Le goéland mélancolique

Le goéland mélancolique

samedi 9 mai 2020

Babel

On regrette souvent d'être lâché par la technique, elle pourrait tant nous apporter. La preuve...

« Comment ça va ? – Mont’ a ra ? »
Le dispositif était tout simple, en apparence du moins, en tout cas diablement efficace. Nul besoin d’être polytechnicien pour l’utiliser. Deux oreillettes, un visio-micro-gorge, le petit bouton placé au dos de l’oreillette droite poussé de Off vers On, et le tour était joué ! On parlait, dans sa langue et celui à qui on s’adressait recevait le message dans la sienne. 
Les progrès du système avaient été rapides, fulgurants, phénoménaux : d’une conversation Français-Breton/ Breton-Français en « one to one » lorsque le Breiztrad1 était sorti, on était passé en moins d’un an à du multilingue puis, dans la foulée, à du multiposte. Cela signifiait que, quelle que soit la langue utilisée par l’émetteur, plusieurs receveurs, pratiquant tous des langues différentes, comprenaient ce qui avait été dit. Cette fois-ci, une Tour de Babel pouvait bel et bien être érigée, et tout ça grâce à une start-up bretonne bientôt au hit-parade des entreprises ayant une croissance à deux chiffres et une capitalisation boursière plus haute que la tour susnommée…
C’est bien sûr l’intelligence artificielle qui avait fait la différence : on chargeait dans l’unité centrale deux langues avec des passages de l’une à l’autre déjà bien établis, et puis le système apprenant faisait le reste. Les bases d’interprétation s’enrichissaient d’elles-mêmes, au fur et à mesure des conversations pour affiner les traductions initialement implantées. La seconde phase avait consisté à rajouter d’autres langues aux deux premières, sur le même principe d’acquisition. La troisième étape, la plus « sioux » selon Erwan Le Goulven, le créateur et PDG de TalkTrad, avait été la création d’un algorithme d’auto-apprentissage. Ce programme s’appuyait sur les plus récentes théories de modélisation du mécanisme de récursivité : par analogies successives des sons et des gestuelles, le système TalkTrad21 était désormais capable d’interpréter une langue nouvelle grâce à sa maitrise de toutes les autres. L’apprentissage ne durait pas plus de deux heures si dans ce laps de temps deux individus s’efforçaient de communiquer d’une langue stockée vers la langue inconnue et réciproquement, par tous moyens à leur disposition (mots, expressions orales et faciales, gestes, dessins…). Pas le moindre dialecte, patois ou argot qui puisse résister ; on pouvait à présent converser dans n’importe quel idiome.
Tout le monde se dota progressivement de cette technologie, à commencer par les entreprises mondialisées qui avaient tout de suite vu l’intérêt à en tirer en termes de performance et donc de profits.
Le temps et la sociologie avaient fait le reste. Personne ne voulait se sentir « déconnecté », les uns par conviction progressiste ou utilitariste, les autres par humanisme et souci de développement d’une pensée et d’une conscience réfléchie enfin partagées. L’universalisme à portée de main, de voix devrait-on plutôt dire !
Le grand saut était venu des biotechnologies. Il était désormais possible d’implanter l’ensemble oreillettes-et-microphone dès le plus jeune âge. 3 ans selon les experts en pédiatrie. Tous s’accordaient sur un point : il fallait laisser les enfants acquérir préalablement les bases de leur langue maternelle. Mais ensuite, la pratique de TalkTrad dès l’entrée dans les lieux de socialisation (crèches, maternelles, etc.) favorisait considérablement la tolérance au dispositif. Les quelques millisecondes de décalage que générait le système entre réception d’un message et sa traduction audible, parfois perceptibles et gênantes pour un adulte « greffé » tardivement, étaient assimilées avec une facilité dérisoire par les jeunes enfants, au point de ne plus être ressenties par eux au bout de quelques jours d’utilisation seulement.
Les gouvernements, sous la pression populaire et au nom de l’égalité des chances, intégrèrent dans la loi l’obligation faite aux parents d’appareiller leurs enfants. Les rares voix s’opposant à cette pratique « citoyenne » qu’ils jugeaient excessive voire totalitaire furent brocardées d’abord, puis interdites au nom, encore une fois, d’un universalisme érigé en dogme. 
La généralisation fut d’abord porteuse d’espérance. Les hommes, de toutes nations, religions, idéologies allaient pouvoir se parler, se comprendre, s’entendre. Des conflits seraient évités par un dialogue facilité, des problèmes seraient résolus grâce à un meilleur partage d’expériences, de connaissances, d’angles d’attaque culturels. De fait, dans les premiers temps, l’humanité ressentit assez nettement les effets bénéfiques du TalkTrad, même si bien sûr tout n’était pas encore idyllique.
Mais vint ensuite le temps du désenchantement, de l’inquiétude même, voire de la sidération. 

Presque tous les historiens calent le début de la crise sur la conférence du G100 d’avril 2039. 
Tous les Français ont en mémoire la fameuse déclaration télévisée du Chef de l’État à son retour de Dakar : 
« Françaises, Français, de sombres nuages s’accumulent sur le Monde, sans que je sache vous dire pour quelle raison. Mais ce que je puis vous affirmer dès aujourd’hui, c’est que nous devons nous préparer au pire, car, à l’évidence, ça part en vrille !!! »
Cette formule quasi argotique marqua les esprits, le Président n’ayant pas habitué ses concitoyens à de telles familiarités.
De son côté, la Première Ministre de l’Inde s’était dite cruellement offensée par les propos du Chancelier allemand, ce dernier jurant ses grands dieux qu’à aucun moment il ne s’était montré discourtois à l’égard de sa collègue indienne. « Sale morue ne me semble pourtant pas particulière élégant ! » renchérit la dirigeante du second pays le plus peuplé de la planète. Pays doté de l’arme nucléaire, se plut elle à rappeler. Le ton monta, et toutes les tentatives d’intermédiation, au lieu d’aider à l’apaisement, parurent tout au contraire mettre de l’huile sur le feu, sans qu’on puisse se l’expliquer. Le Monde était au bord d’un conflit planétaire dans lequel l’humanité ne jouerait pas moins que sa survie.
C’est par le plus grand des hasards qu’on mit le doigt sur la cause véritable de ce funeste enchaînement.

Didier, un quinquagénaire en vacances en Andalousie avec sa femme et un couple d’amis, avait ressenti un soir des douleurs thoraciques assez violentes. Comme il était sujet à des problèmes d’arythmie depuis de nombreuses années, son épouse, plus inquiète que lui, l’avait forcé à aller consulter. Il rentra donc à l’hôpital de Séville pour un check-up de contrôle. Un coup de pot, puisque c’est là qu’il fit son arrêt cardiaque.
Son cœur était au bord de la rupture. Il fut pris en charge sans délai, ce qui lui sauva la vie. Les médecins espagnols décidèrent de lui implanter dans l’urgence un cœur artificiel, une opération sérieuse certes, mais que les progrès de la médecine avaient rendue presque banale. 
Lorsque leur patient sortit du coma artificiel dans lequel ils avaient dû le plonger, il semblait ne pas comprendre les questions d’usage qu’on lui posait, ne répondant pas aux gestes qu’on l’invitait à faire pour démontrer sa lucidité post-traumatique. 
On commença par craindre le pire et le chirurgien se demanda si Didier n’avait pas subi des dommages neurologiques graves. Mais les premiers examens infirmèrent cette hypothèse. C’est une aide-soignante qui eut alors l’idée de vérifier le bon fonctionnement de son TalkTrad.
La réponse était là. Quelque chose merdait du côté de l’interface homme-machine !!!
L’appareil ne répondait plus aux sollicitations extérieures ; il était donc inopérant. Pourquoi ?
Les versions les plus récentes du bio-dispositif se rechargeaient automatiquement en utilisant les contractions du myocarde comme une « dynamo ». Or l’arythmie de Didier avait affaibli les accus de son appareil et son arrêt du cœur avait fait le reste : son TalkTrad était tombé en panne sèche !
Didier, pourtant trilingue (Français-Anglais-Brésilien) car ayant pratiqué « en direct » au début de sa carrière professionnelle, bien avant que sa société de conseil en logistique ne lui paye son premier traducteur intégré, ne comprenait pas les questions des médecins andalous, son appareil étant en rideau.
Après que l’on eût remédié à ce dysfonctionnement, le médecin lui lança :
« ¡Hola! ¿Cómo está usted ?
Toi aussi, du con ! » répondit Didier en articulant difficilement car on ne lui avait retiré sa sonde d’aspiration buccale que la veille.
Surprise du toubib ! On fit venir un externe, Richard, stagiaire britannique de la Brighton & Sussex Medical School, pour parvenir à échanger avec Didier en anglais, pensant à juste titre comme la suite le démontra, que son TalkTrad déraillait.
« Good morning, Sir !
- Bonjour, jeune homme. Vous pouvez dire au type en blouse blanche qu’il pourrait être poli avec les malades ? » fit Didier. On s’expliqua : le TalkTrad de Didier avait traduit les propos du médecin de travers, le « ¡Hola! ¿Cómo está usted ? » étant devenu pour Didier « Crève, minus ! »

Le service technique TalkTrad situé à Plouec-du-Trieux dans le Finistère fut contacté pour dépanner le matériel défaillant. Mais les opérateurs niveau 3 de la hot line détectèrent bien autre chose qu’une panne anodine : la base de données centrale du système TalkTrad avait bel et bien été corrompue et utilisée par un bot vicieux, un de ces programmes autonomes et intelligents qui « jouent leur propre partition ». Il avait été écrit puis implanté par un hacker de haut vol, tous les appareils dans le monde étant in fine susceptibles d’être affectés.
De façon totalement aléatoire, une phrase pouvait être traduite de façon ordurière, l’appareil repartant ensuite sur un fonctionnement « normal ». Les incongruités étaient suivies de traductions à nouveau correctes, ce qui laissait penser à l’interlocuteur ciblé que ces injures étaient délibérées.
Malgré tous les efforts du centre technique de TalkTrad pour corriger le tir, la confiance générale dans leur matériel était rompue. Et ce fut la débandade !!!
Les politiques furent les premiers à choisir de repasser par des interprètes humains sur lesquels ils pouvaient compter. Puis tout s’enchaîna. Les réseaux sociaux s’enflammèrent, on réclama la déqualification du dispositif et le remboursement des frais d’implantation engagés par les citoyens et les États. La chute des actions de TalkTrad fut vertigineuse. Ce fut le top départ d’une crise boursière sans précédent et, pour l’humanité toute entière, la fin de la seconde tentative connue d’édification symbolique d’une Tour de Babel.

dimanche 3 mai 2020

Joseph et Joseph

En espérant vivre encore longtemps de bons moments avec mon ami Alain...

Passé 

Ils étaient arrivés un peu avant la nuit. La maison qui allait devenir la leur était dans un bien triste état, avec ses volets mal ajustés - l’un d’entre eux menaçait même de tomber - son crépi laissant voir les crevasses de la façade et sa porte dont la partie supérieure battait au vent. La cour, toute de flaques d’eau et d’ornières, disait à elle-seule l’abandon du lieu depuis longtemps déjà. Mais Joseph n’en avait cure. Il était encore si petit …
Seul le manoir, au loin mais pas inaccessible, avait grâce à ses yeux. Au sommet de la colline trônait en effet un petit château. Joseph pouvait l’apercevoir, entre le pignon sud de la grange, située face à leur maison, et l’étable mitoyenne du logis.
« Je demanderai à Maman de nous y emmener » déclara avec autorité Joseph à ses deux sœurs, fascinées elles aussi par la mystérieuse bâtisse seigneuriale.
Joseph, Germaine, Julia et leurs parents avaient terminé leur longue marche au moment où les arbres commençaient à perdre toutes leurs belles feuilles jaunes, orange, rouges ou brunes. 
Joseph n’avait pas encore l’âge pour savoir dire d’où ils venaient. Son premier véritable souvenir d’enfant, ce serait ce château et leur installation dans la petite maison délabrée.
« Ne te bile pas, je vais vite arranger l’intérieur, et puis ici, regarde comme la terre est bonne ; nous aurons de quoi » prédit son père. Et pour rassurer sa femme, il lui tendit, comme une promesse, sa main droite remplie d’un humus noirâtre.  
Cette conviction pourrait-elle faire oublier qu’ils avaient laissé à peu près tout derrière eux ? Rien de moins sûr ! Joseph percevait chez sa Maman, depuis qu’ils avaient fui « l’ailleurs », comme une inquiétude lancinante, sans en comprendre vraiment les raisons. C’est ainsi, par exemple, qu’elle souriait lorsqu’elle leur parlait, à Julia, Germaine et lui, alors qu’au fond du regard se lisait de la lassitude, peut-être même de la tristesse.
« Votre Papa a eu de la chance, les enfants, qu’on lui attribue ce terrain. Ce pays-ci est généreux. Nous y serons bien, vous verrez ! » leur disait-elle comme pour se convaincre elle-même, et les trois mômes lui renvoyaient de petits rires enfantins, sentant confusément qu’elle en avait besoin.
L’hiver qui suivit leur installation décida de démontrer à leur père qu’il n’avait pas été assez rapide à tenir ses engagements au sujet de la demeure. Un vent glacé passait volontiers sous la porte, la mère de Joseph cherchant tant bien que mal à le combattre grâce à un ballot de paille entouré d’un vieux torchon, calé en bas du vantail inférieur par une valise chargée de quelques pierres. Une des trois valises qu’ils avaient pu emporter avec eux lors du « déménagement ».
Ses parents avaient installé les paillasses des enfants dans la salle commune, la seule qui soit chauffée par le poêle à bois servant aussi de cuisinière. Les gamins dormaient au chaud mais, d’aussi loin qu’il puisse se souvenir, Joseph n’avait jamais vu la porte de la chambre de ses parents ouverte après qu’ils se fussent couchés, et ce quel que soit le froid qui, parfois, y régnait ! Son père avait tout fait pour que cette pièce soit aussi propre et agréable que possible, pour que son épouse s’y sente bien, et il y était parvenu, à la température hivernale près…
Joseph, bien plus tard, comprit que jamais sa mère n’aurait cédé à l’envie de dormir dans la grande salle, par respect pour tous les efforts déployés par son mari pour faire de la chambre… leur chambre. Une preuve d’amour, tacite et belle, qui faisait encore monter des larmes aux yeux de Joseph lorsqu’il songeait à cette époque !!!
Au printemps, le potager donna des carottes, des endives, des oignons et des patates douces ; le verger, situé juste en face de chez eux à droite de la grange, des pommes et des poires. Leur père avait su prêter main forte au couple d’éleveurs voisins durant tout l’hiver pour les mises bas des brebis, pour couper les queues des agneaux et procéder à leur marquage. En retour, et contre la promesse de fournir de l’aide chaque fois que nécessaire, il avait reçu trois moutons, deux bien vivants, de quoi espérer constituer un futur troupeau, et un autre, dépecé celui-là, pour nourrir les siens. Ils mangèrent donc à leur faim. 

Joseph s’était petit à petit habitué à sentir sa mère soucieuse et son père silencieux parce que préoccupé.
Ce qu’ils avaient quitté était encore là, dans leurs têtes, et ne s’effaçait pas.
Un jour d’été, cependant…

La matinée était déjà bien avancée, le temps était magnifique, chaud mais sans que l’on cherche à tout prix un coin d’ombre pour s’abriter. Joseph jouait avec ses sœurs à se lancer une balle de chiffon confectionnée par leur mère lorsque celle-ci les appela : « Les enfants, les enfants, venez, venez vite !!! » Ils accoururent, presqu’apeurés tant l’appel de leur Maman semblait impérieux.
« Germaine, Julia, Joseph, faites silence ! » Ils se turent. « Écoutez bien maintenant ; qu’entendez-vous ? » Cherchant un bruit inhabituel et certainement terrifiant, leurs oreilles ne perçurent rien de cet ordre. Mais leur mère insistait en tendant un doigt en direction du verger : « Écoutez, écoutez mieux ! » Un chant venait de là. 
« C’est votre père ! Votre père qui chante Compère Guilleri, écoutez !!! » Et elle ajouta, murmura plutôt pour elle-seule, regardant du côté du verger : « Il chante … »
Joseph n’oublierait plus, de toute sa vie, ce moment où elle se tourna à nouveau vers ses sœurs et lui. Elle semblait être soudainement radieuse, plus jeune peut-être, plus belle que jamais en tout cas. Cette mère qui les aimait tant, qui les protégeait toujours, qui les consolait lorsqu’ils se faisaient « un bobo », avait les yeux pleins de larmes. Elle ouvrit grand ses bras, les emprisonna tous les trois fort contre elle et proclama dans un éclat de rire : « Nous sommes chez nous maintenant ! »


Mélancolie

Joseph sonna. Il venait rendre visite à son meilleur ami, Joseph. Le même prénom ! Est-ce cela qui les avait rapprochés, initialement ? Non. Le hasard, plus sûrement : ils s’étaient retrouvés côte à côte, sur les bancs de l’école, le jour de la rentrée des classes. Les centres d’intérêts d’abord, les affinités ensuite, les confidences enfin avaient contribué à bâtir jour après jour, année après année, une indéfectible amitié. 
Indéfectible, assurément, puisque Joseph se trouvait là, à attendre à la grille son « vieux frère », comme ils aimaient tous deux à se qualifier, pour leur petite balade. 
Le même prénom… Joseph lui avait un jour appris qu’il aurait dû s’appeler Jean. Mais son frère ainé Joseph était mort peu de temps après sa naissance. Comme pour surmonter cette indicible douleur, ses parents avaient choisi de redonner son prénom au premier garçon qui naitrait après lui et qu’ils eussent nommé Jean sans ce terrible évènement. 
Joseph ou Jean : il n’avait jamais su s’il devait aimer ou non son prénom civil ou en préférer l’avatar. Toujours est-il qu’après cette confidence, Joseph se mit à appeler Joseph « Jean » lorsqu’ils étaient seuls, lui redonnant du Joseph dès qu’un tiers était présent, pour le plaisir de la confusion ainsi créée.
Depuis que Jean lui avait annoncé que son cancer de la prostate ne lui laissait plus que quelques mois de vie tout au plus, Joseph avait pris le parti de venir voir son copain pour l’obliger à faire de l’exercice. Il avait parfaitement conscience au fond de lui de l’inanité de cette sorte d’exorcisme, tout comme Jean d’ailleurs, mais ils prenaient plaisir à entretenir l’illusion d’une rémission qui serait le résultat improbable de leur marche quotidienne.
Jean déboucha lentement (plus lentement que la semaine passée, se dit Joseph avec un soupçon de tristesse) de derrière le bosquet qui masquait sa porte d’entrée à la vue des importuns (c’est ainsi que Jean désignait tous ceux qui sonnaient et qu’il ne reconnaissait pas).
« Ah ! C’est toi ! Tant mieux ; c’est qu’il y a de plus en plus d’importuns, tu sais ?! » dit Jean avec un sourire qui laissait planer un doute : y avait-il vraiment un nombre grandissant d’étrangers sonnant à sa porte, ou identifiait-il de moins en moins facilement ses visiteurs ?
Joseph penchait un peu pour la seconde hypothèse, s’étant rendu compte que Jean, depuis quelque temps, semblait parfois un peu « ailleurs ».
Jean referma son portail, prit le bras de Joseph et lança gaiement : « Allons-y pour notre petit tour du pâté de maisons ! » Le pâté de maisons, c’était l’aire délimitée par quatre rues : Edmond Dantès, Eugénie Grandet, Eugène de Rastignac et Constance Bonacieux. Elles formaient un trapèze dont la maison de Jean marquait un des coins et dont le périmètre avoisinait les 300 mètres, distance tout à fait adaptée à leur condition physique d’octogénaires.
Les deux bavards impénitents s’engagèrent rue Dantès. Joseph et Joseph, lorsqu’ils étaient ensemble, n’avaient jamais pu supporter un silence supérieur à quelques secondes. Ils conversaient donc avec passion des mérites comparés de Michael Cimino et Francis Ford Coppola lorsque soudainement Jean s’interrompit, marqua un temps d’arrêt et sans véritablement s’adresser à Joseph, énonça : « C’est curieux, quand même, que nous n’ayons pas vu de chiens. Pas d’arbre, non plus… 
- Oui, oui ; c’est curieux » crut bon d’approuver Joseph, en jetant un coup d’œil à la dérobée vers les chênes bordant la résidence des Lilas. Ils reprirent leur marche.
Le tour s’achevait. Jean sortit la clef de la grille de sa poche, embrassa Joseph et, plutôt que de lui dire comme chaque fois « A demain ? », fronça les sourcils, l’air préoccupé, et répéta : « Pas de chiens, pas d’arbre, qui va me guérir maintenant ? » 
Il rentra chez lui en sifflotant un air qui sembla familier à Joseph sans qu’il en pût se remémorer le titre pour autant. La dernière image qu’eut Joseph de Jean fut la silhouette voutée de son vieil ami qui disparaissait lentement derrière le bosquet.
Le lendemain, Joseph apprit la mort de Jean.


Nostalgie

Jean et sa drôle de question…Joseph ne comprit que plus tard ce que son complice de toujours avait voulu lui dire. Il avait laissé à Joseph une lettre qui lui fut remise chez le notaire trois semaines après son décès :

Mon bon camarade, je te laisse ce 33 tours qui a accompagné mon enfance, dès que mes parents ont pu s’offrir un tourne-disque. 
Rondes et chansons de France : mon père nous en chantait certaines, parfois, à mes sœurs et moi. Je t’ai raconté tout ça, tu te souviens ? 
Ce disque est désormais à toi et j’espère que tu l’écouteras avec plaisir.
Pense bien à moi
Jean ou Joseph, ton ami.


C’était un livre-disque de chez Philips, contenant huit comptines sur chacune de ses faces. Le livret était joliment illustré, un dessin par chanson, avec chaque texte de chanson précédé de la partition correspondante. La première chanson, c’était « Au clair de la lune ». 
« Évidemment ! » pensa Joseph.
Mais c’est le chant placé entre « Ah mon beau château » et « Prom’nons nous dans les bois » qui retint son attention : « Compère Guilleri » !
Son copain sifflotant en le quittant, ces souvenirs de gosse qu’il lui avait confiés, tout cela lui revint d'un coup en mémoire. Joseph alla lire en page 2 le texte de la ritournelle et comprit alors que Jean lui avait fait le plus touchant des cadeaux ; il lui avait légué son enfance :

Il était un p'tit homme
Qui s'appelait Guilleri, carabi
Il s'en fut à la chasse
À la chasse aux perdrix, carabi

Il monta sur un arbre
Pour voir ses chiens couri, carabi
La branche vint à rompre
Et Guilleri tombit, carabi...

Il se cassa la jambe
Et le bras se démit, carabi
Les dam's de l'hôpital
Sont arrivées au bruit, carabi...

L'une apporte un emplâtre
L'autre de la charpie, carabi
On lui banda la jambe
Et le bras lui remit, carabi...

Pour remercier ces dames
Guill'ri les embrassit, carabi
Ça prouve que par les femmes
L'homme est toujours guéri, carabi...
Titi carabi, toto carabo,
Compère Guilleri.
Te lairas-tu, te lairas-tu,
Te lairas-tu mouri?

samedi 25 avril 2020

Intimes jardins

Voilà le "cycle des jardins" qui s'achève... par un poème exhumé que je dédie à Sue et Richard, tout en remerciant Vincent, brillant mais tolérant contrôleur de pieds...


Qui n'a pas désiré, intime sentiment,
De conjurer le sort, d’abolir son présent,
De partir loin, ailleurs, rompant les quarantaines.
Qui n'en a pas rêvé, de cette fuite vaine ?

Un parfum, un tableau, un si beau paysage,
L’obsédant souvenir du contour d’un visage…
Au plus profond de soi, reviennent sans relâche
Ces désirs enfouis que jamais on n’arrache.

Nous nous réfugions dans un jardin secret,
Abritant nos espoirs, passions et regrets.
Ce jardin, c'est bien nous ; il est ce que nous sommes
Ou voudrions qu'on soit. Que c'est étrange, un homme !

De sa porte secrète, il cache bien la clef.
Il ferme à double tour, il interdit l'entrée
Aux plus proches aimants, refusant d'inviter
Tous ceux qui de son âme seraient jardiniers.

Changeons cette habitude, ouvrons grand le portail !
Plus de refuge obscur, plus de repli qui vaille !
Offrons le libre accès aux jardins de l'esprit
Pour y planter l'amour et cultiver la vie.

vendredi 17 avril 2020

Le jardin anglais de Sue

Le plaisir de l'écriture, c'est celui de l'évasion, enfin je crois. Alors, une petite virée de l'autre côté de la Manche, ça vous dit?...

Le contrat

« Alors, Jo, qu’est-ce qu’il te voulait, le rédac’chef ?
- C’est pour le numéro du mois de juin. Il me confie la rubrique « personnalité de l’année », avec l’édito et la couv’ en bonus !
- Waou ! T’as décroché le super Loto, dis donc ! De qui es-tu chargé de martyriser l’image ?
- Lady Pourlhom, la sculptrice…
- Mince ! Sue Pourlhom ? On parle bien de la même, de La Pourlhom ? Mazette ! Ce n’est plus le Loto, là, c’est le Saint Graal. Et elle a accepté ?
- La Direction est tout excitée ; sa première interview depuis au moins 15 ans, tu te rends compte ? Et l’intervieweur, c’est moi, Mec !!!
- Va falloir que tu bosses ton anglais, mon pote…
- Même pas ! Elle parle français mieux que toi et moi réunis ; elle a même une baraque dans le Morbihan, il parait, où elle se réfugie tous les étés depuis une trentaine d’années.
- T’es vraiment verni, mon Jo !!! Allez, bon courage pour ton papier ; va falloir que tu trimes, deux mois ça passe si vite…
- Merci pour tes encouragements, Mec, ça me fait vraiment chaud au cœur !!!


L’enquête

Joseph s’était immédiatement mis au boulot. Pour commencer, passage obligé pour tout journaliste de base, une googlisation de la dame, bien sûr. Puis, rassembler de la documentation : sur son bureau s’entassaient déjà cinq piles de 40 centimètres de hauteur environ : des magazines culturels à compter du début des années 90, des comptes rendus d’expositions, des plaquettes de vernissages, quelques articles de presse qu’il avait pu dénicher ici ou là, et puis trois docus vidéo dont un sur Arte et un autre, le plus complet sur l’artiste, de BBC One, en 2012.  
De tout ça, il avait déjà pu déduire quelque chose : ça n’allait pas être simple de cerner le personnage. Pas l’artiste publique ; là-dessus, il y avait de la matière. Mais la femme, la créatrice si célèbre et en même temps tellement discrète, si vigilante à ce qu’on ne puisse savoir qui elle était vraiment, « dans la vie », ce serait plus « coton ».
Allez, fallait se lancer. Dans la tête de Joseph, la trame générale était en place : le déclencheur de la vocation, les études, les premiers succès, la reconnaissance internationale, puis revenir sur les œuvres majeures, la démarche artistique et enfin, l’intime, tenter de percer la cuirasse, faire parler la Miss sur elle-même, donner de la chair aux lecteurs…


La filature

Cet après-midi-là, on se bousculait un peu dans le grand hall du Royal College of Art. 
Parents, amis, amateurs éclairés et marchands d’art, tous tenaient à voir les différentes réalisations des élèves venant d’obtenir leur Master of Arts. Sue Pourlhom, son MA déjà en poche, était assez fière de son projet de fin d’étude. Son lièvre, entièrement fait de branchages, avec son air à la fois majestueux et champêtre, avait vraiment de la gueule. Mais quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’un homme - elle le reconnut au premier regard - vint la féliciter pour sa création. Flanagan ! Était-ce Dieu possible ? Elle manqua défaillir…

Sue Pourlhom avait très tôt manifesté des aptitudes hors du commun pour le dessin. Dès l’âge de huit ans, elle remplissait des carnets entiers de croquis et coloriages. Ses parents l’encouragèrent donc dans cette voie, ce qui l’avait, une bonne dizaine d’années plus tard, amenée à s’inscrire et suivre les cours du RCA dans le domaine « Arts appliqués – Beaux-Arts ».

Joseph avait récupéré cette info dans le documentaire de la BBC. Les parents de Sue y étaient interrogés sur l’enfance et les prédispositions de leur fille unique. Ils avaient répondu sobrement, étant d’un milieu social - la bonne société londonienne - où l’on reste toujours discret sur les parcours et les réussites ; pourquoi s’enorgueillir en effet de ce qui, somme toute, n’est que très… normal ? Sue était donc une petite fille douée. Mouai, ce n’était pas avec ça qu’il allait décrocher le Pulitzer…

Curieusement, après quelques mois de tâtonnement, Sue abandonna ses choix initiaux et s’orienta vers la sculpture plutôt que vers la peinture ou la photographie.
Bien lui en prit, puisque c’est grâce à son Lièvre qu’elle se fit remarquer par Barry Flanagan, le célèbre sculpteur.
Ils s’étaient déjà croisés, l’artiste ayant donné dans les années 80 quelques cours à la St Martin’s School of Art que la jeune femme avait également fréquentée. Elle se souvenait très précisément de son enseignement. Sue avait tout de suite admiré la démarche artistique originale du Gallois et ses œuvres postmodernes, en particulier son Lièvre anthropomorphique. 
Son « Animal aux grandes oreilles priant le Seigneur » était donc à la fois une référence et un hommage aux travaux de Flanagan.


Les complicités

Il n’en fallut pas beaucoup plus pour que sa carrière soit lancée. Avec la caution d’un tel Maître, les portes des galeries et expositions ne manquèrent pas de s’ouvrir à elle et, forte du réel talent qui était le sien, Sue gravit à son tour les marches de la notoriété.
Joseph connaissait la suite, qu’il avait trouvée pour partie en consultant les archives personnelles de François Pinault. Il prit ses notes dans l’ordre chronologique ; il les arrangerait ultérieurement, pour que son papier soit plus… palpitant : 

- Première grande expo au Palazzo Grassi, au côté de Damien Hirst. C’est grâce à ce dernier, dont elle partage l’appétence pour l’art-choc, qu’elle rencontre Keith Tyson, celui qui lui fera prendre son « grand virage technologique » en épousant ses théories relatives à « l’Art machine » et à la « prévalence nouvelle du numérique sur tout autre support d’aide à la création ». Sue Pourlhom s’engage en effet dès les années 2000 dans une révision radicale de sa manière de sculpter. 
- Finis l’osier, les branches de noisetier, les rameaux, les surgeons. Après son Lièvre du Royal College, œuvre hélas détruite, selon ses dires, par Sue Pourlhom elle-même, l’élite culturelle anglo-saxonne s’était pourtant pâmée devant son mouton en brindilles. « Richard’s sheep in an english garden » fut longtemps exposé au Tate Modern, au côté des sculptures organiques de Joseph Beuys, avant d’être remisé selon toute vraisemblance et pour d’obscures raisons dans les sous-sols du musée ; 
- Abandonnées les oies moulées en résine époxi de sa période « Parterres ordonnancés » (le thème de son exposition au Grassi), représentations d’anatidés que François Pinault affirma ne pas avoir conservées ; 
- Retour à ses premières amours, les croquis de volatiles, surtout des hérons, qu’elle numérise ensuite pour aboutir à des impressions 3D tendant à l’hyperréalisme ;
Ce fut, dit-elle, son grand « big bang » esthétique : son « Échassier apotropaïque bien qu’oxydé », aujourd’hui mythique, fut acquis de haute lutte par le MoMa chez Sotheby’s, pour la modique somme de 2.5 millions de dollars. Ce fameux Héron disparut du musée new yorkais quelques jours plus tard, sans qu’on n’ait jamais su comment.


L’indice

Interrogée un jour par l’éditorialiste de la revue The Art Newspaper, Sue Pourlhom fit cette déclaration étrange : 
« Vous me demandez quelles sont mes œuvres préférées ? Eh bien, ce sont celles qui bougent ! »
Dérouté, le journaliste lui demanda de bien vouloir préciser sa pensée. Elle se pencha vers lui et à voix basse, comme sur le ton de la confidence, énonça :
« Depuis toujours, j’ai cherché une forme de représentation des animaux qui me donne l’intime sentiment que la vie les habite, peu importe qu’ils paraissent ou non réalistes. Réussir une œuvre, c’est pour moi obtenir de tous ceux qui la contemplent une instinctive réaction de recul, comme lorsqu’une personne se tourne brusquement vers vous, alors que vous croyiez avoir affaire à un mannequin de cire. Vous comprenez ce que je veux vous dire ? »

Joseph, en relisant cet échange, se dit que non, il ne comprenait pas ce qu’elle voulait dire, mais qu’il y avait là quelque chose à creuser. Il nota dans son calepin : faire causer SP sur ses propres œuvres, surtout sur « celles qui bougent », et rajouta en marge un gros ?
Dans un article, par ailleurs assez bâclé, d’un Figaroscope de 2014, le pigiste de service rapportait une confession que lui aurait faite la plasticienne un soir de vernissage, dans une galerie de la Place des Vosges.
« Mes animaux (elle parlait de ses sculptures) ? Je les fais disparaitre chaque fois que je peux. Il faut les protéger des regards, pas vrai ? »
Cette anecdote, quoique incertaine, semblait cependant confirmer ce qui se disait depuis les tout débuts du succès de Sue. Celle qui n’allait plus tarder à devenir Lady Pourlhom semblait avoir en horreur le fait que ses créations soient exposées trop longtemps; la rumeur disait même qu’elle rachetait parfois une sculpture à son acquéreur fortuné pour satisfaire ce souhait. Pourquoi ?
Joseph écrivit à côté de la référence à l’article et en rouge - Pourquoi ? - dans son calepin. 


La confrontation

C’était la veille du grand jour ! Arrivé par l’Eurostar à London St-Pancras peu après 18h00, Joseph prit sa voiture de loc. pour rejoindre « L’hôtel du vin » à Cambridge (ça ne s’invente pas, sourit intérieurement Joseph) qu’avait réservé pour lui Judith, la secrétaire du patron. L’établissement était coquet et proposait un bar vintage accueillant, comme c’est très souvent le cas en Angleterre. Joseph commanda un Manhattan à Rory, le barman. Comme il avait dîné dans l’Eurostar, servi à sa place s’il vous plait (l’avantage de voyager en classe Standard Premier), il choisit de se coucher tôt. Il voulait relire ses notes dans la matinée, puis prendre la route pour Wicken, le lieu de résidence de Lady Pourlhom, en début d’après-midi. Il lui faudrait une bonne demi-heure à en croire Google Map. Mais surtout, il fallait qu’il soit au taquet, demain, lucide comme jamais, pour réussir à faire parler la prétendument peu loquace sculptrice anglaise.

Elle l’attendait sur le pas de sa porte. Joseph en fut touché. Pour quelqu’un ayant la réputation d’être farouche…
Elle l’accueillit avec courtoisie, avec gentillesse même pensa le journaliste :
« Venez, Monsieur, installons-nous dans le salon, vous voulez bien ! »
Le salon était une vaste pièce, cossue, chaleureuse. Elle lui désigna un fauteuil tournant le dos au bow-window qui donnait sur un grand jardin bien entretenu.
« Nous avons du travail, tous les deux, n’est-il pas vrai ? »
Joseph se demanda un court instant pourquoi elle l’installait ainsi, le jardin derrière lui, sans possibilité de profiter de la vue. Il oublia vite ce sentiment bizarre. Sue semblait apprécier le sérieux de Joseph, la connaissance érudite qu’il avait des mouvements artistiques de la fin 20ième début 21ième, de sa carrière et de ses œuvres. Séduite peut-être par son impertinence un poil irrévérencieuse, elle s’était livrée, surprenant Joseph par sa volubilité, parlant sans difficulté de ses années d’école, de ses rencontres. Deux heures déjà qu’ils conversaient lorsque Sue vint d’elle-même sur le terrain de ses recherches et évolutions artistiques.
Il profita de cette ouverture pour oser la question :
« Pourquoi, Madame, avez-vous choisi de détruire votre Lièvre ? »
- Je ne l’ai pas détruit !
- Pourtant, ne l’avez-vous pas vous-même déclaré ?
- Non, non ! J’ai dit que je l’avais fait… disparaitre. C’est très différent ! »
Saisissant la balle au bond, Joseph enchaina : « Comme votre Héron a disparu du MoMA ?
- Il n’a pas disparu, jeune homme, il s’est envolé » rétorqua-t-elle, énigmatique, lorsqu’à cet instant un homme entra dans la pièce. Sue fit les présentations :« Mon mari, Richard » 
Richard salua Joseph et, enchainant sans plus de formalité : « Cela fait un bon moment que vous parlez, tous les deux, vous devez avoir soif, non ? Je vous sers un Pimm’s ? »
« On est bien en été… et bien en Angleterre » songea Joseph.
Ils trinquèrent tous les trois, sirotèrent en échangeant des avis sur la canicule en cours, puis Lady Pourlhom se leva et dit, avec un petit sourire malicieux : « Allons faire un tour dans le jardin, voulez-vous. Ça nous dégourdira les jambes et l’esprit ».


Le dénouement

Le soleil était encore haut et le petit parc vraiment magnifique. Mais Joseph ne vit qu’une seule chose, là, devant lui, autour du splendide parterre de fleurs et arbustes, si savamment arrangé : un mouton, des oies, un héron et, central, dominant par sa grande taille les autres sculptures, le Lièvre !!!
Il était subjugué, à court de mots : « Mais, mais, Madame, ce sont vos créations !!! Comment peuvent-elles être ici ? C’est incroyable !
- Elles sont revenues, tout simplement. 
- Ah ! Oui ! Évidemment ! Revenues… Suis-je bête ! C’est normal, puisqu’elles bougent ! » 
Joseph n’avait cru pouvoir cacher son trouble qu’en risquant ce trait d’esprit. Mal lui en prit. 
Sue Pourlhom lui retourna :
« Notre entretien a sans doute déjà été trop long pour vous, mon garçon ! Vous perdez le fil…
Vous savez, j’ai cherché toute ma vie à rendre vivante la matière brute. Il se peut que j’aie fini par réussir, ne croyez-vous pas ?
Tenez, je vais vous raconter une petite histoire personnelle. J’ai eu le privilège, dans mes jeunes années, de rencontrer Picasso sur la Côte d’Azur où je passais les vacances avec mes parents. Comme je lui disais mes craintes adolescentes sur la vanité de la création artistique, il m’avait glissé dans le creux de l’oreille : Mademoiselle, n’oubliez jamais, l’art est un mensonge qui peut nous faire saisir la vérité. »
Éclatant d’un rire étonnamment juvénile, elle prit le bras de Joseph pour l’entrainer vers le salon.
Le journaliste jeta un dernier coup d’œil en arrière, vers le jardin. Et là, l'espace d'un instant, il lui sembla avoir vu le Lièvre lui adresser un petit salut amical en agitant sa patte droite…
La grande artiste à son bras, quittant ce jardin extraordinaire, Joseph se sentit soudainement et profondément heureux ; cette fois, ça y était, il le tenait, son article !!!

samedi 11 avril 2020

Les apprentis sorciers

Souvenirs, souvenirs. Un rien suffit parfois pour les faire ressurgir...


La nuit était déjà bien noire. C’était le bon moment. Alain repoussa ses draps et chuchota : « Gillou !!! Gillou !!! Tu dors ? »
Son petit frère bondit hors de son lit, en riant. « Chut !!! Tu vas réveiller les parents. On y va ? »
Pour mener à bien cette expédition nocturne, ils avaient comploté tous les deux depuis des jours.
Comment l’idée avait-elle surgi dans leurs petites cervelles de mômes, ils auraient été incapables de le dire. Toujours est-il qu’ils avaient élaboré un super plan pour aller cette nuit jusqu’à la plage toute proche et se baigner ; la mer serait assez haute pour ça. La marée ? A minuit ! C’est Monsieur Leboulch qui l’avait dit à leur père ce matin.
Ils s’étaient montrés gentils et obéissants toute la journée, pour que les parents n’aient pas la puce à l’oreille, comme disait leur Grand-Mère. Le soir, après dîner, ils avaient prétexté la fatigue et affirmé qu’ils voulaient se coucher de bonne heure. Ensuite, il leur suffirait d’attendre que tout le monde dorme. 
Ils mettraient leurs maillots de bain, leurs sandalettes en plastique, fileraient en douce jusqu’à la descente pour bateaux, et… plouf ! Oui, vraiment, ils avaient un super plan !!! 
Gillou avait été plus malin que lui, songea Alain, en voyant que son petit frère avait mis son maillot sous son pyjama. Il trépignait d’excitation : « T’es prêt ? A l’eau, à l’eau !!! », le pyjama déjà balancé à l’autre bout de la chambre…
« Chut, je te dis !!! »
En passant par le garage, on évitait de faire du bruit avec la porte d’entrée, toujours fermée à clé le soir. Mince ! La lampe à détection de mouvement, placée près du portail, inonda de sa clarté froide toute la cour. Pourvu que les parents ne se rendent compte de rien. Alain et Gilles s’immobilisèrent jusqu’à ce qu’elle s’éteigne. 35 secondes… « Ça y est, on peut y aller ! »
Ils prirent leurs jambes à leur cou pour passer le portail et se retrouver dans la rue, déclenchant ainsi à nouveau la lampe du garage. Mais ça n’avait plus d’importance, ils étaient dehors. L’aventure !!!
La rue était éclairée par des lampadaires. Le premier, placé à deux mètres à droite du portail, était en panne. Le suivant, à leur gauche, du côté de la mer, projetait sur l’asphalte un halo jaune pâle. Ils firent route dans sa direction. C’était un phare qui les guidait.
« Regarde, le phare, le phare ! », cria Alain à Gilles, et c’était comme si Long John Silver donnait le cap à suivre à Jim Hawkins. 
Les frangins atteignirent l’ilot créé par le réverbère. Hop ! Un pied dans la lumière et l’autre encore dans le noir, comme s’ils abordaient l’île au trésor. 
Il se produisit alors un phénomène étrange ; les deux gamins eurent une sorte de vertige et d’un coup, ils se retrouvèrent chez leur Grand-Père, dans le midi. Ils étaient tous deux accroupis devant un gros poste de radio La-voix-de-son-maître qui faisait également office de tourne-disque. En soulevant le plateau supérieur, on avait accès à la platine. Grand-Père leur montrait comment faire : « Vous voyez, les enfants, on pose le disque sur le plateau rond, on appuie là pour qu’il se mette à tourner, on prend délicatement le bras, on pose le saphir, cette pointe qui est là au bout, sur le bord du disque, et voilà !!! »
Fascinés, ils écoutèrent religieusement l’histoire des trois mousquetaires et des férets de la Reine, s’identifiant à d’Artagnan tout en parcourant le petit livre illustré associé au vinyle…
Pouf ! Retour dans le cercle du lampadaire ! Que s’était-il passé ? La tête leur tournait un peu. 
Étonnés plus qu’effrayés, ils se regardèrent, éclatèrent de rire et, à toutes jambes, comme pour oublier ce qui venait de se passer, filèrent en direction du prochain cercle de lueur jaune, à environ vingt mètres de là.
Même tour de magie ! Cette fois-ci, ils étaient à la neige, poussant et tirant une luge fabriquée par leur père. D’enfer, la luge ! Avec ses gros patins bien larges, elle descendait plus vite que toutes les autres. Ils mettaient la pâtée à tous les copains du quartier, avec leurs vraies luges de sports d’hiver qui glissaient mal sur cette neige de région parisienne. 
Arrivés en bas de la pente… ils sentirent la fraicheur estivale du bord de mer. Bizarre tout de même, même pour des enfants encore capables d’accepter le merveilleux comme normal. Ils tinrent conciliabule. Que fallait-il faire à présent ? Deux fois les réverbères les avaient projetés dans leurs propres souvenirs ; et il y en avait encore trois avant d’atteindre le rivage.
Alain dit à son frère : « Reste là, je vais voir si ça continue sous la lampe suivante, et si c’est ok, je t’appelle. D’accord ? 
- D’accord. Mais tu me laisses pas tout seul longtemps ! Tu le jures, hein ? Promis ? 
- Promis. J’y vais ! »
L’ainé s’avança donc prudemment, avec une pause après chaque pas, jusqu’au quarantième pas. Vingt mètres. Le troisième éclairage de la rue atteint, il allait bien voir. Poser un pied, non, le bout du pied seulement, là où le bitume se mettait à briller.
Un porche. Ils avaient marché un bon moment, en se tenant par la main. « On va jusqu’à la pointe ? » avaient-ils projeté, mais à cause du crachin, ils avaient renoncé. 
Un porche, un peu sombre, assez profond pour les abriter, lui et son amoureuse. Il décida, à moins que ce fut elle, que c’était l’instant et l’endroit qui convenaient. Ils s’embrassèrent…
« C’est pas un souvenir, ça ! » Alain n’y comprenait plus rien. Il se passait quoi, là ? Voilà que les réverbères lui prédisaient l’avenir. Enfin, peut-être…
Il respira un grand coup et appela son frère : « Tu peux venir, y’a pas de danger ». Lorsque Gilles arriva en courant à sa hauteur, une autre vision s’installa aussitôt. 
Ils étaient tous les deux sur un bateau, avec leur père à la barre. Il paraissait heureux, leur papa, il souriait, mais il était plus vieux que maintenant. Les deux enfants prirent peur à cet instant. Se voir plus âgés, eux, passe encore, mais Papa…
Ils jetèrent un œil vers la descente de bateau, à deux lampadaires de distance. Deux ronds de lumière qui leur révèleraient peut-être des trucs qu’ils n’avaient pas envie de connaitre. Une hésitation, et puis, d’un seul et même élan, une course de dératés vers la maison. 
Ils ne sauraient jamais ce que les deux éclairages extérieurs restants avaient à leur apprendre. Tant mieux, oui, tant mieux ! Leur chambre était un refuge, leurs lits un port d’attache. L’île au trésor, c’était fini. Ils se blottirent tous deux sous leurs draps et prièrent pour ne pas faire de cauchemars.
Le lendemain matin, c’est leur mère qui vint les sortir du lit : « Debout les grands ! Il fait beau, vous allez prendre votre petit déjeuner et après, si vous voulez, on fera un tour à la plage. Ça vous dit ? »
Les deux garçons se regardèrent et répondirent à leur mère, très étonnée, ne comprenant pas ce qu’ils tentaient de lui dire :
« On reste dans la maison », marmonna Alain. 
Gillou rajouta, en fronçant les sourcils : « On reste dans… le maintenant ! »