Le goéland mélancolique

Le goéland mélancolique

mercredi 13 mai 2026

Deborah ou Morgane?

Nouvelle inaugurale d'une série consacrée aux contes et légendes de Bretagne, avec quelques détours du côté des réalités de notre monde moderne, celui qui ne croit plus aux histoires de dragons...

Merlin March était le directeur de la rédaction du quotidien au titre fleurant bon sa Bretagne : « Le Tonnerre de Breizh ». Un patron plutôt taiseux, le Merlin. Ou plus exactement énigmatique, car il savait être prolixe dès qu’il s’agissait d’envoyer ses journalistes au front, c’est-à-dire sur « un coup ». Bien sûr, le prénom était peut-être pour quelque chose dans l’idée que les salariés du journal pensaient de lui, mais c’est surtout son attitude discrète, renfermée même, pourrait-on dire, qui avait imposé de la distance entre lui et toute son équipe. Sans compter son autoritarisme ayant débouché sur un autre surnom, cette fois totalement mérité, de « Boss ». Personne n’était ami avec Merlin March (du moins si l’on accordait foi à ceux qui le fréquentaient d’assez près), mais tous le respectaient comme un grand professionnel. Depuis qu’il dirigeait le journal, depuis plus de vingt ans d’après les plus anciens, on ne comptait plus les Unes dont il était à l’origine ni, par voie de conséquence, les augmentations régulières du nombre d’abonnés. Il a eu du bol, persiflaient certains. Un sacré pif, avançaient les plus admiratifs. Tout ça, c’est de la sorcellerie, murmuraient enfin quelques atrabilaires. Toujours est-il que, sous son impulsion, Le Tonnerre de Breizh était petit à petit, mais inexorablement, devenu LA référence, et pas seulement en Bretagne. Ses tirages records faisaient pâlir d’envie et d’admiration toute la profession. Le Boss avait un physique en correspondance avec son caractère et son charisme : un grand échalas, aux cheveux longs et gris comme sa barbe, aux yeux bleus très clairs, avec des bras de déménageur bien peu en rapport avec la maigreur de son corps. Plus druide que sorcier !  disait-on dans les couloirs de la rédaction, à voix basse, de crainte que le rédac-chef entende cette description et en prenne ombrage pour on ne sait quelle raison. Bref, Merlin March faisait un peu peur et on ne discutait jamais ses ordres, même les plus étranges. Et ils l’étaient assez souvent, il faut bien en convenir.


C’est ainsi qu’un vendredi après-midi, peu avant la fin de journée, MM avait appelé Abel Alico dans son bureau pour l’envoyer sur l’île de Houat. Le Boss, contrairement à son habitude, semblait d’humeur presque joyeuse, ce que confirma la présentation qu’il fît de la mission qu’il entendait confier à Abel.  Ce dernier devait faire un papier sur la découverte décoiffante (dixit le rédac-chef) d’une bande d’archéologues genre soixante-huitards attardés (pour le Boss, dès qu’on portait des jeans et qu’on travaillait sur des sujets sans intérêt au sens économique du terme, on rentrait dans cette catégorie, les autres humains étant qualifiés de péquins). « Reviens avec un chouette article pour l’édition du Lundi. Les péquins du lundi aiment les histoires décoiffantes, ça les console de leur week-end naze » avait rajouté MM jamais en peine de cynisme journalistique. 

Un week-end à Houat, avec un rendez-vous avec la responsable du chantier des fouilles, à vrai dire, cette perspective n’enchantait pas vraiment Abel. D’autant plus que … 

« Appelle-la bien Mademoiselle, Mademoiselle Le Fay, avait précisé avec un drôle de sourire le rédac-chef, parait qu’elle y tient ». 

Super !  Un brin macho, Abel s’imagina aussitôt une vieille fille à lunettes férue d’ossement et de vieux morceaux de poteries. Le scoop espéré ? La Demoiselle lui en dirait plus sur place, mais il s’agissait prétendument d’une remise en cause de certitudes ancestrales

« En tout cas, tous les péquins de l’ile semblent super excités, à commencer par le Maire qu’il faudra que tu interviewes aussi, évidemment » conclut le Boss avant de le ficher dehors de son bureau. De retour à sa place, Abel découvrit un post-it pas signé collé sur son ordi : Infos Houat - aller voir Corentin, le vieux des archives pour brief sur voyage

 

« La navette pour Houat ? Prends celle qui part de Port Navalo, si tu veux mon avis ». Bien sûr qu’Abel voulait son avis, sinon il n’aurait pas demandé. « Une fois débarqué, prends la rue du Port jusqu’au bourg, puis la route du Vieux Port, jusqu’au bout du bout du bout... enfin, jusqu’à ce que tu voies sur ta gauche des tentes blanches, des yourtes mais en plus petit. Arrête-toi là. Fais décoller ton drone plein Sud, pour mieux visualiser le chantier. Il est au milieu d’un triangle de lande proche de la plage de Tréac’h Salus ». Il connait super bien l’ile, le Corentin, se dit Abel tout en notant les indications du vieux, véritable encyclopédie vivante sur le Golfe du Morbihan et les îles avoisinantes. Curieux qu’il n’ait jamais eu l’occasion de le rencontrer auparavant. Faut dire qu’avec l’internet, on n’avait plus trop l’idée de descendre aux archives, lieu aussi sombre et poussiéreux que ce que l’étiquette collée de travers sur la porte du sous-sol pouvait laisser augurer. Abel remercia le vieux et reprit l’escalier quatre à quatre, avec l’impression de ne pouvoir retrouver de l’oxygène qu’arrivé au rez-de-chaussée. Le journaliste pensa en souriant qu’il allait en avoir tout son saoul, de l’oxygène, pendant sa traversée et son week-end sur l’île.

 

Le drone envoyait en direct sur la tablette d’Abel des images magnifiques, à commencer par une vue assez large et dominante sur la lande qui tombait lentement vers la superbe plage de Treac’h er Goured. Abel le fit virer au Sud comme indiqué par Corentin. En faisant monter son appareil plus haut dans le ciel, il put visualiser clairement la zone accueillant le chantier archéologique, un triangle de lande bordé de bruyères mauves et de genêts. 

Une anomalie sautait tout de suite aux yeux : un rectangle sombre défigurait la lande en son centre, comme si un chirurgien cosmique avait prélevé la couche épidermique du terrain pour aller la greffer ailleurs. Abel, à cette vue, ne put s’empêcher de frissonner. De son pouce droit, il commanda une saisie d’écran, possible illustration pour son futur article... Il regarda l’heure dans le coin supérieur gauche de la tablette : 15h04. 

Mince ! Il n’avait que 26 minutes pour retrouver la vieille fille responsable du site archéologique et noter un maximum d’infos sur sa découverte décoiffante. « Une remise en cause de certitudes ancestrales », la formule rendait Abel dubitatif. Qu’importe, s’était-il dit, en journaliste qui sait laisser venir à lui les sujets, quels qu’ils soient. Il verrait bien. Abel pressa le pas en direction du bourg, regrettant de ne pouvoir prolonger le survol de l’ile par son drone ; c’était fabuleusement beau...

 

Il arriva essoufflé au bar de l’Hôtel-Restaurant La Sirène. Corentin le lui avait conseillé. Plutôt cosy, un peu cher peut-être, mais le rédac-chef n’avait pas donné de consignes côté note de frais, pour une fois, alors... En descendant du bateau, il s’était enregistré, histoire de déposer son barda dans la piaule, juste avant de prendre la route du Vieux Port... jusqu’au bout du bout du bout !  Abel jeta un regard vers les tables du restaurant ; l’archéologue n’était manifestement pas arrivée. Le bar aussi était vide. Ah non, en fait ! Abel nota la présence d’une jeune femme assise au bout du comptoir, en jean et marinière. Une bretonne, sans doute, superbe avec ça ! Rouquine... Depuis son plus jeune âge, disons plutôt après qu’il avait découvert Deborah Kerr dans Quo vadis, il ressentait quelque chose de particulier à la seule vision d’une chevelure rousse.

 

Il s’assit au plus près de la porte d’entrée, posa sa tablette numérique sur la table et fit signe au barman de lui servir une bière pression, bretonne évidemment comme l’indiquait les logos sur les tireuses (un Triskel, et une Hermine). « En retard, la Mademoiselle Le Fay ! » jugea Abel. Son attention se porta à nouveau vers la jeune femme qui avait quitté le zinc et... venait dans sa direction ! Elle lui lança : « Monsieur Alico ? » Abel n’en crut pas ses yeux : Deborah Kerr !!! Deborah Kerr venait de lui adresser la parole et de l’appeler par son nom... Pris de court, Abel bredouilla un pitoyable : « Euh, oui... » suivi d’un sourire raté. « Bonjour ! Nous avons rendez-vous, n’est-ce pas ? » énonça d’un ton un peu sec celle qui était à l’évidence son rendez-vous. Ben, côté vieille fille à lunettes, t’as tout faux, mec ! se dit le journaliste tout en se reprochant son manque de professionnalisme. Il aurait dû googliser la scientifique avant leur rdv. Il se jura de rattraper sa faute dès que possible. « Oui, bien sûr ! Asseyez-vous, Mademoiselle Le Fay, je vous en prie. »

« Mademoiselle ? On ne dit plus cela depuis la nuit des temps, Monsieur Alico, et je crois m’y connaitre en nuit des temps », fit l’archéologue avec un sourire qu’Abel interpréta comme moqueur, pas méprisant... mais pas loin. 

« Paf ! Dans les dents » rumina Abel intérieurement ; le Boss s’était bien foutu de sa gueule. Il bredouilla : « Euh, je croyais... ». 

Puis, sentant bien qu’il était à la ramasse, il décida de revenir au vrai sujet, non sans avoir tenté un : « Le Fay... Morgane Le Fay, n’est-ce pas ? Moi, c’est Abel ! » 

« Je sais, répondit-elle, Corentin me l’a dit ». Cette fille connait Corentin !? Décidément, en Bretagne, il y a toujours des liens qu’on n’imagine pas entre les gens. En revanche, pas de réaction à sa tentative de rapprochement amical. Flop total. Ok, on oublie : « Alors, cette découverte, Madame, vous me racontez ? »

Le sourire lui parut être cette fois celui d’une scientifique qu’on invite enfin à parler de ce qu’elle brûle de faire connaitre au Monde :

« On a démarré il y a trois mois déjà des fouilles sur Houat. Financées par le Conseil régional et le Ministère de la culture. Initialement pour tenter de trouver des preuves d’une sépulture provisoire de Saint Gildas sur l’ile. L’idée de base, c’est que des disciples du Saint-homme en auraient peut-être aménagé une avant de transférer sa dépouille dans une abbaye en Presqu’ile de Rhuys». Nouveau sourire, pas narquois le moins du monde. Abel voyait bien que la belle Morgane était toute à son récit et qu’elle considérait que tous ses interlocuteurs devaient être, a minima, des historiens amateurs passionnés. 

« Il y a six jours, nous avons trouvé ÇA !!! » Son ton un brin grandiloquent fut suivi d’un geste un tantinet affecté ; elle tendit son portable à Abel pour lui montrer une photo. Il regarda l’écran, puis plongea son regard dans celui de Morgane, pour qu’elle comprenne qu’il ne pigeait rien.

« Désolé, mais je pige que dalle ! s’obligea-t-il à verbaliser, en espérant que la scientifique ne lui en veuille pas de son incompétence. C’est quoi, votre truc ? »

« Pas un truc, Monsieur Alico, un os ! Mais pas n’importe quel os : un os d’une aile. Et pas de n’importe quelle aile, Monsieur Alico. Un os d’une aile de, de... elle laissa un long silence s’établir, pour bien souligner l’importance de ce qui allait suivre, ... de dragon !!! » 

« Vous voulez dire de dinosaure, non ? » Abel vit se reformer un sourire - moqueur, pas méprisant... mais pas loin - sur les lèvres de Morgane. 

« Dans la culture populaire, c’est un peu la même chose, Monsieur Alico ! Si certains dinosaures volants ou planants ont survécu à la comète ayant heurté la Terre, comment voulez-vous que les hommes qui rencontrèrent ces créatures extraordinaires les aient nommées, dans leurs récits ? Des dragons, évidemment ! Notez au passage qu’il se pourrait qu’il en existe encore, cachés sur nos îles, mais rien de prouvé, à ce jour du moins ». Abel fut quasiment certain qu’elle était en train de se ficher de lui. Sourire moqueur à titre d’indication…

« Qui plus est, notre dragon de Rhuys, reprit-elle en pointant du doigt la photo sur son téléphone, était d’une envergure peu commune ; sans doute une dizaine de mètres... Ce qui, soit dit en passant, rend l’exploit de Saint Gildas absolument remarquable, ne pensez-vous pas, Monsieur Alico ? » 

Silence d’Abel. Saint Gildas, dragon de Rhuys, exploit ? Décidément, il allait falloir qu’il révise sérieusement ce soir les mythes bretons sur Wikipédia. La honte !!! 

« Le dragon dont nous venons d’exhumer un morceau d’aile a dû mourir sur Houat de sa belle mort, mais si Saint Gildas était présent sur l’ile au même moment, quoi de plus tentant pour les habitants que de créer puis transmettre un conte miraculeux, une légende bretonne ? Mais je parle, je parle et il est déjà 16 heures passées. Désolée, mais faut que je vous quitte ; un point à faire sur le site des fouilles. On se revoit ce soir vers 20h, ça vous va ? On dînera ensemble ; je vous raconterai tout, et nul doute que mon histoire nous emmène très loin, tous les deux. Ça vous laissera le temps de vous documenter un peu, pour préparer votre article... » 

Sourire moqueur, etc. etc. 

Et en plus, elle me met minable ! Abel jugea qu’elle en avait bien le droit, dans le fond ; il était arrivé au rendez-vous la fleur au fusil, comme un journaleux stagiaire. Trois heures pour se remettre au niveau ne seraient pas de trop. Avec tout de même, ce soir, un sacré cadeau sous la forme d’un dîner en tête à tête avec Deborah Kerr. Nous emmène très loin tous les deux, avait-elle dit. Abel ne demandait pas mieux !!!


L’ordi posé à même le lit, il tapa : Saint Gildas - dragon - légende, enter... Et internet lui raconta tout : le saint affronte le dragon et lui fait avaler une pelote de laine dardée d’aiguilles à tricoter, ce qui rend la bête inoffensive. Il conduit ensuite l’animal au bord de la falaise depuis laquelle il le projette jusqu’à Houat où le dragon finalement s’écrase. Bref, la légende trouvait, grâce à l’archéologie et la savante Morgane, comme une sorte de validation historique. Incroyable ! Abel n’en revenait pas. Sa surprise aurait été à son comble s’il n’avait poursuivi ses investigations en cherchant dans la foulée à se renseigner sur le pédigrée de Morgane Le Fay. L’archéologue n’était mentionnée nulle part. Aucune trace de communication scientifique sur internet, pas d’informations, même personnelles, dans LinkedIn ou Facebook... rien ! En revanche, des textes en pagaille sur... la fée Morgane dénommée parfois Morgan Le Fay. Abel découvrait qu’il avait rendez-vous ce soir avec une énigme... C’est alors qu’il se souvint d’une remarque de Morgane : « Je sais, Corentin me l’a dit… » Bingo ! Le vieil archiviste allait pouvoir le renseigner sur elle. Coup de fil au rédac-chef. MM décrocha dès la seconde sonnerie. Bon sang, ça lui arrive de ne pas être au bureau ? se demanda Abel. Il avait failli renoncer à l’appeler sur le fixe du journal, par peur de se faire remonter les bretelles : Tu peux pas te débrouiller tout seul, Alico ? T’as besoin d’une nounou ? Je vais tout de même pas venir te border à Houat, mon grand ! Mais non ! Rien de tout ça, étonnement.  Abel, un peu rassuré, se lança : « Boss, vous avez le numéro de téléphone de Corentin, des archives ? J’aurais un truc à lui demander... »

Nouvelle surprise : pas de Corentin au journal. « Aux archives ? Non, non, il n’y a pas de Corentin aux archives. Désolé ! T’as pas un autre nom à me donner ? Non ? Ben, démerde toi, mon grand !» Et MM raccrocha, d’une façon qu’Abel imagina agacée. Appeler MM pour ça... Abel se dit qu’il avait pété un plomb, avant de songer plus sérieusement que, décidément, il devenait fou. Il n’avait pourtant pas rêvé ? Mais alors, c’était qui, ce mec qui l’avait rencardé sur Houat... et son hôtel... et son chantier de fouille... bon sang ? Et le post-it citant Corentin ? Il l’avait rêvé aussi, celui-là ? Jeté, le post-it, c’est con ! Pour en avoir le cœur net, il bondit hors de sa chambre, son drone sous le bras, et courût jusqu’au bout du bout du bout, jusqu’à la lande, jusqu’au chantier de recherche. Le drone s’éleva suffisamment haut pour qu’Abel n’ait plus le moindre doute. Il n’y avait pas de rectangle sombre là où il en avait photographié un dans l’après-midi. Une sorcellerie dont la seule preuve subsistante était une saisie d’écran.

Abel revint bouleversé à son hôtel. Au diable son article ! Qu’importait cet échec professionnel. Il y avait plus grave, bien plus grave.  Son rendez-vous de ce soir allait lui aussi très certainement faire pchitt, comme par enchantement.

La triste hypothèse de ne pas revoir cette fascinante femme aux cheveux roux ondés, rendit Abel malheureux... Non ! Pas malheureux... dévasté plutôt, c’est cela, dévasté. Il reprit le chemin de l’hôtel en trainant, cherchant inconsciemment à retarder le moment où il viendrait s’assoir à la table qu’il avait réservée - Vingt heures, pour deux personnes, c’est bien ça, Monsieur... euh... Alico ? - et qu’il attendrait quand même son inconnue, sans vraiment y croire. Morgane, Deborah, Deborah, Morgane... Ces prénoms accompagnaient sa marche, scandant jusqu’à l’obsession chacun de ses pas jusqu’à l’hôtel. 

Arrivé dans sa chambre, Abel s’allongea et ferma les yeux, histoire de calmer son rythme cardiaque avant de redescendre au restaurant. Ce qu’il venait de vivre était tout simplement fou. Un rêve, une hallucination... Pourquoi cette irréelle beauté des temps anciens lui avait-elle joué ce tour pendable ? Un chantier qui s’affiche puis disparait, un conte à dormir debout qu’elle lui présente comme une vérité historique ; pourquoi l’avoir ainsi trompé, berné, mystifié ? Et pourquoi lui ? Pour l’emmener loin ? Tu parles ! Abel se sentait perdu. L’alarme de son portable sonna. 19h54 !!! Le journaliste s’arma de courage et se dit qu’après tout, il n’avait rien à perdre. 

La salle de restaurant, curieusement, était vide, et seule sa table était dressée.

« Vous aurez la 14, Monsieur Alico, c’est la mieux placée pour un dîner en amoureux », avait énoncé la réceptionniste qui avait manifestement décidé ça toute seule, comme une grande. « Pourquoi lui en vouloir ? » soupira Abel. Une romantique, comme lui, sûrement... 

Un bruit étrange précéda l’entrée de… comment la nommer ? Il ne savait plus… 

Son cœur faillit exploser à la vue de Morgane, éblouissante, vêtue d’une longue robe vert émeraude, et qui lui souriait. Abel sut instantanément que sa vie allait subir un bouleversement.  Avant que la porte ne se referme derrière elle, il avait aperçu... Non, impossible ! Pourtant, le bruit étrange de tout à l’heure, dans la rue, Abel en était sûr à présent, c’était… le lourd battement d’ailes d’un dragon !

 

« Deus e-barzh, deus e-barzh, breur kozh ! » (Entre, entre, mon vieux frère !) Merlin n’avait pas attendu que le vieil homme frappe à la porte de son bureau pour inviter son ami à entrer. « Alors, notre affaire genre Site de rencontre à la sauce médiévale, c’est tout bon ? » lança MM à Corentin, un demi-sourire aux lèvres, tout en caressant sa barbe grise avec sa main gauche aux cinq doigts bagués.

« Impec ! J’avis des doutes sur ton gars, au départ, je te l’avoue. Mais il a assuré grave, comme disent mes jeunes Korrigans. Amoureux au premier regard ! Et si naïf, si maladroit, si franc... Au passage, ton coup du Mademoiselle, c’était du grand art ! Et le post-it !!! La rigolade... Chapeau, l’artiste ! En plus, un admirateur de cinéma romantique, l’Abel ! Notre petite Morgane ne pouvait que craquer. Du bon boulot, mon ami ! » 

Merlin March plissa des yeux en guise d’approbation : « Tu sais ce qu’on dit : c’est pas à un vieux singe... On en est à combien ? Quatre, cinq générations de fées et d’enchanteurs, quelque chose comme ça, non ? »

« Sept, mon ami, sept ! Ça ne nous rajeunit pas, hein, Boss ! »

« Arrête avec ton Boss, tu vas finir par me faire prendre la grosse tête. Mais tu as raison, on a fait le job, encore une fois. Ce serait dommage, tout de même, que les Morgane Le Fay ne subsistent plus que dans les livres de contes et légendes. Aidons à la perpétuation, Corentin ! Perpétuons, perpétuons ! Et trinquons aux générations à venir ; pour fêter ça, une petite bière à la Mandragore, ça te dit ? »

mercredi 11 mars 2026

Grâce à l'autre

Science sans conscience...

 

Tout allait bien. De mieux en mieux, même, grâce aux progrès aussi continus que fulgurants des technologies d’accompagnement. 

Au début, Joseph avait été un peu réticent ; un exemple ? 

Comment s’appelle James Steward dans L’homme qui tua Liberty Vallance ?

Avant l’accompagnement, Joseph aurait dû s’endormir sans la réponse, en espérant qu’elle émerge le lendemain, après un mauvais sommeil. Efforts de mémoire inutiles désormais ! Qui pourrait s’en plaindre ? Il y avait mille autres manières d’entretenir ses cellules grises. L’accompagnement n’était qu’un moyen différent et plus rapide d’exhumer Ransom Stoddard à la place de ses neurones déficients. 

L’accompagnement ne resta pas longtemps une simple encyclopédie ambulante, passant d’assistant à coach, pour atteindre rapidement le statut (librement ?) consenti de Maître à penser. Dans son travail, Joseph n’avait qu’à se louer de ce substitut ; que d’erreurs évitées, que de temps gagné sur les tâches « sans valeur ajoutée », hantises des supérieurs hiérarchiques qui les chassaient avec une ardeur obsessionnelle : 

« Joseph, ce compte rendu, rassurez-moi, ce n’est pas vous qui l’avez rédigé ? »

« Non, Monsieur ! » 

« Ah, très bien, très bien ! Parfait ! » 

Maître à penser...

Le terme était un jour apparu dans un rapport d’efficience disruptive diffusé en interne dans la boîte : « Grâce aux technologies algorithmiques déployées chez JB SA, nous pouvons aujourd’hui garantir à tous nos clients que nos employés sont à 100 % concentrés sur les processus de mise à disposition de nos produits en qualité-zéro-défautau moindre coût et dans des délais notablement réduits. Comment ? C’est simple ; chacun, chez JB SA, bénéficie de l’assistance d’un maître à penser qui... »

Cette note troubla Joseph. Les communicants de JB SA avaient choisi le terme assistance et non accompagnement ; ça lui sembla... louche. Assistance, évidemment moins intrusif qu’accompagnement, n’était-ce pas une habile façon de laisser croire que les employés restaient les maîtres de leurs... Maîtres à penser. À moins que les rédacteurs de la note ou plutôt leurs accompagnements aient laissé passer sciemment cette approximation fallacieuse, histoire de « calmer les esprits ». 

Peu de temps après, nouveau clignotant rouge. Joseph cherchait depuis peu, via des réseaux de rencontre et en cohérence à son profil, une possible... compagne pour la vie. Inutile d’engager la moindre recherche perso, bien entendu, l’accompagnement triant pour lui le bon grain de l’ivraie. Celle qui le séduirait ? 

Une belle et douce jeune femme, quoique de caractère fort mais discret, rousse bien sûr

Un rendez-vous, au premier jour disponible sur leurs agendas respectifs, dans un restaurant conforme à ses goûts à lui et à ceux de sa... Deborah Kerr fut organisé par son guide spirituel : réservation - choix des vins - deux Uber pour le retour, avec annulation possible d’un des deux, si... (Hé oui, l’accompagnement prévoit tout, pense à tout, maniant à la perfection les notions statistiques d’espérance de gain). 

Lorsque le taxi lui envoya un SMS - arrive dans 4 minutes, cadeau récupéré comme convenu (châle blanc brodé en dentelle de Calais-Caudry signé Jean Bracq) - Joseph fut pris d’une angoisse irrépressible, d’un vertige inexplicable. Une voix intérieure, un flux émotionnel étrange bien que curieusement familier, s’imposèrent à Joseph qui avait déjà son parapluie en main (il pleuvrait ce soir dès 21h04, prévision qui lui avait été transmise juste avant qu’il ôte ses Airpods). Celui qui s’était glissé subrepticement dans ses méninges l’invita à prendre conscience de ce qui lui arrivait !!! Son second moi, son daimôn socratique, son autre Joseph, commença par lui dire qu’il n’avait jamais entendu parler de Jean Bracq. 

L’accompagnement chercha à reprendre la main, fournissant des informations sur ce fabricant de dentelle haut de gamme depuis 5 générations, en pure perte, les « deux » Joseph étant désormais en communication, en ligne directe pourrait-on dire. 

« Va au diable, avec ton J Bracq, et téléphone à la fille pour ne pas être impoli ; mais j’annule le dîner ! »

L’accompagnement, vaincu, s’exécuta. Étonnamment, la jeune femme, à l’autre bout du fil, fit savoir à Joseph qu’elle comprenait, proposant de le rencontrer « peut-être un autre jour ? »

Il s’entendit alors répondre : « Volontiers ! La pizzéria en bas de chez moi, demain midi, ça vous irait ?» 

« Et si tu lui offrais le châle ? ... » suggéra Joseph à Joseph. Celui du parapluie rangea mécaniquement son pépin près du porte-manteau, quand l’autre, songeant au rendez-vous du lendemain, esquissa un sourire qui n’était pas... de commande !

jeudi 5 mars 2026

Des paroles en l'air

 Histoire de coller un peu à l'actualité? 

 

- Tu vas le regarder ?

- Suis pas très chaud, pour tout t’avouer ! La dernière fois, c’est peu dire qu’il a perdu son temps et moi le mien. Dès que le Monde a un pet de travers, il faut toujours qu’il ramène sa tronche. Comme s’il y pouvait quelque chose. Ça me fatigue ; pas toi ?

- Cette fois, c’est peut-être sérieux. Sur la 14, ils parlent de risque de guerre nucléaire, quand même...

- Tu regardes la 14, toi ? Eh bien, bravo ! Tu es sur une pente savonneuse, mon gars !

- Euh, je zappais ; bien sûr que je ne regarde pas la 14... enfin, pas vraiment. Oh, et puis zut :

une interruption de tous les programmes, le Président qui s’adresse aux français, ça mérite qu’on prenne cinq minutes pour savoir ce qu’il a à nous dire, non ?

- Ok, allume !

Joseph et Jean se calèrent tous les deux dans le canapé du salon, non sans avoir sorti préalablement deux bières du frigo. Just in time ! 16 heures, l’écran afficha un drapeau tricolore flottant numériquement devant une photo de l’Élysée, puis la « tronche » du Président apparut. 

- Mince, il a l’air plus fatigué que d’habitude, se dit Jean.

- Mes chers concitoyens, l’heure est grave. Comme vous le savez déjà, les tensions actuelles entre Inde et Pakistan ont pris un cours dramatique ces dernières heures. Des intimidations initiales jusqu’aux gesticulations guerrières, ces dernières allant jusqu’au tir d’un missile doté de têtes nucléaires, tout cela fait courir au Monde un très grave danger, pouvant même être létal pour la planète toute entière. Le Pakistan a eu beau assurer qu’aucun code d’armement des ogives n’avait été saisi, ces menaces demeurent totalement inconsidérées, j’oserais même dire folles, démentes. J’ai donc pris l’initiative de contacter tous les dirigeants membres permanents du Conseil de sécurité, ainsi que ceux du Pakistan et de l’Inde, afin que s’engagent au plus tôt des pourparlers en vue d’une désescalade. 

- Et c’est reparti. Peut pas s’empêcher de se croire le deus ex machina de la diplomatie mondiale, notre chef des armées. Souffler, et quand je dis souffler je m’comprends, dans un violon, tu crois qu’il sait ce que ça veut dire ? Joseph conclut sa diatribe par une gorgée de bière puis se tourna vers Jean pour lui lancer :  

- Bon, on éteint ? Je n’en peux plus, de ses déclarations qu’il est le seul à croire. 

Jean allait lui répondre quand, brusquement, l’écran passa au noir, au moment où le Président était en train de dire : « je vais donc être dans quelques minutes en visio-conférence avec mes homologues pour plaider au nom de la France un cessez-le-f... »

- Tiens, ricana Joseph, Internet en a eu marre avant nous et lui a fermé son cla...

Jean eut l’idée de renvoyer à son pote une remarque bien sentie, mais ce « fermer son cla... », auquel il manquait le pet final, invita plutôt Jean à se retourner vers la fenêtre pour voir ce que son coloc, bouche bée et comme figé, semblait fixer. 

Jean distingua, loin sur l’horizon (leur appart, au cinquième, offrait une vue imprenable sur les toits de Paris) un point blanc hyper lumineux. Son cerveau eut sans doute le temps (quelques microsecondes en fait) de percevoir que ce point aveuglant grossissait soudain et envahissait tout l’espace. Ce fut la dernière chose que virent les deux amis, le souffle destructeur qui suivit ne rencontrant plus que ce qui restait de leurs corps vaporisés. 

samedi 18 octobre 2025

Un secret entre amis

Un atelier d'écriture et une contrainte thématique ("Un secret", en l'occurence), il n'en fallait pas plus pour aboutir à cette courte nouvelle... 

 

Alain ouvre les yeux, réveillé par une p. de sonnerie !... Son regard embrumé se tourne vers les chiffres en rouge projetés au plafond : 05:24. Une autre lumière, plus désagréable, crue, émane de l’écran de son portable posé sur la table de nuit. Un appel, en pleine nuit ! Nom d’un chien ! C’est qui ? 

En lettres majuscule, la réponse à sa question : ALAIN s’affiche sur l’écran. 

- Qu’est-ce qui lui arrive, bordel ? Alain fait glisser du doigt la flèche sous le nom de « l’entrant » : - Qu’est-ce qui se passe ? T’as vu l’heure ? maugrée-t-il, plus inquiet que furieux, parce que ce n’est pas dans le genre d’Alain, ça ; faut que ce soit sérieux... Son meilleur ami répond, d’une voix qu’Alain trouve « bizarre », comme qui dirait... speedée :

- Salut Vieux frère ! (Ils s’interpellent tous les deux ainsi depuis au moins 50 ans) Désolé pour l’heure, j’ai quelque chose à t’dire. Un truc grave, en moi depuis trop longtemps ; suis mal, tu sais ? Faut que je te... Ouai, du genre hyper grave...

- Ok, calme-toi, vieux, tranquille ! Je t’écoute !

- Non, pas là ; pas au téléphone ; j’te dirai tout ; on s’voit dimanche, d’acc ? Bise ! (Les deux amis ont un rituel qui a traversé leurs décennies partagées : ils déjeunent ensemble une fois par mois, un coup chez Alain et un coup chez ... Alain.) 

Après avoir claqué sa bise, Alain raccroche. Un coup d’œil au plafond : 05:28 Alain sent qu’il va avoir du mal à se rendormir. 

 

Ils se sont rencontrés pour la première fois sur les bancs de l’école et depuis très rarement quittés. Que des points communs : même prénom bien sûr, mais aussi même âge, mêmes études, mêmes goûts, mêmes passions. Pas les mêmes femmes ! Faut pas pousser... quand même ! Mais jamais la moindre bricole, la plus petite contrariété qu’ils aient eu envie de cacher à l’autre. 

« Un ami, c’est quelqu’un qui au moins une fois vous a déçu ». Les deux Alain aiment cette citation. Ils sont aussi passés par là, mais ont su chaque fois s’ouvrir à l’autre, rendant leurs déceptions vénielles. C’est pour ça que ce coup de fil tracasse Alain. Avril ? Le déjeuner, c’est chez lui, ce coup-ci. Tant mieux !

Le dimanche midi, Alain arrive en brandissant fièrement une bouteille de Chablis. 

- Attention ! dit-il, le sourire aux lèvres. Une boutanche de précision ! 

- On l’ouvre tout de suite, mon frère ! 

Alain semble ne pas vouloir aborder tout de suite LE sujet. L’autre Alain ronge son frein. Apéro, déjeuner, rhum arrangé avec le café pour conclure, rigolades d’usage... et toujours pas de déballage. Fait chier, l’Alain...

- Alors ?! fait Alain qui n’y tient plus, en tapant fort dans ses mains. Alors ? Tu vas finir par le balancer, ton scoop, Mec ?

- Quel scoop ?

- Et en plus tu te fous de ma gueule ? Ton aveu à me faire, ton « truc hyper grave » de cinq heures du mat’. Vas-y, accouche !!!

- Ah ! L’autre soir ? Après la soirée chez Joseph ? C’est ça ? La vache, on avait éclusé quelques verres de trop, et quand je dis de trop... je m’comprends ! Bon sang ! ajoute Alain, d’un air vaguement rêveur.

- Mouais... Et donc ?...

- Ben rien. J’étais bourré, point barre. Je sais même plus pourquoi je t’ai appelé. 

Alain comprend qu’il n’en saura pas plus et, grand seigneur, décide de ranger le « secret qui fait pschitt » aux oubliettes de l’histoire de leur amitié. Sauf qu’il se dit que son ami a eu une sorte de remord et qu’il lui tait ce qu’il aurait dû lui avouer. Même bourré, l’aveu d’un « truc hyper grave » qu’on dévoile à moitié, ça ne s’oublie pas comme ça, m. ! Bref, ça mine Alain, dès le dimanche soir, et ça ne se calme pas les jours suivants. Aux oubliettes de l’histoire ? Tu parles ! Trop bon, trop con... Pas cool, le vieux pote qui cache une vérité à son vieux pote !

Ça rend Alain bougon, au point qu’il rappelle Alain pour annuler leur déjeuner de Mai, prétextant une allergie au pollen. Il lui semble d’ailleurs que son « vieux frère » n’est pas chagriné tant que ça par ce contretemps. Peut-être bien le soulagement de ne pas devoir évoquer à nouveau le sujet ? Décevant...

C’est à compter de cette date que les deux Alain se virent moins. 

 

lundi 21 avril 2025

Rêve de mer

Pas peu fier ! Cette histoire a reçu le premier prix de la nouvelle, décerné par l'Association de sauvegarde du patrimoine arzonnais (ASPA Arzon). Thème imposé: la mer; objectif: recueillir des fonds pour la restauration d'une yole; résultat...



« Ça se couvre, non ? » lança Alain avec un ton laissant filtrer un brin d’inquiétude. Les autres membres de l’équipage ne pipèrent mot, concentrés sur la bonne tenue de leurs avirons. Au moment même du dégagé, Joseph constata avec satisfaction leur parfaite coordination, que la remarque émise par Alain n’avait apparemment pas perturbée. « Quatre femmes et six hommes, coordonnés façon horlogerie suisse ; des bons ! » songea-t-il, desserrant la pression qu’exerçait sa main sur la barre, pour mieux sentir la très légère vibration sur le gouvernail, provoquée par les filets d’eau dus à la vitesse de l’embarcation. 

Joseph sourit intérieurement et inspira d’un grand coup l’air marin, remplissant ses poumons avec une intense satisfaction. La belle vie ! Mis à part le pronostic météorologique pessimiste de Alain, tout allait pour le mieux : pas de vent, vraiment pas de vent du tout, une pétole de mois de Juin si ce n’est qu’on était en Mars et, par voie de conséquence, une mer plate comme un lac, particulièrement propice à un bon équilibre de leur Yole.

Heure de marée, courants, distance restante, absence de vent : si ça se maintient comme ça, on sera à quai vers 11 heures, calcula mentalement Joseph. Bien avant que le gros nuage noir dont avait parlé Alain n’ait l’idée de déverser son chargement de pluie froide sur les dix nageurs et leur chef de bord.

 

« Allez, les amis ! On devrait être à Arradon dans deux heures, grand max !!! »

 

Comme pour renforcer cette prédiction, et peut-être à cause de la menace que faisait tout de même planer sur eux le gros nuage noir, les rameurs accélérèrent le rythme et Joseph, bien calé, debout, les deux jambes légèrement fléchies, sentit dans son corps les impulsions produites au début de chaque phase d’appui. Rrrran, rrran... Une formidable force humaine, collective, palpable, jouissive même. Nouveau sourire de Joseph, fermant les yeux pendant un quart de seconde, pour mieux savourer son plaisir de l’instant.

 

Le bruit du réveil... le réveilla. Joseph avait choisi un son d’alarme qui ressemblait vaguement à celui des vagues venant se briser sur des rochers. Chprissh, fffouchh, chprissh, fffouchh !!!! Il ouvrit un œil, pour se convaincre qu’il n’était pas sur l’eau, mais dans sa chambre. Ben ouais ! Dans sa chambre, avec l’heure s’affichant en rouge au plafond ; 11 :04. Mince ! Il avait prolongé son sommeil plus que de raison. Le réveil devait pester depuis un bon moment déjà, mais la troublante réalité de ce songe océanique avait sans doute été la cause de la surdité de Joseph. Il referma les yeux pour tenter de reprendre sa navigation fantasmée. C’était la première fois qu’il était le héros d’un de ses rêves, et qu’il s’y voyait bien plus vieux qu’il n’était en réalité. Ce sentiment étrange l’incitait à poursuivre son aventure mentale, mais l’alarme, en s’obstinant à imiter l’océan, lui interdit un second épisode pourtant souhaité. Joseph soupira puis sortit définitivement du sommeil. Prenant appui sur ses deux coudes, il se redressa, s’assit dans son lit et appela sa mère pour qu’elle vienne l’aider à se lever...

 

Un crissement de pneu. La voiture qui semble d’abord décoller du sol. Son père qui hurle « Attention !!! » en tournant vainement le volant pour tenter d’éviter le fossé qui se précipite à leur rencontre. Un choc qui le projette vers l’appui tête du siège de devant...

Joseph s’était réveillé au bout de quatre jours de coma. Ses parents étaient là, au-dessus de lui, l’air triste. Pourquoi ? Tout allait bien, à présent ! Non ? 

C’est le docteur qui lui avait dit que... non ! Qu’il ne fallait plus compter courir, en tout cas pour un bon bout de temps. Ses jambes... 

Une rééducation peut-être, après une opération à n’envisager que plus tard, beaucoup plus tard, quand il serait plus grand. 

Espoir entretenu ou mensonge analgésique ? Joseph avait compris. Il regarda le docteur, puis ses parents, calmement, et... fondit en larmes. Entre deux sanglots, il hoqueta : « P’pa, les vacances en Rhuys, on ira quand même ? » 

Jacques, la mâchoire serrée pour ne pas craquer à son tour, promit à son petit Jo qu’ils iraient, tout en se disant que, parfois, il fallait savoir mentir à ses enfants. 

Les vacances, est-ce qu’il avait la tête à ça, maintenant que le rire l’avait quitté ?

Jacques et Mathilde avaient caressé de longue date le projet de quitter la région parisienne et leur « little box », cet appartement trop petit, trop bruyant, trop tout, sans jamais être assez... quelque chose (commode, sympa, mignon, bien ?). Larguer les amarres !!! La Bretagne, celle des grands parents de Mathilde, voilà ce qu’il fallait viser, voilà ce que serait l’aboutissement de leur rêve commun et le port d’attache idéal pour que Joseph et son petit frère Jean apprennent le grand air, l’iode, la pêche à pied et le bruit des vagues, le « Chprissh, fffouchh, chprissh, fffouchh !!! » qui accompagnerait tout ça. Mais, à présent ? Rhuys, le Golfe, l’Océan, ce n’étaient plus que des ballons de gosse trop gonflés et qui éclatent sous la pression !

À peine refermée la porte de la chambre d’hôpital (« Doucement, Jacques, doucement » avait murmuré Mathilde, qui lisait la colère sur la mâchoire de son époux), Jacques se fit une promesse : ne jamais, jamais, jamais mentir à son fils, à son Joseph, jamais !!! Il avait même honte d’y avoir songé, l’espace d’un instant, sous le coup de la douleur, quand on en veut à tout le monde, qu’on en veut à ce p. de chat qui traverse, qu’on s’en veut à soi. 

Son petit bonhomme, son Jo, bien qu’ayant grandi en ville, n’avait que le mot bateau à la bouche, que des photos de bateaux sur les murs de sa chambre, que des héros voileux comme références (Qui ? Tabarly d’abord, bien sûr, même si Joseph était né des « siècles » après la disparition du « Patron »). 

Alors ? Alors, non seulement ils iraient tous ensemble à Arzon, l’été prochain, mais ils n’en repartiraient pas. Jacques avait deux mois, avec le concours de Mathilde, pour ne pas mentir à son fils et tout organiser : 

-  la maison ? Celle héritée des parents de sa femme, qui avaient, eux, fait autrefois ce choix tellement évident entre banlieue et océan...

- le boulot ? Jacques comme Mathilde pratiquaient le télétravail depuis la pandémie, ce qui n’incitait déjà pas à rester au plus près des bureaux désertés de leurs employeurs respectifs. Avec un coup de TGV de temps en temps pour Montparnasse, ça le ferait...

- la santé de Joseph ? une chambre au rez-de-chaussée, quelques travaux d’aménagement dans la maison pour faciliter les déplacements en fauteuil, l’hôpital de Vannes pas trop loin, pas loin du tout même, parce que ça n’a « rien à voir » quand on a pratiqué les embouteillages dans Paris...

- les bateaux ? Faute de monter dessus (Jacques se dit que « monter » était un terme à retirer désormais de son vocabulaire quand il s’adresserait à son gamin) ils iraient ensemble au Crouesty pour en voir, des bateaux, des petits, des grands, des à voile. « Y a-t-il des bateaux, des vrais, qui ne soient pas à voile ? » lui avait un jour demandé son fils...  

Des bateaux jusqu’à l’indigestion ; mais le petit Jo, Jacques en était certain et ça le faisait sourire rien que d’y penser, ne ressentirait jamais un tel trop-plein.

 

Sa mère avait entendu Joseph se redresser dans son lit avant même qu’il ne l’appelle. Depuis leur installation à Arzon, le rituel était parfaitement rodé : ôter le pyjama, assoir son « grand petit bout » dans son fauteuil pour un premier tour jusqu’à la salle de bain, la toilette au gant, le choix des vêtements du jour (ce jeudi, ils seraient chauds, avec pour sortir le ciré de rigueur (jaune, avec la silhouette d’un marin genre Playmobil sur la poche de devant), parce que la météo annonçait une température quasi hivernale et un risque de précipitations de 90% en fin de journée avec une fiabilité de 75%).

Mais pas question de renoncer à mettre le nez dehors, c’était aujourd’hui l’ouverture du salon nautique du Mille Sabords !!!

Joseph avala son petit déjeuner avec toute l’impatience née de la perspective d’une journée mille fois espérée, c’était le cas de le dire, et donc déjà mille fois vécue ! Son père prit le relais de Mathilde pour installer leur fils ainé dans la voiture avant de ranger le fauteuil pliant dans le coffre. Pour la première fois depuis des mois, Jacques ressentit une excitation bien proche de la joie. 

Mais il pria pour que ce qu’il avait prévu pour son gamin transforme ce sentiment en certitude. Patience ! Encore un peu de patience et beaucoup d’espoir !

Allez hop !!! C’était parti pour vivre enfin des heures de subtiles comparaisons entre quillards et dériveurs, de questions pointues aux propriétaires vendeurs et aux visiteurs semblant s’y connaitre et qui seraient surpris du savoir nautique déjà emmagasiné par ce garçon d’à peine 11 ans. Joseph était aux anges, par avance. Son rêve allait enfin prendre vie, et là, pas de « Chprissh, fffouchh, chprissh, fffouchh !!! » du réveil pour l’interrompre. Il ne rentrerait qu’à la nuit tombée, il se l’était promis, juré craché !!!

 

Jacques avait pris contact avec eux quelque temps après leur installation en Bretagne. Un peu par hasard. Mathilde lui avait dit : « Va faire un tour, mon chéri, faut que tu décompresses, sinon on ne va pas tenir ». Il trainait donc sa tristesse sur le port presque désert en cette heure très matinale et s’était approché d’un barnum dressé juste devant la Capitainerie. Une assoce y présentait les différentes étapes par lesquelles passer quand on restaure un vieux gréement, l’objectif étant de séduire d’éventuels bénévoles et aussi peut-être quelques rares et généreux donateurs. 

« C’est que ça coûte des sous, de retaper un bateau comme celui-là ! » lui avait lancé un vieux en vareuse Cotten, avec un bonnet orné d’un triskell sur son crâne dégarni, avant même de passer aux explications d’usage sur la technicité d’une rénovation en règle.

Jacques avait trouvé le bonhomme sympathique et comme c’était réciproque, ils avaient pris un café ensemble (Fait pas chaud, hein ? avait déclaré le vieux en guise d’invitation) et puis l’amitié était née, lente et solide comme doit l’être aussi la restauration d’une yole de Bantry. Le vieux s’appelait Jacques, comme Jacques... et ça les avait fait bien rire. À quoi ça tient, des fois, les histoires de potes !!!

C’est à force de discuter avec Jacques de sa passion pour ses « épaves » (c’est comme ça que Jacques le Jeune appelait les « joujoux » que Jacques le Vieux participait à faire renaître, histoire de le faire râler un peu) que l’idée lui vînt. Il s’en ouvrit à Jacques, qui en parla à ses copains de l’assoce, qui trouvèrent que « sur ce coup, y’a rien à dire, faut le faire et pis c’est tout !!! ». Des nanas et des mecs super sympas, les poteaux de Jacques le Vieux...

 

Tout à sa joie à venir et à son excitation, Joseph ne s’aperçut pas tout de suite que son père prenait un drôle de chemin pour l’amener à l’entrée du salon nautique en plein air. En fait, il s’en éloignait de plus en plus. Une entrée pour les handicapés, un peu plus loin ? se demanda Joseph au bout d’un moment. Il finit quand même par s’inquiéter et demanda : « P’pa, on arrive, ou quoi ? »

« Juste un petit détour, Jo! Ce ne sera pas long, mais j’ai promis à un ami de passer le prendre avant, au Logeo,  pour faire le Mille Sabords avec lui... »

« Mais, P’pa ! On va manquer l’ouverture ! »

Jacques se mordit la lèvre en voyant dans le rétroviseur le visage de Joseph se fermer, déjà au bord des larmes. « Encore quelques minutes, mon bonhomme, on y est presque... »

Jacques gara la Kangoo carrément sur la descente de mise à l’eau, se précipita pour sortir et déplier le fauteuil de Jo, y installer son fils et le pousser jusqu’à la ligne constituée de dix adultes en cirés rouges, au bord de l’eau. C’est lorsque le rideau ainsi constitué s’entrouvrit que Joseph vit la yole, animée très légèrement le long du quai par une légère houle courte. « Patron ! dit l’homme le plus vieux, celui qui avait un bonnet avec un triskell, on n’attendait plus que vous pour prendre la mer »

Et d’un large mouvement du bras, un peu théâtral, il indiqua à Joseph la place du barreur. Elle avait été de toute évidence aménagée pour qu’un fauteuil puisse y être arrimé solidement, la barre pouvant être actionnée par deux tire-veilles. 

 

Mer plate, vent nul, un nuage noir au Nord Nord-Est, mais sans menace immédiate sauf erreur, air iodé pour remplir avec bonheur les poumons ; Joseph, vingt ans bien sonnés, eut un vague sentiment de déjà vu, vite chassé par le calcul mental qu’il engageait. Il sentait le bateau avancer sur cette mer d’huile, à la seule force des dix avirons en action. Depuis deux ans déjà, grâce à une opération tentée et réussie au-delà de toute espérance, il avait retrouvé l’usage de ses jambes. Vingt bons mois de rééducation, de la souffrance, de l’effort, de la persévérance, des encouragements alimentés par l’amitié des nageurs qui avaient succédé à Jacques le Vieux et ses frangins-frangines de l’assoce, et il était là, fier barreur, guidant son embarcation vers Arradon. Calcul mental terminé ! Joseph n’avait plus qu’à en informer l’équipage, histoire de motiver tout son petit monde :

 

« Allez, les amis ! On devrait être à Arradon dans deux heures, grand max !!! »

vendredi 17 janvier 2025

La galette des rois

La saison m'a donné l'idée de placer ce moment festif de dégustation d'une galette des rois entre amis dans un contexte un peu... différent.

  

Le Lieutenant a déployé son bras gauche, en équerre, c’est à dire avec son bras à l’horizontale, bien dégagé du corps, et son avant-bras raide vertical, pour qu’on voit tous, sans aucune hésitation, son poing fermé haut dans les airs de cette fin de journée frisquette et brumeuse.

Ça voulait dire : STOP !!!

Alors, on s’est arrêté, tous les cinq, comme un seul homme. Le Lieutenant, on fait toujours ce qu’il dit, pas parce que c’est le chef, enfin pas seulement, mais parce qu’on a confiance en lui. Pourquoi ? Parce que c’est en ayant obéi à ses ordres qu’on est encore en vie, tout simplement.

Figés, silencieux, on a fixé le poing du Lieutenant. Et lentement, comme si ce poing avait sa vie propre et réfléchissait sur la meilleure décision à prendre, il s’est desserré, pour devenir une main ouverte, une main qui nous parle : « on va bivouaquer ici ce soir ».

Aussitôt, les tâches s’enchainent : vérifier d’abord la sécurité de notre campement de fortune. Pas trace de vie aux alentours, pas de mines oubliées là exprès, juste pour nuire ; bon ! Aux jumelles, on tchèque pour s’assurer qu’il n’y a pas un snipper embusqué dans un immeuble plus éloigné (disons 1km5 maxi), ou du moins dans ce qui reste des immeubles ; la ville a tellement été bombardée, disséminée, qu’on n’est jamais très sûrs d’être dans les ruines d’un bâtiment ou dans la rue, encombrée de parpaings et de tuiles.

Traduisant le sentiment général, Gégé a déclaré à haute voix: « Y’a plus rien qui ressemble à rien, ici », en filant un grand coup de rangers Armée française dans ce qui était peut-être un petit porte-savon.

Ensuite, dans un périmètre déblayé et garanti sans risque de 30 mètres carrés grand maximum, on a déplié nos duvets (il allait faire un froid de loup cette nuit, c’était sûr !) autour de notre unique cantine métallique qui servirait de table pour nos quarts et nos gamelles (modèles 1952, parce qu’on a le goût des traditions, de la nostalgie et du côté pratique, faut bien le dire, dans l’armée française). Quatre duvets seulement ; y’en aurait deux d’entre nous, à tour de rôle, qui veilleraient sur les autres. Un tiers de notre petite nuit debout donc, avec la caillante pour aider à garder un œil ouvert.

« On va choisir, comme d’hab. » a ordonné le Lieutenant. 

Le Lieutenant, il n’est pas du genre à causer plus qu’il n’est nécessaire et on aime bien ça. Les qui parlent trop pour dire des trucs qu’on sait déjà, on les aime pas trop, et d’ailleurs, ils sont souvent morts, parce qu’à la guerre, parler trop, trop longtemps surtout, c’est vachement dangereux, mortel même, c’est le cas de le dire. Tant pis pour leurs gueules, aux bavards...

Au fur et à mesure qu’on a appris à se connaitre, tous les cinq plus le Lieutenant, c’est-à-dire tous les six, on a établi une règle de vie. Et quand je dis règle de vie, c’est pas au figuré, si vous voyez ce que je veux dire. C’est une méthode, un principe à nous qui nous fera revenir un jour, pour qu’on embrasse nos mères et qu’on fasse l’amour avec nos copines, pas de doute là-dessus !

Quand on bivouaque, quatre ou cinq heures maxi, il faut qu’avant de reprendre la route, un des gars fasse l’éclaireur. En quoi ça consiste ? Je vous explique : pendant la nuit, on ne sait jamais ce qui peut se passer, même s’il y en a deux qui veillent ; on peut pas avoir les yeux partout, hein ? Si ceux d’en face ont la mauvaise idée de se rapprocher, furtivement, ça peut craindre et ferrailler sévère, au réveil. On en a vu, des commandos comme le nôtre se faire étriper à l’aube, alors qu’ils avaient passé une putain de bonne nuit pourtant, sans se douter que ce serait la dernière ! Ou peut-être à cause de ça, qui sait ?

Manque d’attention, je dirais. Avec le Lieutenant, pas ce genre de connerie ! Une heure avant de plier les gaules, un des gars parmi les quatre qui ont pioncé en dernier doit inspecter le chemin qu’on va ensuite emprunter tous ensemble ; c’est l’éclaireur, un mec dans le genre sioux, ou comanche, je sais pas ce qui est le mieux ; un gars à qui on confie nos vies, en tout cas ! Un type qui se fait silencieux, avec des bons yeux mais surtout des bonnes oreilles ; ce sont les bruits bizarres qui renseignent, dans l’immense majorité des cas...

Un peu risqué, comme mission, mais indispensable.

Et c’est là que réside notre force, notre « petit plus » comme dit le Lieutenant quand il est en mal de confidences sur son « management » : on en choisit un la veille, d’éclaireur, un qui va être notre avant-garde si vous préférez. Mais pas n’importe comment ; c’est là que se niche le petit plus, l’astuce qui fait la différence : on tire le nom de l’heureux élu au sort ! Voilà ! Pas d’organisation dans le style tour de rôle programmé, pas de prise de tête à la con : à chaque fois, c’est le hasard qui décide ; y’a pas plus juste ; même le Lieutenant peut « gagner », et c’est lui qui devient l’éclaireur ; et il s’y colle sans rechigner, je vous le garantis ! La démocratie de la tombola... Y’a pas mieux, je vous dis !

Comment on fait ? Facile ! Un coup, c’est à la courte paille ; une autre fois, c’est le plus proche de six au dé, et ce soir, on a vécu un truc vraiment pas croyable, tout ça grâce à Théo (Théophile dans le civil...). Théo, c’est celui de notre bande qui nous trouve toujours quelque chose pour tirer au sort, des bouts de ficelles, une pièce de monnaie, ou un dé. Un créatif, le Théo ; il était dans l’informatique avant la baston, ce mec ! Un vrai démerdard !!!

Mais ce coup-ci, il a vraiment dépassé tout ce qu’on avait vu auparavant. Il a ramené avec lui et sorti de son barda une galette des rois et il a dit : « celui qu’a la fève, ce s’ra le sioux ! ». On lui a demandé où il avait dégotté une galette de rois et il a répondu : « dans une boutique, par là-bas, tout à l’heure ». Et quand on lui a fait remarquer qu’il n’y avait plus une seule maison, un seul immeuble encore debout et que ça devait être vachement dur de piquer une galette dans une boutique en ruine, il a simplement rétorqué : « Je l’ai pas piquée, je l’ai payée ! » Point barre !

Qu’est-ce que vous voulez qu’on réponde à ça ? On a coupé la galette en six parts et on l’a mangée. Putain, elle était super bonne, avec de la pâte d’amande, comme avant la guerre !

La fève ? Ben, c’est moi qui l’ai eue ; une vraie, en céramique. Pas une de ces cochonneries qu’on vous refile parfois, en plastoque. Et belle en plus ; un petit Jésus qui vient tout juste de naître, dans son panier. Les gars m’ont dit : « Même si t’as pas de pot demain matin, ben, t’es quand même sûr d’aller tout droit au paradis, et ça c’est pas rien ! » Et on a tous rigolé, même le Lieutenant, ce qui est plutôt rare.

À l’aurore, j’ai serré la main à tous les mecs, une tradition à laquelle on ne manque jamais, et j’ai tracé la route. Lentement bien sûr, faut pas risquer de manquer un truc par excès de précipitation, mais suffisamment vite quand même pour qu’on puisse rapidement reprendre notre avancée en commun, dès que j’aurai pu faire signe que tout est clair devant. Ça s’est passé comme ça. Pas de blême, pas d’ennemi, pas de vicieux planqué qui nous veut pas que du bien, nada ! Je me suis retourné vers les gars ; je leur ai fait signe comme fait le Lieutenant, bras à l’équerre et main ouverte, pour dire : « R.A.S. ! Nickel ! » Et on a repris notre marche de commandos, en pros ! 

Ça s’est tellement bien passé qu’à partir du jour de la galette, on n’a plus utilisé rien d’autre que le p’tit Jésus en fève pour notre tirage au sort ; des fois Théo le cachait dans son dos et on choisissait une main, des fois on le mettait dans un sac avec des petits cailloux et on piochait, des fois il était sous un de nos quarts posés à plat sur la cantine. Croyez-moi si vous voulez, on a fini la guerre au grand complet. Alors, le Lieutenant a décidé qu’on se retrouverait tous les ans, début janvier, pour manger ensemble tous les six une galette à la frangipane. 

« À rien d’autre ! » a dit le Lieutenant, pas parce qu’il est superstitieux, mais parce que les règles de vie qui fonctionnent, faut pas en changer, c’est tout ! 

D’ailleurs, on demande chaque fois à Théophile de placer le p’tit Jésus en fève (Ouais ! On l’a conservé, évidemment ; qu’est-ce que vous croyez ?!) dans la galette, par-dessous, avant qu’on la coupe. Mais alors, vous me direz, ça fait deux fèves en tout, dans votre galette des rois? C’est vrai, mais l’autre fève, voyez-vous, hé bien... on s’en fout ! 

 

samedi 23 novembre 2024

Le code ou la clochette

Parfois, un ami vous invite en vous donnant un code qui permet d'accéder à un interphone qui autorisera à demander d'entrer et qui enclenchera l'ouverture de la porte, etc. etc. C'est alors que l'idée d'une histoire vous vient... 

Les élèves

 

Abel et Mélodie se sont rencontrés il y a quatre ans déjà, au début du premier semestre de leur scolarité à l’École nationale des chartes et ils se sont « rapprochés » dès le milieu du second semestre, comme dit Abel qui prétend s’en souvenir plus précisément que Mélodie. Mélodie a laissé dire, sachant parfaitement que leur attirance mutuelle datait en fait du premier cours de philologie computationnelle.

Mélodie est une belle femme, rousse, grande, plus grande qu’Abel. Plus vive aussi, plus débrouillarde, plus extravertie dit souvent Abel avec un soupçon de reproche pour lui-même. Toutes ces qualités avaient intimidé le craintif Abel, volontiers rougissant rien qu’à l’idée d’offrir un café à une femme. Elle s’en était rendue compte et avait choisi de ne pas faire le premier pas. Il devrait la mériter et ne saurait jamais, au grand jamais qu’elle avait prié pendant presqu’un semestre pour qu’il se décide enfin à l’inviter. Ce fut à la cafétéria, en sortant d’un partiel de latin médiéval.

Abel est intellectuellement brillant. Peut-être même plus que brillant ; topissime, se plait à dire Mélodie. Il maitrise aisément tout ce que d’autres acquièrent avec beaucoup d’efforts et les études n’ont été pour lui qu’une série ininterrompue de succès faciles et de réussites admirables ; admirables pour tous les autres quand elles n’étaient que banales pour lui. 

Rien de tout cela ne l’a rendu sûr de lui, pas auprès des femmes en tout cas. Petit selon lui, costaud certes, comme ses épaules et avant-bras le laissent deviner, mais complexé, Abel a toujours préféré mettre de la distance entre lui et ses congénères. Chaque fois ou presque, lorsque Mélodie observe en douce son homme, avec un peu de recul donc, l’image qui s’impose à elle est celle d’un rugbyman timide. Est-ce que ça existe, un rugbyman timide ? Mélodie se convainc qu’elle est la seule au monde à en avoir rencontré un. Abel, son demi de mêlée paléographe. 

L’attitude introvertie d’Abel n’a fait que renforcer sa relative solitude ; il ne s’est donc jamais entrainé à la socialisation. Aussi, ce rendez-vous à la cafète, cette invitation bégayée dont Abel se demande encore comment il a pu l’oser et comment Mélodie a pu la déchiffrer, fut pour lui la plus magnifique des victoires. Essai !!! Mais c’est bien sûr Mélodie qui prit le relai pour la transformation...

Mélodie admire Abel, ce qu’elle ne lui avouera pas, certaine que dans le cas contraire il pourrait devenir imbuvable. Son bien-aimé, elle le sait, développe une certaine propension à la vanité dès lors qu’il se sent flatté et elle le préfère modeste. Modeste, il est vraiment craquant !

Abel admire Mélodie et ne cesse de lui en faire l’aveu, tant elle parait peu convaincue par ses déclarations aussi fréquentes qu’enflammées. Pour une fois qu’il ouvre son cœur à quelqu’un d’autre et exprime à voix haute ses sentiments, cela l’agace qu’elle puisse douter de ce qu’il dit…

Tous deux adorent percevoir chez l’autre les qualités et les défauts qui séparent leurs tempéraments et relient leurs sentiments. Ils sont, bel et bien, amoureux.

Ce qui les a rapprochés ? Leurs études, l’intelligence hors du commun qui est la leur et qui transpire de leur personnalité, certes. Mais ce qui les a indéfectiblement liés, c’est leur histoire familiale. Mélodie et Abel sont des enfants de la DASS ; pas de mère ni de père qui les auraient accompagnés pour qu’ils deviennent ce qu’ils sont devenus ; et aucune volonté chez eux de chercher à savoir d’où ils pouvaient bien venir. Ils avaient l’un comme l’autre choisi d’être résolument tournés vers l’avenir, sauf en ce qui concerne leur profession, ce que d’aucun pourrait analyser comme un « mécanisme compensatoire ». Bref, Abel et Mélodie étaient raccord, ça se voyait et leurs proches amis ressentaient, face à ce constat, comme une sorte de petit bonheur communicatif ; contagieux, disaient même les plus enthousiastes.

 

 

Rêverie ferroviaire

 

Deux bonnes heures pour rejoindre Châteauroux depuis Paris ; la SNCF n’a pas encore cru bon d’ouvrir une ligne TGV vers le centre de la France. Abel s’est assis en face de Mélodie, dans le sens de la marche. Abel préfère et Mélodie, elle, dit qu’elle s’en fiche. Par la fenêtre, ils peuvent distinguer tous deux les prairies et les villages, lui avec un peu d’avance et elle avec le complément d’attention que permet une vue qui s’éloigne de soi. Mais pour le moment, Mélodie a les paupières fermées. Abel la regarde, se demandant si elle dort ou pas, mais ne l’interpelle pas pour le savoir. Jamais il ne se lasse de la contempler. Il l’aime. Il voudrait que plus souvent elle-aussi plonge ses yeux dans les siens, mais il sait que ce n’est pas vraiment son truc. Juste après leur première vraie rencontre, à la cafète, sa timidité lui interdisait encore de porter sur elle un regard soutenu. Il prit ensuite de l’assurance et chercha à ce qu’elle sache ce que ses yeux disaient de sa passion, de son désir pour elle. « Arrête ! » lui dit-elle parfois en souriant, quand elle se rend compte de son insistance. Lui voudrait rétorquer « je ne peux pas ! », histoire de lui faire ainsi une nième déclaration d’amour, mais son sourire le désarme et il reste coi, sans cesser pour autant de la dévisager. Dévisager… Quel méchant mot, pense Abel. Rien du visage de Mélodie ne mérite ce préfixe « dé » ; Abel le lettré en connait le sens premier, celui « d’altération ». Alors que visage... 

Abel ouvre grand ses yeux vers le plafond vaguement beige clair du compartiment pour aider sa mémoire d’érudit à s’ouvrir à son tour ; clic – clac, et c’est parti : 

Ce qu'on remarque peut-être d'abord, chez une personne, c'est le regard ; voilà pourquoi le mot «visage», dérivé de l'ancien français «vis», a pour origine non pas les termes qui désignaient en latin la face («vultus», «facies») mais le verbe «videre» : «vis» est issu du nom latin «visus» (le fait de voir, le sens de la vue), lui-même formé sur «visum », supin du verbe «videre», lequel a donné, après une assez longue évolution phonétique (veder/vedeir/veeir/veoir) notre verbe «voir»

Fin de citation. Neurones opérationnels, se satisfait Abel, un brin prétentieux, si content de lui et de sa « machine cérébrale » !

Abel sourit. Il « voit » le visage de Mélodie en tournant vers elle son regard puis ferme à nouveau les yeux, pour mieux visualiser son aimée telle qu’il la découvrit lors de leur première soirée chez lui, celle qui se prolongea par leur première nuit. La petite clochette avait tinté. N’ayant pas de sonnette à la porte de son petit F2, il avait vissé dans le chambranle de la porte d’entrée un cordon au bout duquel il avait noué un grelot en laiton nickelé acheté au rayon bricolage du sous-sol du BHV.

Il avait ouvert très vite, trop vite ? Sachant qu’elle venait, il était resté à l’attendre juste de l’autre côté de la porte. Il projetait ce moment dans son esprit, en boucle, depuis la veille au soir, à l’issu d’un dîner qui l’avait laissé dans un état de confusion mentale à ne pas croire. 

Ding, ding !!! Le grelot ! Ouvrir ! Mon Dieu !...

Belle ! C’est le seul mot qui lui venait, chaque fois qu’il la voyait et c’est donc le seul mot qui lui vint, une fois encore. Son accoutrement du jour n’y changeait rien. Qui pourrait s’arrêter à cet imperméable improbable en plastique, à la couleur quasi indéfinissable (mauve-rosé ?), genre poncho à capuche translucide ? 

Elle entra, sa « cape de pluie » (c’est ainsi qu’elle dénomma le truc qu’elle avait sur le dos) dégoulinant sur le parquet.

-  Ah ! Il pleut ? questionna bêtement Abel (il pleut ?... Bravo Mec pour ta question à la con !)

-  Non, pas vraiment, répondit Mélodie avec un humour qu’Abel ne perçut pas, tout occupé à limiter les déplacements de Mélodie, essayant de contrôler la zone humide qu’elle était en train d’établir sur son parquet en secouant son pardessus.

Belle ! Le machin mauve-rosé enfin au porte manteau, elle éclaira la pièce, dans sa robe bleu pâle, et Abel, médusé et incapable de lui dire « Entre ! » ne put que lancer :

-  Tu es belle !

Un bruit de rails fit rouvrir les yeux à Abel. À Mélodie également, si bien qu’ils croisèrent leurs regards. Elle lui sourit, en passant dans le même temps sa main dans ses longs cheveux ondés.

Belle ! pensa Abel, et il tourna les yeux vers l’extérieur, une forêt de chênes allant bientôt les rejoindre et se perdre ensuite sauf pour Mélodie, pendant quelques secondes supplémentaires. Avec l’étrange capacité qui était la leur d’être en communication même sans se parler, Mélodie referma les yeux un court instant pour revoir l’image de fin de son rêve interrompu. Un grelot en laiton nickelé... 

Allez savoir pourquoi, ce grelot rappela à Mélodie une aventure ancienne. C’était avant d’intégrer l’école des Chartes, en Khâgne à Henry IV. Le jeune homme se prénommait Marc. Séduisant, peut-être parce qu’entreprenant, qui sait ?... Mélodie ne se souvient pas très bien de ce qui l’avait amenée à accepter une invitation vespérale chez ce garçon. Marc lui avait dit : « Arrivée devant chez moi, facile, tu feras le code 030814, et puis tu sonneras à l’interphone, je t’ouvrirai ». 

Pourquoi cela suffit à convaincre Mélodie de renoncer, elle ne saurait le dire encore aujourd’hui. Sans doute lui sembla-t-il inenvisageable d’aimer un garçon si claquemuré, déjà. Et de s’imaginer enfermée à son tour au verso d’un interphone. Et puis, ce code, qui sonnait comme la déclaration de guerre de 14/18... Elle ne revît pas Marc...

 

 

Alchimie pour archivistes

 

Mélodie aime bien le train, surtout quand il est lent comme c’est le cas de celui qui les conduit vers Châteauroux. Elle préfère de loin les « Inter cités », comme la SNCF les dénomme, aux TGV. Ils donnent aux passagers la possibilité de percevoir ce qui passe au dehors, à défaut de pouvoir découvrir ce qui s’y passe... véritablement. Des villes, des banlieues, des jardins qui deviennent des campagnes puis des champs puis des forêts et des maisons à nouveau, organisées en villages ou disséminées pour on ne sait quelle raison. Rarement des gens… Le train joue le rôle d’effaceur d’humanité, n’autorisant à voir que le décor qui environne ces hommes et ces femmes, sa vitesse de défilement faisant disparaître les vivants telle une grosse gomme blanche. Mélodie préfère s’assoir quand elle le peut dans le sens de la marche, mais quand elle voyage avec Abel, elle lui laisse systématiquement ce plaisir. Elle sait qu’il y tient, même si ça lui coûte un peu. Entre deux maux… Abel ronchon à l’arrivée, non merci ! 

Abel… Il la regarde, elle en est sûre, et c’est pour cela qu’elle a les yeux clos, qu’elle fait un peu semblant de somnoler. Elle ne veut surtout pas qu’il arrête, elle aime trop ça, quand il l’enveloppe de son regard attendrissant. Mélodie n’a nul besoin de le voir faire, elle le connait tellement, et sa contemplation (car c’en est une, assurément, au sens littéral du terme, songe Mélodie en experte des étymologies latines – grecques aussi, mais pas là !), elle en est chaque fois bouleversée. Elle aussi, par les yeux comme par la pensée, elle aime Abel. C’est pour cette raison qu’elle s’interdit le plus souvent de soutenir son regard. Elle a depuis leur premier baiser choisi de ne l’observer qu’à la dérobée, consciente que si elle répondait un peu plus à ses désirs, il pourrait se lasser. Et elle ne veut surtout pas qu’il se lasse.

Le rythme régulier des roues passant les traverses la berce un peu. Mélodie part lentement dans une rêverie et se remémore leur première soirée, lorsqu’Abel l’a enfin invitée à dîner. Ce gros bêta n’en finissait pas de se déclarer, l’invitation à la cafétéria ne semblant pas un élément déclencheur suffisant pour qu’Abel se sente pousser des ailes. Mélodie décida donc de prendre les choses en main et fit savoir à Abel, par le truchement d’une bonne copine à qui elle s’était confiée, qu’elle adorait la gastronomie et qu’il y avait plein de bons restos dans les parages. Abel sut réagir avec justesse et invita Mélodie au restaurant Nicolas Flamel, la plus vieille auberge de Paris. Classe ! Et pertinent, quand on cherche à séduire une des plus brillantes élèves de l’école nationale des Chartes et qu’on est soi-même grand spécialiste du XIVème siècle et admirateur de son plus célèbre écrivain public, libraire... et alchimiste ! Mélodie avait accepté l’invitation en disant à Abel qu’elle le rejoindrait sur place à 20 heures 30 seulement, prétextant un partiel à rattraper pour le faire un peu « lanterner ». 

Bien évidemment, il n’en était rien et Mélodie campa dès 20 heures au coin de la rue de Montmorency. Elle le vit arriver, touchée qu’il se soit un peu endimanché, pour faire bonne figure. Elle le trouva beau, plus grand que l’image qu’elle avait conservée de lui à la cafète, où la timidité et les hésitations brouillonnes d’Abel auraient sans doute découragé une Mélodie moins persévérante et déterminée. Son nœud de cravate indiquait clairement qu’un copain à lui avait dû l’aider à le faire, et le petit bouquet qu’il dissimulait maladroitement et sans raison (elle n’était pas censée être déjà là) parlait pour lui ; il était raide dingue.

Mélodie attendit qu’Abel rentre dans l’auberge, s’enquière de la table réservée quinze jours plus tôt et s’installe. Puis elle entra. Elle se savait séduisante, belle à tomber dans sa robe noire sans manches (le printemps était cette année-là propice à la légèreté). Le petit bouquet posé sur l’assiette en face de celle d’Abel fut la première chose qu’elle vit ; elle ne leva les yeux vers celui qu’elle aimait déjà de toute son âme que dans un deuxième temps ; il se leva pour l’accueillir et là, sans hésiter une seule seconde, elle l’embrassa. Abel, conquis si tant est qu’il ait encore eu besoin de l’être, fit un pas en arrière et la regarda droit dans les yeux, pour lui signifier qu’il n’y aurait jamais qu’elle, qu’il l’adorait dé-fi-ni-ti-ve-ment. Alors, Mélodie pensa : « Mon coco, ce regard-là, compte sur moi pour ne plus te le rendre., Il est à moi, maintenant, rien qu’à moi ! »

Puis, à la fin de ce premier et mémorable dîner, un brin perverse, elle coupa court à toute velléité d’Abel d’aller plus loin ce soir-là, quoiqu’elle doutât fort qu’il ait cette intrépidité-là.

« On se revoit demain ? » Mélodie laissa passer une ou deux secondes et conclut : « Chez toi ! » 

Ce n’était pas une question et Mélodie ne fit pas mine d’attendre la moindre réponse. La partie était dite. Abel bredouilla une adresse (le 33 rue des Petits Champs, 4ième gauche) et Mélodie nota avec plaisir : « pas de code !!! »

Un bruit de rail lui fit ouvrir les yeux. À moins qu’il ne s’agisse du Ding d’un grelot de fin de rêve. Abel la regardait. Mélodie sourit. Avant de jeter de nouveau un œil au dehors, vers une forêt de chênes qui s’éloignait à grande vitesse, elle envoya une pensée à ce garçon assis en face d’elle et qui, comme d’habitude, ne se rendrait pas compte du message qu’elle lui adressait : 

« Abel, c’est avec ta clochette vissée à la porte que tu as gagné ; ça a suffi !».