le privilège convoité, le service requis, Joseph le recevait parfois. Mais il sentait bien au fond de lui qu’il s’était agi là d’un concours de circonstances favorables dans lequel la lune n’avait joué aucun rôle ; un coup de pot, en somme !
Et du coup, le résultat en devenait presque décevant aux yeux du jeune homme.
Nous parlons d’un jeune homme car le temps n’avait rien changé à l’affaire et sa conviction d’une toute puissance de la lune était demeurée inébranlable.
La rébellion adolescente de Joseph s’était déportée sur d’autres thématiques, lui évitant ainsi de douter d’une lune confidente, à l’écoute. Il continuait d’y croire. Pour peu qu’on sache comment s’y prendre, on pouvait réussir...
C’était d’ailleurs le seul problème : comment s’y prendre ?
Les échecs successifs du garçon n’avaient en rien découragé son ardeur, son obstination devrait-on dire ; il persistait.
Tout au plus avait-il choisi de mieux « équilibrer » ses revendications. 
Constatant la répétition des refus de Séléné, il n’en avait conçu nul ressentiment mais plutôt la conviction que l’astre requérait le respect : il ne fallait pas, pour avoir une chance d’être entendu, l’interpeller pour un oui ou pour un non. Il s’agissait de cibler ses demandes avec plus de circonspection, et aussi de découvrir la meilleure méthode pour s’adresser à notre si merveilleux satellite.
Il fit donc des recherches, écumant les bibliothèques, consultant des ouvrages scientifiques ou mystiques, balayant même Google en tous sens, en quête du plus petit indice comme des plus improbables contacts qui l’auraient mis sur la bonne voie.
Rien n’y fit. 
Il restait bredouille et craignait de plus en plus de le demeurer jusqu’à la fin des temps.
Jusqu’au jour où...
La jeune femme ne payait pas de mine, ce qui ne veut pas dire qu’elle était quelconque.
Elle était même assez jolie, avec sa peau au teint très clair, presque diaphane. Mais elle n’en faisait pas des tonnes ; pas de maquillage, une robe simple, sans « chichi ».
Joseph l’avait immédiatement remarquée, dans ce train de banlieue qu’il avait pris par erreur, souhaitant un direct pour Versailles-Chantiers et non pas cet omnibus qui semblait inventer des gares tant il se trainait.
Il s’assit en face d’elle (une chance cette place libre ; un signe ?).
Elle lisait un livre, ouvert en grand sur ses genoux nus (sa robe d’été était agréablement courte). C’était un catalogue d’exposition, celle des œuvres du peintre Turner, regroupées au Grand Palais. Joseph fut stupéfait : le livre était ouvert sur une reproduction en double page, le « clair de lune » !!!
Il ne lui en fallut pas plus à Joseph pour comprendre, pour SAVOIR.          
C’était elle, c’était l’incarnation de la lune. La lune était enfin face à lui, ici, à cet instant, dans ce train ! Lui parler, vite, trouver quelque chose à lui dire, à lui demander plutôt !
Il devait saisir sa chance, maintenant, dans ce wagon ! Il se leva, ce qui incita la jeune femme à lever les yeux et à le regarder, bien en face.
« Voulez-vous m’épouser, Mademoiselle ? » C’est tout ce qui lui était venu à l’esprit, et après tout, quelque autre demande que celle-là pouvait être à la hauteur, se dit Joseph.
A cet instant, le bruit d’un Klaxon signalant l’ouverture des portes automatiques du compartiment se fit entendre. La jeune fille pâle referma doucement son livre, se leva, lui sourit, glissa son bouquin dans son sac, et d’une démarche qui parut dans l’instant aérienne à Joseph, elle se dirigea vers la sortie, pour descendre sur le quai, le train s’étant arrêté pour la nième fois (à Meudon-Bellevue, nota Joseph), et puis... 
elle s’éclipsa.
Joseph sut, au plus profond de son être, que l’opportunité de demander quoique ce soit à la lune ne se représenterait plus jamais à lui. 
Il décida donc à compter de ce jour de ne plus avoir aucun désir extraordinaire, renonça à ses fantasmes lunaires, constata avec le temps qu’il ne s’en portait pas plus mal, se contentant tout au plus, et cela sans la moindre amertume, de penser que pendant toutes ces années, la lune s’était bien moquée de lui... 

Un challenge, pourquoi pas?

Mon ami Serge, écrivain à ses heures, m'a lancé comme un défi: Il présente chaque semaine sur son blog ( https://abiteboul.blogspot.com/p/blog-page_11.html) une nouvelle (pour la saison2 de "Bêtises à bloguer", la saison 1 étant parue sous le titre "Le bot qui murmurait à l'oreille de la vieille dame".

"Pourquoi ne tenterais-tu pas d'en faire autant?" me dit-il!

Damned (comme dit Joe Dalton)!!!
Serge me connait trop bien; il titille mon ego et me voici donc devant un énorme point d'interrogation:
En serais-je capable?
Et en plus il faut que je crée un blog pour ça!!! C'est trop dur...
Donc, j'y vais.

On dira que ma première nouvelle vaut pour le 05 juillet (date de départ du défi lancé par Serge et tenu de son côté, du moins à ce jour)
Il m'en faudra 4 d'ici à vendredi prochain (demain) pour revenir à sa hauteur, quantitativement j'entends...

Bonne lecture, qui sait?...