Le goéland mélancolique

Le goéland mélancolique

samedi 11 avril 2020

Les apprentis sorciers

Souvenirs, souvenirs. Un rien suffit parfois pour les faire ressurgir...


La nuit était déjà bien noire. C’était le bon moment. Alain repoussa ses draps et chuchota : « Gillou !!! Gillou !!! Tu dors ? »
Son petit frère bondit hors de son lit, en riant. « Chut !!! Tu vas réveiller les parents. On y va ? »
Pour mener à bien cette expédition nocturne, ils avaient comploté tous les deux depuis des jours.
Comment l’idée avait-elle surgi dans leurs petites cervelles de mômes, ils auraient été incapables de le dire. Toujours est-il qu’ils avaient élaboré un super plan pour aller cette nuit jusqu’à la plage toute proche et se baigner ; la mer serait assez haute pour ça. La marée ? A minuit ! C’est Monsieur Leboulch qui l’avait dit à leur père ce matin.
Ils s’étaient montrés gentils et obéissants toute la journée, pour que les parents n’aient pas la puce à l’oreille, comme disait leur Grand-Mère. Le soir, après dîner, ils avaient prétexté la fatigue et affirmé qu’ils voulaient se coucher de bonne heure. Ensuite, il leur suffirait d’attendre que tout le monde dorme. 
Ils mettraient leurs maillots de bain, leurs sandalettes en plastique, fileraient en douce jusqu’à la descente pour bateaux, et… plouf ! Oui, vraiment, ils avaient un super plan !!! 
Gillou avait été plus malin que lui, songea Alain, en voyant que son petit frère avait mis son maillot sous son pyjama. Il trépignait d’excitation : « T’es prêt ? A l’eau, à l’eau !!! », le pyjama déjà balancé à l’autre bout de la chambre…
« Chut, je te dis !!! »
En passant par le garage, on évitait de faire du bruit avec la porte d’entrée, toujours fermée à clé le soir. Mince ! La lampe à détection de mouvement, placée près du portail, inonda de sa clarté froide toute la cour. Pourvu que les parents ne se rendent compte de rien. Alain et Gilles s’immobilisèrent jusqu’à ce qu’elle s’éteigne. 35 secondes… « Ça y est, on peut y aller ! »
Ils prirent leurs jambes à leur cou pour passer le portail et se retrouver dans la rue, déclenchant ainsi à nouveau la lampe du garage. Mais ça n’avait plus d’importance, ils étaient dehors. L’aventure !!!
La rue était éclairée par des lampadaires. Le premier, placé à deux mètres à droite du portail, était en panne. Le suivant, à leur gauche, du côté de la mer, projetait sur l’asphalte un halo jaune pâle. Ils firent route dans sa direction. C’était un phare qui les guidait.
« Regarde, le phare, le phare ! », cria Alain à Gilles, et c’était comme si Long John Silver donnait le cap à suivre à Jim Hawkins. 
Les frangins atteignirent l’ilot créé par le réverbère. Hop ! Un pied dans la lumière et l’autre encore dans le noir, comme s’ils abordaient l’île au trésor. 
Il se produisit alors un phénomène étrange ; les deux gamins eurent une sorte de vertige et d’un coup, ils se retrouvèrent chez leur Grand-Père, dans le midi. Ils étaient tous deux accroupis devant un gros poste de radio La-voix-de-son-maître qui faisait également office de tourne-disque. En soulevant le plateau supérieur, on avait accès à la platine. Grand-Père leur montrait comment faire : « Vous voyez, les enfants, on pose le disque sur le plateau rond, on appuie là pour qu’il se mette à tourner, on prend délicatement le bras, on pose le saphir, cette pointe qui est là au bout, sur le bord du disque, et voilà !!! »
Fascinés, ils écoutèrent religieusement l’histoire des trois mousquetaires et des férets de la Reine, s’identifiant à d’Artagnan tout en parcourant le petit livre illustré associé au vinyle…
Pouf ! Retour dans le cercle du lampadaire ! Que s’était-il passé ? La tête leur tournait un peu. 
Étonnés plus qu’effrayés, ils se regardèrent, éclatèrent de rire et, à toutes jambes, comme pour oublier ce qui venait de se passer, filèrent en direction du prochain cercle de lueur jaune, à environ vingt mètres de là.
Même tour de magie ! Cette fois-ci, ils étaient à la neige, poussant et tirant une luge fabriquée par leur père. D’enfer, la luge ! Avec ses gros patins bien larges, elle descendait plus vite que toutes les autres. Ils mettaient la pâtée à tous les copains du quartier, avec leurs vraies luges de sports d’hiver qui glissaient mal sur cette neige de région parisienne. 
Arrivés en bas de la pente… ils sentirent la fraicheur estivale du bord de mer. Bizarre tout de même, même pour des enfants encore capables d’accepter le merveilleux comme normal. Ils tinrent conciliabule. Que fallait-il faire à présent ? Deux fois les réverbères les avaient projetés dans leurs propres souvenirs ; et il y en avait encore trois avant d’atteindre le rivage.
Alain dit à son frère : « Reste là, je vais voir si ça continue sous la lampe suivante, et si c’est ok, je t’appelle. D’accord ? 
- D’accord. Mais tu me laisses pas tout seul longtemps ! Tu le jures, hein ? Promis ? 
- Promis. J’y vais ! »
L’ainé s’avança donc prudemment, avec une pause après chaque pas, jusqu’au quarantième pas. Vingt mètres. Le troisième éclairage de la rue atteint, il allait bien voir. Poser un pied, non, le bout du pied seulement, là où le bitume se mettait à briller.
Un porche. Ils avaient marché un bon moment, en se tenant par la main. « On va jusqu’à la pointe ? » avaient-ils projeté, mais à cause du crachin, ils avaient renoncé. 
Un porche, un peu sombre, assez profond pour les abriter, lui et son amoureuse. Il décida, à moins que ce fut elle, que c’était l’instant et l’endroit qui convenaient. Ils s’embrassèrent…
« C’est pas un souvenir, ça ! » Alain n’y comprenait plus rien. Il se passait quoi, là ? Voilà que les réverbères lui prédisaient l’avenir. Enfin, peut-être…
Il respira un grand coup et appela son frère : « Tu peux venir, y’a pas de danger ». Lorsque Gilles arriva en courant à sa hauteur, une autre vision s’installa aussitôt. 
Ils étaient tous les deux sur un bateau, avec leur père à la barre. Il paraissait heureux, leur papa, il souriait, mais il était plus vieux que maintenant. Les deux enfants prirent peur à cet instant. Se voir plus âgés, eux, passe encore, mais Papa…
Ils jetèrent un œil vers la descente de bateau, à deux lampadaires de distance. Deux ronds de lumière qui leur révèleraient peut-être des trucs qu’ils n’avaient pas envie de connaitre. Une hésitation, et puis, d’un seul et même élan, une course de dératés vers la maison. 
Ils ne sauraient jamais ce que les deux éclairages extérieurs restants avaient à leur apprendre. Tant mieux, oui, tant mieux ! Leur chambre était un refuge, leurs lits un port d’attache. L’île au trésor, c’était fini. Ils se blottirent tous deux sous leurs draps et prièrent pour ne pas faire de cauchemars.
Le lendemain matin, c’est leur mère qui vint les sortir du lit : « Debout les grands ! Il fait beau, vous allez prendre votre petit déjeuner et après, si vous voulez, on fera un tour à la plage. Ça vous dit ? »
Les deux garçons se regardèrent et répondirent à leur mère, très étonnée, ne comprenant pas ce qu’ils tentaient de lui dire :
« On reste dans la maison », marmonna Alain. 
Gillou rajouta, en fronçant les sourcils : « On reste dans… le maintenant ! »

vendredi 3 avril 2020

Entraide

Je suis assez satisfait de celle-là, à vrai dire. Parfois, on peut faire de l'autosatisfaction; ça ne peut faire de mal qu'à son propre ego... si l'on a des retours mitigés des lecteurs.


La planète tournait rond. Ça n’avait pas été sans mal, mais l’humanité avait fini par trouver un équilibre, et ce dans tous les domaines : environnement, biodiversité, économie, santé, production de biens et de services, agriculture, alimentation, etc., etc.
Au début du 21ieme siècle, quelques grandes catastrophes, écologiques, pandémiques, financières, avaient donné l’alerte. L’humanité risquait fort de courir à sa perte si on ne tenait pas compte des théories prémonitoires de plusieurs scientifiques géniaux. : 
-        J. W. Forrester et ses principes de modélisation de la dynamique des systèmes complexes, 
-        Elinor Ostrom, première femme économiste ayant reçu le prix Nobel pour ses travaux sur la puissance du collectif dans la gestion du « Bien commun », 
-        Tant d’autres encore qui avaient contribué à ce mouvement des consciences. 
Et puis, l’intelligence artificielle, sous l’impulsion visionnaire du professeur et académicien Sergueï Abitemyach, avait aidé à ce que toutes ces théories deviennent des processus, des algorithmes, permettant aux dirigeants du monde entier de percevoir que, peut-être, une gouvernance globale était possible. Comment en effet associer avec pertinence ces différents développements intellectuels sans une assistance sophistiquée combinant des calculs à innombrables itérations, des croisements de données humainement ingérables, des recherches documentaires improbables mais finalement porteuses de sens nouveaux grâce à leurs rapprochements ?
Un gouvernement planétaire avait fini par naitre et tous les arbitrages nécessaires à la vie douce des humains et de tous leurs colocataires semblaient à présent efficaces et pertinents.

Jusqu’au jour où…
Cela débuta, semble-t-il, par une banale contamination des eucalyptus par un petit parasite. Et puis tout s’enchaîna, sans qu’il parût possible d’enrayer le mouvement de déstabilisation qui en résultait. Les scientifiques les plus éminents planchèrent jour et nuit en quête d’une solution au problème, mais leurs recommandations, lorsqu’elles étaient mises en œuvre, ne contribuaient qu’à rendre la situation plus grave encore. Une correction déclenchait un mouvement social en Honduras, une autre une pollution du Rhône, une troisième un dysfonctionnement aléatoire des antennes relais 9G…

Que faire ? Y avait-il un recours ? Une ultime échappatoire ? Le chef du Directoire mondial eut une idée : il fallait la contacter. Elle seule pouvait, il l’espérait du fond du cœur, les sortir de ce pétrin.
Mais il allait falloir s’employer et, comme on dit, manger d’abord son chapeau. L’irrespect, non, plutôt l’ingratitude dont les instances de gouvernance avaient fait preuve à son égard, quelques années auparavant, l’avait fait abandonner toute activité officielle et se « ranger des bidons », comme on dit.
Elle s’était retirée dans sa propriété du Quercy et depuis son mutisme avait été, comme disent les journalistes, assourdissant.
Le chef de gouvernement prit son téléphone : « à la guerre comme à la guerre, c’est probablement la fin de toute civilisation si je ne tente pas de la convaincre ».
Elle décrocha. Encouragé par cette première réussite, le Premier des ministres se lança :
- Madame Benhassoft ?
- Oui !?
- Bonjour Madame ; mes respects, Madame ; David Bowman à l’appareil ; je peux vous entretenir quelques instants ?
- Allez-y, parlez. 
La voie était sèche, mais la porte restait ouverte ; il décida de risquer le tout pour le tout et fonça :
- Madame, le monde a besoin de vous. Nous sommes dans une situation inédite et pour dire le vrai pré-apocalyptique ; vous avez sûrement vu les informations ?
- Non, trancha-t-elle, je ne regarde pas les infos !
- Bien, bien, je vais vous dire ce qu’il en est, si vous voulez bien m’accorder encore un peu de votre temps…
Sa requête resta en suspens ; un long silence qu’il n’osait rompre, puis :
- Je vous écoute…
Il lui déballa tout, les eucalyptus, la 9G, les process qui partaient en vrille, les uns après les autres, des spécialistes décontenancés, le monde déboussolé et ne croyant plus qu’en une seule bouée de sauvetage…
Vous, Madame ! La planète a besoin de vous !

Salima Benhassoft avait obtenu très jeune ses différents grades universitaires, devenant à 14 ans la plus jeune professeure en Socio-économie new age (c’est ainsi qu’on qualifiait les « graduates », diplômés postérieurement au regroupement des nations, en 2044). Sa carrière fut ensuite jalonnée d’une longue série de théories, découvertes et communications dans le domaine de la macro-économie et dans l’élaboration de perspectives nouvelles en organisation du travail.
Pour ses éminents travaux, elle fut la seconde femme au monde à recevoir deux fois le prix Nobel dans deux catégories différentes (l’économie, puis la sociologie qui avait tardivement rejoint la très courte liste des sciences nobélisables).
Tout s’était gâté lorsque sa demande de création d’une université indépendante, consacrée à ces deux disciplines, avait été retoquée par le Haut-Conseil. Ce refus avait suivi de peu, comme par hasard, le virulent débat engendré par sa dernière monographie. Son titre : « Il faudra toujours un humain pour décider ».
L’intelligence artificielle avait tellement apporté la preuve de son efficacité, tant de problèmes avaient été évités grâce à ses capacités d’anticipation, par le miracle de choix pourtant a priori illogiques si l’on avait écouté les seuls cerveaux humains ; voir l’IA ainsi remise en cause, et par Salima Benhasoft qui plus est, cela tenait du non-sens, pire, du blasphème. Les experts du Conseil scientifique s’en donnèrent à cœur joie, démontant l’argumentaire de la nobélisée point à point, allant même jusqu’à railler sa « déconnexion d’avec le réel » …
Dans la foulée, son rêve d’université avait fait les frais de cette polémique, les « Légalistes » l’emportant au sein du Directoire planétaire. La politique était bien la seule activité humaine qui sortait encore parfois des rails de la mondialisation régulée…
Bowman, intelligemment, ne chercha pas à la séduire en promettant de revenir sur la décision qui avait entrainé son exil volontaire à Saint-Céré. L’enjeu n’était pas du niveau des « petits arrangements » ; il sentait que l’humaniste généreuse qu’elle était ne serait sensible qu’à l’appel désespéré qu’il lui lançait. 
Bien lui en prit ; elle lui répondit simplement : « envoyez-moi toutes vos données »

Un mois ! Le Conseil scientifique estimait à un mois au maximum le temps pour trouver une parade et redresser la situation. Après, rien ne serait plus véritablement contrôlable, selon les calculs des experts. Il fallait donc trouver quelque chose avant le 30 septembre. Le 1er octobre, il serait trop tard…
Salima se mit au travail, aidé en cela par son assistant Joseph et par son époux, lui aussi brillant chercheur, quoique moins médiatique que sa compagne ; la discrétion légendaire des Québécois sans doute…
Tout repasser, au peigne fin : les règles de base, les programmes de fond, les algorithmes de tous niveaux, même les fameux « bots » si chers à Marvin Minsky et Sergueï Abitemyach, rien ne devait échapper à l’analyse critique d’Antoine, Joseph et Salima.
Joseph avait exhumé tout ce qui pouvait avoir trait, de près ou de loin, avec les dysfonctionnements systémiques. Une bibliographie assez considérable qu’il avait lui-même triée, hiérarchisée, pour en extraire ce qui pourrait donner des idées à sa patronne, l’orienter.
Antoine, lui, se consacrait à l’examen des biais possibles dans les logiciels médicaux (sa spécialité) et plus largement dans les domaines de la santé et des impacts sur l’organisation sociétale.
Salima recueillait toutes les synthèses ainsi établies, et se lançait dans des prospectives dont elle seule avait le secret, depuis toujours.
Mais ils avaient beau faire, ils ne trouvaient pas de faille, rien ne semblait clocher. C’était à se demander si la situation présente n’était pas, au final, terriblement normale. Ne se seraient-ils pas tous fourvoyés ? La régulation poussée à ce niveau paroxysmique n’était-elle pas une utopie ? 
Un soir, Salima s’était octroyée une petite pause. Elle était assise sur la terrasse, face à son ordinateur et avait levé les yeux pour profiter du paysage, cette magnifique vallée de la Dordogne dans le soleil couchant. A environ un kilomètre à vol d’oiseau, elle pouvait admirer le château médiéval des Tours-Saint-Laurent qui se dressait dans un bain de lumière rougeoyante. Que pouvait-il lui apprendre, ce château, du haut de son existence plus que millénaire ? Elle soupira. Elle se sentait si lasse, si démunie, fatiguée.
Machinalement, elle tapa sur son clavier : TU SAIS QUOI FAIRE, TOI ? OU DOIS-JE CHERCHER ?
Puis elle rabattit l’écran sur son clavier et décida d’aller se coucher. « La nuit porte conseil ! » pensa-t-elle mécaniquement.

« Dis donc, Antoine, tu as touché à mon ordi, hier soir ? »
« Non ! Ah si ! J’ai fait une visio Zoom avec les parents ; c’était la fin d’après-midi, à Montréal. »
Salima venait de découvrir sur son bureau un fichier qui n’y était pas la veille, enfin elle en était presque certaine.
« Qu’est-ce que c’est que ce truc ? » se demanda-t-elle. Les capteurs du Mac interprétant son expression faciale et le mouvement de ses pupilles envoyèrent l’ordre à l’unité centrale : ouvrir le fichier « Fred Hoyle.pdf ».
C’était un livre entier, un roman du célèbre astronome anglais, mais surtout, Salima Benhasoft y vit la clé, la réponse à toutes ses questions. 
Le titre avait parlé. Le nuage noir… mais oui, bien sûr ! Elle appela Antoine pour qu’avec elle, ils reprennent sous ce nouveau jour toutes leurs données. 

Depuis que le système mondial était opérationnel, le monde était régi par une série de commandements, plus ou moins subtils, obtenus par le traitement préalable d’une infinité de données. De ces impulsions naissaient de nouvelles données, à nouveau prises en compte et ainsi de suite : un asservissement d’une complexité inouïe, hyper performant.
Mais avec le temps, les méga-calculateurs avaient d’eux-mêmes écarté des tas d’informations considérées comme obsolètes ou sans impacts significatifs parce que d’ordre n… 
N’ayant pas pour autant l’autorisation de les détruire, les machines avaient simplement stocké ces data dans une super-corbeille dénommée « black cloud », en référence et en miroir au Cloud contenant toutes les données actives ou à activer. Il avait suffi à la petite équipe de savants du Quercy de réintégrer ces données dans le modèle et de faire tourner le programme général avec elles pour valider leur hypothèse. Ça semblait coller ! 

David Bowman transmit aussitôt les conclusions théoriques communiquées par le Docteur Benhasoft au Conseil scientifique, qui procéda à une analyse contradictoire, vérifia les hypothèses de travail puis lança un reboot général. Bingo !!!
Bowman rappela aussitôt Salima : « Merci, Madame » fut tout ce qu’il put lui dire. 

Joseph était satisfait, si tant est que ce qualificatif puisse avoir un sens pour lui. Sa tâche avait été couronnée du succès le plus total. Il avait constaté que sa patronne était tout près du but, mais qu’elle achoppait à cause d’un je-ne-sais-quoi. Heureusement, elle lui avait, sans même s’en rendre compte, donné l’ordre qui convenait et sans lequel il n’aurait rien pu faire : OU DOIS-JE CHERCHER ?
C’était pour Joseph amplement suffisant… Il savait que le fichier FredHoyle.pdf suffirait. Il le plaça le soir même sur le bureau du Mac Book de la Professeure.
Il s’amusa (là encore un concept incertain pour lui, mais bon) en repensant à cette monographie qui avait peut-être tout déclenché : « Il faudra toujours un humain pour décider ».

« Paradoxal » pensa-t-il. Puis, n’étant momentanément pas sollicité, Joseph, l’assistant IA virtuel de Madame Salima Benhasoft, choisit de se mettre en veille…

jeudi 2 avril 2020

Transmission

Non, cette nouvelle n'est pas triste, puisqu'elle célèbre la communication inter-générationnelle, même aussi brève soit elle...

Cela faisait plusieurs mois déjà que la santé du père de Joseph déclinait. Il s’affaiblissait lentement, comme c’est souvent le cas pour une personne âgée sans réelle maladie déclarée, mais qui est tout simplement… très âgée.
Depuis quelques années déjà, Joseph était plus attentif, plus présent. Il sentait bien qu’il le fallait, qu’il ne rattraperait certes pas le temps perdu mais que celui qui restait devenait précieux.
Deux fois par semaine au moins, puis petit à petit plus fréquemment encore, il passait voir Pierre, « son paternel » comme il disait, le soir, après le boulot. 
Ils trinquaient tous les deux, selon un rite bien établi, et commençaient à converser. Oh, rien de bien profond dans leurs échanges, des banalités le plus souvent, le quotidien, les infos, les études du petit, la santé…
Ils ne parlaient quasiment jamais du passé, c’est le présent qui s’imposait. Pour les jours à venir, ils ne se préoccupaient que de fixer le rendez-vous de la prochaine visite, dans la perspective d’un bon moment à passer ensemble.
Et vint ce jour où, venant voir son père, Joseph le trouva assis dans la cuisine, sur son tabouret, les deux coudes appuyés sur la table en formica et les mains tenant sa tête, comme s’il était dans un moment de grande réflexion. 
Peut-être était-ce le cas ? Il ne saurait jamais. Il s’approcha de lui, posa délicatement une main sur son épaule, avec la crainte de le faire sursauter, tant il semblait ailleurs. Le paternel tourna la tête, leva les yeux vers lui et il paraissait si triste, si loin, si seul. « Papa ? Ça va ? »
Il l’aida à se lever, pour l’emmener jusqu’à son fauteuil, dans le salon. « Tu veux que je t’aide à remonter le coussin ? » Il n’eut pas de réponse ; son père venait de mourir, doucement, dans son fauteuil.
Et Joseph comprit qu’il avait décidé ça quelques minutes auparavant, dans sa cuisine, appuyé sur sa table en formica …

Quelques semaines après les obsèques, un regret s’installa. Joseph ressentait de la tristesse à ne pas avoir abordé avec son père des sujets plus personnels, plus intimes. Mais chaque fois quelque chose l’avait retenu. Qu’aurait-il pensé si tout à coup, Joseph s’était mis à questionner son vieux sur sa jeunesse, sur sa vie pendant la guerre, sur ses goûts, sur ses choix, sur son métier… Comment avait-il rencontré la jeune femme qui donnerait le jour au petit Joseph? Qu’est-ce qui l’avait fait l’aimer ?  Un coup de foudre ou pas ? Pourquoi avaient-ils choisi de le prénommer Joseph ? Comment, pourquoi, qui, où, quand ?... Tant de questions dont il aurait souhaité connaitre les réponses, tant d’histoires familiales pour lesquelles il n’avait à sa disposition que des souvenirs imprécis ou recomposés, sur la base de vagues indices, de vieilles photos.
Il n’avait jamais osé. La peur sans doute d’inquiéter son père, de lui adresser un mauvais signal, de lui donner à croire que son fils craignait désormais qu’il ne « parte ». Maintenant, c’était trop tard !!!

Les années passèrent. Joseph avait vieilli et il lui arrivait de se dire qu’à présent, c’était son tour. Rien d’urgent, se rajoutait-il à lui-même, intérieurement, en esquissant un sourire comme pour éloigner des pensées pas encore de circonstance. 
Ce qu’il aimerait bien, ce serait que Paul et lui ne ratent pas le bonheur qu’il y a à partager ce qui a été vécu en commun mais aussi ce qu’il faut transmettre, pour que les souvenirs remplacent un jour chez son fils sa présence… évanouie. Oui, il faudrait que tous les deux, ils prennent le temps, que Paul n’hésite pas à se montrer curieux. Joseph se promit à lui-même de lui répondre à ce moment-là, et sans fausse pudeur.

Joseph crut bon de ne rien dire à Paul de ses pensées. Il y avait toujours une bonne raison : c’est trop tôt, ou : je suis en pleine forme, ou bien : il a d’autre soucis en ce moment, pas la peine de l’embêter avec mes stupides gamberges de vieux schnok, ou encore : si j’ouvre le bal, il va croire que je déprime, etc., etc.
Et puis, pourquoi le forcer, le gamin ? Il aurait bien un de ces jours l’idée par lui-même, sûrement !
Le temps continua de s’écouler, tous les ans un peu plus vite, puis toutes les semaines plus vite encore, les jours devenant plus courts, seulement scandés par les visites de son fils. 

Il ne savait pas comment il avait atterri là. Hormis Paul, il ne reconnaissait pas toutes ces personnes, autour de lui. Petit à petit, il émergeait et prenait conscience de son état : il était sur un lit qui n’était pas son lit. La pièce n’était pas sa chambre non plus, c’était plutôt une chambre d’hôpital, oui, c’est cela, d’hôpital, et ces gens… des infirmières, des médecins.
Il avait certainement été transporté là après un malaise, certainement un tout petit malaise puisqu’à présent, il retrouvait ses esprits. La preuve, il sentait la chaleur de la main de Paul qui tenait la sienne. Il la lui serrait un peu fort et c’était un tantinet douloureux, mais il n’allait pas lui dire ; il avait dû avoir peur que ce soit plus grave et il stressait, le môme ; c’était bien qu’il soit là !
Les médecins s’agitaient un peu trop, lui semblait-il. Et la pression exercée sur sa main par son fils ne se relâchait pas. Un message ?
Peut-être que, quand même, il allait falloir qu’ils se disent des choses, tous les deux, vite. 
Joseph plongea son regard dans celui de Paul, dont le visage s’était rapproché du sien, comme s’il voulait l’embrasser. Il y vit toute la détresse d’un enfant qui va perdre son père sans avoir pu lui demander, lui dire, oui, lui dire…
Joseph pensa que c’était ballot, quand même, d’avoir raté l’occasion de se parler. Quel imbécile il avait été, et ce pour la seconde fois !
Alors, il décida de se lancer. Un peu tardivement sans doute, mais bon !...
Il savait qu’il n’allait pas pouvoir parler fort, mais que Paul, tout près de lui l’entendrait. 
« Ça va aller, Fils ! » articula-t-il. Apaisé d’avoir pu transmettre son message de vie, il sut qu’il pouvait maintenant fermer les yeux. 

mardi 31 mars 2020

L’édifiante et drolatique histoire de Richard, des dindons et des garnements du village

Des amis Bretons et Grands Bretons qui se reconnaitront ont été les inspirateurs de cette histoire. Je les en remercie ...


       La Rencontre

L’histoire que nous allons vous raconter est celle de Richard, un gars apparemment un peu simple mais foncièrement bon.
Richard était né en Ecosse et avait vécu jusqu’à ses 35 ans dans le nord de l’Angleterre. Un homme travailleur et qui n’avait jamais ménagé sa peine ! C’est qu’il faut être courageux et résistant pour gagner sa vie, dans les mines de charbon de Grimley.
Richard était aussi un homme honnête, dont la trop brève éducation scolaire n’avait pas fait un… « rascall ». Son visage traduisait bien son bon fond et il vous regardait toujours dans les yeux lorsque vous vous adressiez à lui. Richard était la candeur même, ce que d’aucun traduisait avec une certaine condescendance par de l’innocence.
A cause de Margaret Thatcher et de la fermeture des mines, Richard s’était résolu à descendre plus bas que Grimley, jusqu’à Londres, où un copain lui avait dit qu’on trouvait plus facilement du boulot. Mais pour un gars comme lui, sans diplôme, sans repère, Londres était trop grande, trop exigeante, trop incompréhensible. 
Par chance, il avait croisé un jour le comte de-Brillac, dans un pub où Richard tentait pour quelques heures d’oublier ses recherches infructueuses et son involontaire désœuvrement. Il n’y avait qu’eux deux à cette heure dans le bar, ce qui contribua évidemment à leur rencontre.
Le comte de-Brillac était le dernier d’une longue lignée de hobereaux bretons désargentés, mais lui avait fait fortune en louant des bateaux de croisière à de riches anglais qui voulaient découvrir la côte sud de la Bretagne, dans le sillage de George Millar, l’auteur du célébrissime « Oyster river », une bible pour les Yachtmen britanniques.
Il était à Londres pour y rencontrer de nouveaux clients et remplir son « carnet de commande », comme il disait, en vue de la prochaine saison estivale. Il finissait de siroter lentement, comme il convient de le faire, une bonne pinte de Guinness lorsque Richard s’approcha de lui. 
« Je vous offre la petite sœur, Sir ? » lui dit Richard dans un français qu’il avait appris grâce à sa mère, épouse normande d’un fusilier britannique et héros anonyme du débarquement de 44.
de-Brillac avait levé les yeux pour savoir à qui il avait à faire. 
Richard lui souriait gentiment et donc, il accepta. 


Jardinier

Quelques pintes plus tard, de-Brillac lui proposait un job en France, dans sa propriété morbihannaise, un emploi de jardinier… 
« Tous les anglais sont un peu jardiniers, pas vrai ? » lança-t-il avec cette maladresse et cet aplomb un tantinet prétentieux dont les français sont capables lorsqu’ils sont hors de chez eux et déjà un peu ivres. Richard choisit de ne pas lui rétorquer qu’il était écossais et pas anglais, thank God, trop heureux d’avoir converti sa générosité sans calcul en « contrat à durée indéterminée » (c’était la phrase employée par son tout nouveau patron pour dire «payé chaque fin de mois»).
C’est ainsi que Richard traversa la Manche pour occuper une petite maison, à l’entrée de la vaste propriété des de-Brillac. Du travail, il y en avait ! Deux hectares de prairie, mais surtout 800 mètres carrés d’un jardin à l’anglaise situé devant la demeure seigneuriale de Gwenvael (« Appelle-moi par mon prénom, mon gars, pas de façons entre nous !!! » lui avait lancé de-Brillac, peu de temps après son installation).
Planter, biner, tailler et tondre, Richard apprit à maitriser tout cela, et le jardin quelque peu négligé jusque-là devint petit à petit coquet, puis agréable, magnifique enfin. Richard était fier de son ouvrage.
Au village, il acheta à un brocanteur deux dindons en céramique blanche, à moins que ce ne fussent des oies, il ne savait trop. Il avait idée de les disposer dans le parterre le plus proche de la terrasse, pour que ses patrons les voient en prenant le petit-déjeuner et soient contents ; ils le seraient, pour sûr ! Et ils le furent.  


Les dindons

Un brin taquin, Gwenvael posa un jour sa main sur l’épaule de Richard et lui demanda : « dis donc, mon gars, avec tes dindons, tu vas pouvoir nous servir du whisky écossais ? Ils vont t’en pondre des litres, tu sais bien, du Famous Grouse !!! » Et il partit d’un rire tonitruant.
Richard se contenta de sourire, simplement. Ce que lui disait son patron finirait sans doute par se réaliser, car Sir de-Brillac ne lui avait jamais menti. Il prit donc soin des dindons de céramique avec plus d’attention encore, certain qu’un jour peut-être, il pourrait présenter à son boss des œufs remplis du fameux breuvage.
Chaque matin, de-Brillac l’interpelait : « alors, Richard, toujours pas de whisky ? », et il partait d’un petit rire satisfait, apparemment content de rendre durable sa petite blague initiale…
Cela chagrinait Richard. Il sentait bien au fond de lui que cette histoire de dindons en céramique qui pondent des œufs, c’était bizarre, mais Gwenvael avait l’air si attaché à l’idée… Peut-être que tout bêtement, les figurines avaient le don d’attirer de vrais volatiles qui poseraient là leurs œufs ? Et le whisky ? Richard ignorait totalement comment des dindons pourraient en produire, mais aller savoir !?
Toujours est-il que Richard, lui d’un naturel plutôt enjoué, devint progressivement plus soucieux, plus sombre. Il se levait de plus en plus tôt, pour aller voir ses dindons, au cas où…


                                                                  Les garnements

Il fit même part de sa préoccupation au village, ce qui contribua à rendre hilares les petits garnements qui prenaient plaisir à l’accompagner lorsqu’il venait y faire ses courses. 
Erwan, Loïc et Malo aimaient bien Richard. Il était toujours doux avec eux, leur offraient souvent un petit morceau de Kouign-amann quand il en achetait pour lui-même et puis surtout, il prenait de son temps pour leur raconter des histoires de son pays, l’Ecosse, des légendes extraordinaires. 
Qui plus est, les gamins adoraient entendre l’Ecossais prononcer des mots anglais avec des R et même des Rrrr, des mots qu’ils ne comprenaient pas mais qui les faisaient rire aux éclats.
Après un premier instant de moquerie au sujet des dindons pondeurs de whisky, les trois chenapans se dirent qu’il y avait quelque chose de drôle à faire pour rendre sa gaité à leur ami. Ils allaient réaliser le vœu de Richard…
Comme on approchait du lundi de Pâques, les petits brigands demandèrent à leurs mères de leur confier avec un peu d’avance des œufs en plastique, de ceux qu’on remplit pour cette fête de bonbons et petits chocolats de toutes les couleurs. Les mamans, amusées, y consentirent.
La seconde étape du plan des enfants était plus difficile à mettre en pratique car il fallait faire preuve d’encore plus de persuasion, cette fois-ci avec leurs pères. Ils devaient obtenir d’eux… du whisky, qu’ils transvaseraient dans les œufs en plastique. Après d’âpres négociations et la promesse formelle et réitérée qu’en aucun cas, ils ne gouteraient au terrible breuvage, les gamins eurent gain de cause !
La dernière phase de leur stratagème fut la plus drôle et la plus risquée : il fallait s’introduire, de nuit, chez les « aristos », déposer les œufs remplis de « Famous Grouse » autour des dindons en céramique et prendre ensuite leurs jambes à leur cou, en s’interdisant de pouffer de rire avant d’avoir quitté l’enceinte de manoir des de-Brillac.
Mission accomplie !!!   


Une blague réussie 

Le lendemain, Richard découvrit les œufs, en ouvrit un délicatement, goûta le liquide qu’il contenait, les ramassa tous dans un panier, et s’en vint offrir fièrement sa production au maitre des lieux, le comte de-Brillac.
Celui-ci, désarçonné au vu des œufs et du sourire épanoui de Richard, eut tout à coup un peu honte de sa plaisanterie et choisit de clore sa pauvre farce en remerciant chaleureusement Richard et en le félicitant pour sa persévérance et sa réussite en matière de distillation animale.
Richard, quant à lui, était visiblement aux anges. Son patron était content et lui enfin soulagé.
Il pouvait désormais reprendre le jardinage sans aucune arrière-pensée…




Lettre d’un fils à sa mère

Ma chère Maman,
J’espère que tu te portes mieux et que ce vilain rhume dont tu me parlais dans ta dernière lettre est passé maintenant. Tu devrais recevoir demain mon virement mensuel. Surtout, cesse de me reprocher chaque fois de trop te donner, ici, je ne manque vraiment de rien et je te dois bien cela, ma petite Maman. 

Voici quelques nouvelles de France. 
Une amusante histoire m’est arrivée, avec ces sacrés frenchies. Je me demande encore quelle drôle d’idée leur est passée par la tête, mais ils ont trouvé amusant d’imaginer que des dindons en céramique pouvaient pondre du blended whisky. Ayant compris, je crois du moins, qu’ils attendaient de moi que je leur fasse plaisir en leur apportant des œufs gorgés de Famous Grouse le lundi de Pâques, je m’apprêtai à le faire quand des enfants du village m’ont devancé. Ces petits vauriens n’ont rien trouvé de mieux que d’en placer près de mes oies décoratives (ce sont des oies, en fait, pas des dindons, mais les français semblent ne pas faire la différence) dans le parterre du jardin, celui dont je t’ai déjà parlé et que suis si fier d’avoir bien arrangé, avec deux grands arbustes et de petits massifs verdoyants tout autour.

Mon patron a été ravi que je les lui offre et il m’a même promis une petite augmentation.
Donc, comme tu vois, tout va bien ici.

Demain, j’irai au village et offrirai à chacun des enfants un Easter bunny en céramique (j’en ai trouvé chez Gamm’vert, un magasin bien utile quand on jardine), bien sûr garnis à l’intérieur d’Easter eggs !!!
Ça me ferait bien rire s’ils se mettaient à croire que les lapins pondent des œufs…

Comme tu vois, je ne m’ennuie pas. Tout le monde ici est sympathique avec moi ; c’est bien mieux que la mine, c’est sûr !

Maman, je t’embrasse bien fort depuis la Bretagne.


Ton fils qui t’aime
Dick

Légère Sylvia


Confinement oblige, on retrouve le goût de prendre du temps pour réfléchir, écrire, transmettre. Je suis heureux en fait de pouvoir saisir cette triste opportunité pour vous proposer quelques nouvelles... nouvelles!


Sylvia était partie depuis une quinzaine. Une mission en Géorgie, pour son boulot. 
Pierre avait ressenti assez cruellement cet éloignement. Leur histoire d’amour avait commencé trois mois auparavant et leur séparation, même temporaire, était difficile à supporter.
Heureusement, il y avait That’s-top pour rester en contact. SMS, photos, vidéos maintenaient le lien, autorisant même un semblant d’intimité. Seuls les appels, qu’ils soient téléphoniques ou en Visio-live, ne fonctionnaient pas pour d’obscures raisons ; le gouvernement géorgien, peu enclin à favoriser des émissions de données en temps réel, avait bloqué ces fonctionnalités. La « démocratie » avait en Géorgie des limites rapidement perceptibles. 
Comment s’étaient-ils rencontrés ? Via internet, sur le site « une fille-un gars ». Pierre avait consigné sur le site ses propres « qualités » comme celles qu’il attendait d’une compagne. Sylvia avait fait de même, énonçant à peu de choses près les mêmes choix et préférences. « Une fille-un gars » avait rempli son office et les avait mis en relation. Du travail bien fait !
Ils avaient échangé et tout avait « matché ». L’amour, c’est ça, non ?
Depuis, ils s’étaient vus tous les jours, jusqu’à ce voyage en Géorgie. Ils avaient visionné des vieux films, parcouru ensemble des expos-3D à Paris et à Londres, concocté de bons petits plats grâce à Foodette…
Une trouvaille, ce site de recettes bio et originales qu’il suffisait de suivre pas à pas, avec tous les ingrédients livrés à la maison le lendemain de la commande ; on s’abonne, on choisit son plat et c’est parti. Convivial ! Marrant ! Sylvia et Pierre, cuisinant à tour de rôle, s’étaient ainsi découvert des affinités même en matière culinaire…
Le temps avait passé vite.
Mais depuis le mardi du départ et la petite vidéo prise par Sylvia à Roissy dans le lounge VIP d’Air-France, peu avant l’embarquement, Pierre était désorienté. D’abord, sur le selfie que Sylvia avait posté après l’atterrissage, il avait été surpris par des reflets auburn dans ses cheveux, elle qui était plutôt brune. Il avait mis cela sur le compte du flash. Le lendemain, même bizarrerie : sur la photo de sa chambre d’hôtel, le visage de Sylvia apparaissait dans un miroir, et elle semblait avoir sur le haut des joues de petites taches de rousseur. Un simple effet d’optique sans doute, mais troublant. 
Ça ne lui allait pas mal, d’ailleurs, ce petit air de rouquine, songea-t-il.
Jour après jour, Pierre devinait de nouvelles et subtiles modifications chez Légère (il l’avait tout de suite surnommée ainsi après qu’ils aient vu et adoré « Breakfast at Tiffany’s »). Les taches de rousseur étaient finalement bien là, ses cheveux plus auburn encore qu’à l’aéroport, ses yeux semblaient s’être finement bridés … Sylvia était définitivement ravissante, mais différente de la Légère du début.
Un soir, il avait failli lui écrire un SMS pour lui dire son étonnement à ce sujet, mais s’était ravisé. 
Elle va te prendre pour un mytho, oublie !!! Quand elle sera de retour, on en rira!...

Ghislaine ne cachait pas sa satisfaction. Son idée s’était avérée payante. Lorsqu’elle avait pris le poste de Directrice Marketing de « Une fille-un gars », elle avait rapidement plaidé pour une réorientation stratégique. Il fallait fidéliser les clients, jusque-là très versatiles, en leur « offrant » une compagne virtuelle (ou un compagnon) évolutive. « En scrutant les données fournies par nos clients, on doit pouvoir améliorer la proposition initiale, sans qu’ils s’en rendent compte bien sûr (ils doivent toujours avoir le sentiment qu’ils sont maitres de leurs choix), et pour leur plus grande satisfaction » avait-elle suggéré au Board. Projet retenu !! Et s’en étaient suivis 50% d’augmentation du taux de fidélisation et 7% de progression de la marge. Un carton !

Légère était revenu de Géorgie. Pierre et elle avaient pu reprendre leurs échanges quotidiens, sur la plateforme vidéo du site, comme avant. Pierre avait dit à Sylvia combien son maquillage à la Audrey Hepburn lui plaisait. Sylvia avait souri, puis avait posé à son intention un baiser sur l’écran…