Science sans conscience...
Tout allait bien. De mieux en mieux, même, grâce aux progrès aussi continus que fulgurants des technologies d’accompagnement.
Au début, Joseph avait été un peu réticent ; un exemple ?
Comment s’appelle James Steward dans L’homme qui tua Liberty Vallance ?
Avant l’accompagnement, Joseph aurait dû s’endormir sans la réponse, en espérant qu’elle émerge le lendemain, après un mauvais sommeil. Efforts de mémoire inutiles désormais ! Qui pourrait s’en plaindre ? Il y avait mille autres manières d’entretenir ses cellules grises. L’accompagnement n’était qu’un moyen différent et plus rapide d’exhumer Ransom Stoddard à la place de ses neurones déficients.
L’accompagnement ne resta pas longtemps une simple encyclopédie ambulante, passant d’assistant à coach, pour atteindre rapidement le statut (librement ?) consenti de Maître à penser. Dans son travail, Joseph n’avait qu’à se louer de ce substitut ; que d’erreurs évitées, que de temps gagné sur les tâches « sans valeur ajoutée », hantises des supérieurs hiérarchiques qui les chassaient avec une ardeur obsessionnelle :
« Joseph, ce compte rendu, rassurez-moi, ce n’est pas vous qui l’avez rédigé ? »
« Non, Monsieur ! »
« Ah, très bien, très bien ! Parfait ! »
Maître à penser...
Le terme était un jour apparu dans un rapport d’efficience disruptive diffusé en interne dans la boîte : « Grâce aux technologies algorithmiques déployées chez JB SA, nous pouvons aujourd’hui garantir à tous nos clients que nos employés sont à 100 % concentrés sur les processus de mise à disposition de nos produits en qualité-zéro-défaut, au moindre coût et dans des délais notablement réduits. Comment ? C’est simple ; chacun, chez JB SA, bénéficie de l’assistance d’un maître à penser qui... »
Cette note troubla Joseph. Les communicants de JB SA avaient choisi le terme assistance et non accompagnement ; ça lui sembla... louche. Assistance, évidemment moins intrusif qu’accompagnement, n’était-ce pas une habile façon de laisser croire que les employés restaient les maîtres de leurs... Maîtres à penser. À moins que les rédacteurs de la note ou plutôt leurs accompagnements aient laissé passer sciemment cette approximation fallacieuse, histoire de « calmer les esprits ».
Peu de temps après, nouveau clignotant rouge. Joseph cherchait depuis peu, via des réseaux de rencontre et en cohérence à son profil, une possible... compagne pour la vie. Inutile d’engager la moindre recherche perso, bien entendu, l’accompagnement triant pour lui le bon grain de l’ivraie. Celle qui le séduirait ?
Une belle et douce jeune femme, quoique de caractère fort mais discret, rousse bien sûr.
Un rendez-vous, au premier jour disponible sur leurs agendas respectifs, dans un restaurant conforme à ses goûts à lui et à ceux de sa... Deborah Kerr fut organisé par son guide spirituel : réservation - choix des vins - deux Uber pour le retour, avec annulation possible d’un des deux, si... (Hé oui, l’accompagnement prévoit tout, pense à tout, maniant à la perfection les notions statistiques d’espérance de gain).
Lorsque le taxi lui envoya un SMS - arrive dans 4 minutes, cadeau récupéré comme convenu (châle blanc brodé en dentelle de Calais-Caudry signé Jean Bracq) - Joseph fut pris d’une angoisse irrépressible, d’un vertige inexplicable. Une voix intérieure, un flux émotionnel étrange bien que curieusement familier, s’imposèrent à Joseph qui avait déjà son parapluie en main (il pleuvrait ce soir dès 21h04, prévision qui lui avait été transmise juste avant qu’il ôte ses Airpods). Celui qui s’était glissé subrepticement dans ses méninges l’invita à prendre conscience de ce qui lui arrivait !!! Son second moi, son daimôn socratique, son autre Joseph, commença par lui dire qu’il n’avait jamais entendu parler de Jean Bracq.
L’accompagnement chercha à reprendre la main, fournissant des informations sur ce fabricant de dentelle haut de gamme depuis 5 générations, en pure perte, les « deux » Joseph étant désormais en communication, en ligne directe pourrait-on dire.
« Va au diable, avec ton J Bracq, et téléphone à la fille pour ne pas être impoli ; mais j’annule le dîner ! »
L’accompagnement, vaincu, s’exécuta. Étonnamment, la jeune femme, à l’autre bout du fil, fit savoir à Joseph qu’elle comprenait, proposant de le rencontrer « peut-être un autre jour ? »
Il s’entendit alors répondre : « Volontiers ! La pizzéria en bas de chez moi, demain midi, ça vous irait ?»
« Et si tu lui offrais le châle ? ... » suggéra Joseph à Joseph. Celui du parapluie rangea mécaniquement son pépin près du porte-manteau, quand l’autre, songeant au rendez-vous du lendemain, esquissa un sourire qui n’était pas... de commande !
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