Le goéland mélancolique

Le goéland mélancolique

dimanche 20 mars 2022

Les mêmes

Merci à Didier, sans qui je n’aurais pas eu… le déclic

 

C’était au tour de Joseph de recevoir son copain David. Une fois chez l’un, une fois chez l’autre. Un bon verre, au coin du feu, avec un ami, c’est plutôt cool, et le plaisir des moments partagés apporte parfois son lot de surprises. Ce soir-là, il en fut ainsi.

Comme souvent, après que David et Joseph aient fait le tour des sujets essentiels – les déboires du PSG et les fulgurants progrès de l’équipe de France de rugby – leur conversation tourna autour de l’actualité, donc des vaccins, de la famille et donc des petits-enfants. Bref, ils parlaient de tout, même de ces petits riens qui ne sont pas aussi « riens » qu’on pourrait le croire.

Et puis, après que Joseph eut proposé de remplir à nouveau les verres (une Grappa ramenée d’Italie), le voyage dans le temps eut lieu. Joseph est incapable encore aujourd’hui de se remémorer ce qui avait amené David à raconter cette anecdote personnelle, mais cette histoire prit soudainement tout l’espace, ne laissant de place, et encore, qu’aux discrets crépitements du feu de cheminée :

« Tu sais que je fais surélever les combles ? Une pièce de plus, ça va être sympa ! Et donc, j’ai dû faire du tri dans tout ce que j’avais accumulé là-haut. Eh bien, dans une boîte à chaussures, raconta David, j’ai retrouvé des tas de vieilles photos. »

Joseph se dit que toutes les familles du monde devaient garder des vieilles photos et les entreposer, plutôt que de les jeter, dans des cartons à chaussures. Le carton à chaussures se voit ainsi conférer universellement une seconde vie : dépositaire des souvenirs incertains et des « c’est dommage de s’en débarrasser ». Il est vrai, rajoutent inévitablement toutes les familles du monde, que « on ne sait jamais, ça peut faire plaisir, un jour, aux enfants, de les regarder… »

David poursuivit :

« Je suis tombé sur deux photos de mon père. Sur la première, il est tout jeune. Au volant d’une voiture à pédales. Je l’ai tout de suite reconnu, malgré ses cinq ou six ans, à peu près. Il a des cheveux bouclés, plutôt blonds. Sur la photo, ce qu’on voit tout de suite c’est son expression extraordinaire qui montre à la fois du plaisir et de la fierté à conduire « l’auto ». Et sa vigilance de gamin…Tu vois, ça m’a paru évident, dans sa petite tête de môme, il faisait exactement « comme un grand ». 

Et puis, il y en avait une autre…» 

« Une autre ? »

« Une autre photo ! La deuxième. Tu suis, ou quoi ? »

« Ok, ok ! T’énerve pas ! La deuxième photo… et alors ? »

« Alors… » La voix de David eut brièvement une drôle d’intonation. 

Il est ému, le bougre, se dit Joseph, se refusant pour autant à interrompre le récit. Il y a des circonstances où il ne faut pas voler au secours d’un ami ; pas de main sur l’épaule, rien, pas même un signe de réconfort ; non ; on briserait quelque chose de précieux ; il est toujours temps de prouver son attachement à un pote. Plus tard…

« Elle a été prise devant la maison, poursuivit David, dans les années 80 je pense. Donc cinquante ans après l’autre, au bas mot ! On y voit mon père en pleine action, assis sur une tondeuse autotractée, concentré sur son travail. 

Ce qui m’a frappé, c’est dingue, ajouta David avec une voix plus tremblante encore, c’est que, sur ces deux photos, c’est le même homme, incontestablement. Les cinquante ans d’écart, pschittt !!! 

L’expression, sur son visage, un demi-siècle après, mon vieux, elle est pareille !!! Pareille, j’te dis !!! N’importe qui aurait pu reconnaitre que c’était la même personne, sur les deux photographies, tellement c’était criant. Tu le crois, ça, Joseph ? »

Joseph allait tenter de formuler une réponse, mais David, ailleurs, à des années-lumière, son verre de Grappa encore plein à la main, l’en dissuada en murmurant comme pour lui seul d’une voix définitivement tremblante, presque cassée : 

« Le même… le même !!! » Et puis David avala sa Grappa, cul sec. 

 

La guerre occupe déjà depuis de nombreux jours l’actualité. Elle a chassé des têtes et des titres journalistiques la pandémie qui a pourtant paralysé la société pendant des mois. 

La guerre… Joseph, après son petit déjeuner, se dit qu’il va allumer la télé pour savoir où ils en sont là-bas, dans l’Est. Chaînes d’info en continu ; des images qui défilent mais qui sont les mêmes que la veille, des bandeaux d’information qui délivrent des messages parfois sans aucun rapport avec le sujet en cours de traitement (quatrième médaille d’or pour les athlètes paralympiques français…), en haut à droite l’heure pour donner le sentiment au téléspectateur que les miettes d’actualité qu’on lui donne sont « du direct », experts discutables qui discutent de leurs théories indiscutables, chaînes d’info « en continu » quoi !…

Tout à coup, une image s’impose à l’écran. Il s’agit d’un reportage sur des files d’ukrainiens, très majoritairement d’ukrainiennes, qui fuient une ville bombardée ou en passe de l’être. Le cameraman, pour donner sans doute de la force émotionnelle à son long plan séquence, a choisi de filmer presque au ras du sol, en contre plongée, un petit bout de chou au visage en partie masqué par la grosse capuche de son manteau qui lui descend jusqu’au-dessous des genoux. Travelling : le gamin marche à contre sens des adultes qui tournent tous leurs dos à la menace d’une mort promise. Le plan dure ; la longue queue de malheureux semble interminable. Malgré la capuche, on se rend compte que l’enfant n’est pas inquiet. Peut-être même peut-on deviner par moment un sourire sur son adorable frimousse. Mais il est avant tout concentré ! Il frappe dans une bouteille en plastique vide dont il parvient avec adresse à garder le contrôle. Bien sûr, la bouteille parfois lui échappe un peu et file entre les pieds des pauvres gens immobiles qui attendent patiemment que leur convoi se remette en marche, toujours par à-coups, vers l’Ouest. Mais le petit bonhomme haut comme trois pommes tend le pied droit habillement, ramène à lui son semblant de ballon de foot et reprend son dribble, résolument…

On se demande : « mais où est passée la famille de ce gamin ? « 

Et on s’insurge : « Il n’est pas abandonné, quand même ? »

On ne saura pas. La chaîne d’info en continu change ses images et nous passe à présent une vidéo prise par un smartphone, à la verticale, avec les côtés de l’écran floutés, à gauche et à droite, pour qu’on voie du mieux possible le spectacle d’un immeuble en feu et partiellement détruit ; « un missile a touché une zone résidentielle à Karkiv » nous précise un bandeau défilant n’évitant pas la faute d’orthographe à Kharkiv, sans qu’on sache s’il y a le moindre rapport entre cette « information » et les images du bâtiment incendié. Joseph appuie sur le bouton rouge de sa télécommande. Il en a assez vu comme ça pour aujourd’hui. Joseph n’aime pas se confronter longtemps au désespoir ; un manque de courage, ou de solidité psychologique, il ne sait pas trop. Pas un manque de compassion, pas non plus de l’indifférence. Non. Seulement de la distance, pour ne pas risquer d’être atteint.

Il a un peu honte de cela, mais on est comme on est, se dit-il, effaçant ce qui reste de cette pensée négative pour se focaliser sur son occupation de moment. Il monte à l’étage, s’assied devant son ordinateur et clique pour reprendre son travail en cours. 

Après avoir longtemps repoussé le projet, il a fini par se convaincre qu’il fallait mettre un peu d’organisation dans ses fichiers photos et vidéos.

Des années de stockage purement chronologique, aucun tri évidemment parmi des clichés et films en n exemplaires (le numérique ne rend pas économe, facilitant la médiocrité de sujets saisis on ne sait même plus pourquoi), il est grand temps d’y mettre « bon ordre ».

Le fichier créé la veille par Joseph s’ouvre : Mario. 

Mario, c’est son petit-fils. Les vignettes de centaines de Mario, de tous âges et dans toutes les situations (ballons, repas, bains, constructions en Lego, premiers pas, premiers mots, premières phrases, sourires face caméra) apparaissent à l’écran. 

« Hé bien ! Y’a du boulot » soupire Joseph, qui regrette déjà de s’être lancé dans ce travail sans fin.

L’image figée du début d’une vidéo accroche sa curiosité. Joseph clique sur le triangle et la vidéo s’anime. Mario est dans la rue devant chez son père, le fils de Joseph. La rue est vide ; ça a été filmé pendant le confinement, pas une voiture ne circule ; Mario peut donc sans le moindre risque jouer au ballon. Et il ne s’en prive pas ! Il y a un peu plus d’un an, c’était sa période balles et ballons, se dit Joseph en souriant ; une vraie passion chassée depuis par son admiration pour les engins de chantier…

Joseph l’a pris avec son smartphone, en reculant pour ne rien manquer des efforts de Mario pour pousser devant lui son ballon rouge, aidé en cela par le caniveau qui lui sert de rail. 

Joseph, soudain, est pris de vertige. La misère du monde l’étreint en une fraction de seconde ; elle vient de rentrer par écran interposé dans son bureau, comme ça, bing ! 

Joseph vient de prendre brutalement conscience qu’il n’y a qu’une seule et même humanité, parce que ce gros plan sur la bouille de Mario lui a envoyé un grand coup dans la gueule. Joseph appuie sur le symbole « Pause » et contemple avec émotion l’expression sur le visage de son petit-fils. Cette expression, il l’a déjà vue, tout à l’heure ; c’est exactement celle du gamin ukrainien haut comme trois pommes. Ces deux enfants, Mario et le môme ukrainien…

« Les mêmes, murmure à son tour Joseph. Bon sang !!! Les mêmes !!! »

 

mercredi 9 février 2022

La force des songes

C'est Sacha Guitry qui disait: on est un peu l'esclave des rêves qu'on a faits... 

Avant même d’ouvrir les yeux, Abel ressent déjà ce désagréable sentiment de vertige. Mais, avec courage, il les ouvre et découvre, horrifié, que le plafond est plusieurs mètres en dessous de lui. Pourtant, il est couché dans son lit ? Son corps doit être retenu par les draps et les lourdes couvertures bien bordées sous le matelas. Donc, ne pas bouger ! S’il tente quoique ce soit, il va plonger vers le lustre central et, s’il réussit à l’éviter, va exploser la cloison plâtrée du plafond pour aboutir au grenier. 

Il ne l’aime pas, le grenier ; il est poussiéreux, rempli d’un tas de trucs indéfinissables et, en plus, il y a une poutre basse sur laquelle il s’est ouvert le cuir chevelu, un jour où il jouait à cache-cache avec son frère Loïc. Du sang partout, sa mère qui crie « Mon Dieu, Abel ! » en le voyant redescendre, le visage maculé de traces rouges sillonnées de larmes. A ce souvenir, il referme les yeux

« Abel ? » Sa mère est là, à l’endroit, les pieds bien posés sur le parquet, ce qui lui parait d’abord curieux. Où donc est passé le plafond ? Maman, admire-t-il, elle redresse les choses…  

Elle tient un gant de toilette qu’elle a essoré après l’avoir passé sous le robinet d’eau froide. 

-        Tiens mets ça sur ton front, mon chéri. Ça va te faire du bien. Combien tu as ?

Elle retire le thermomètre qu’il a dans la bouche.

-        Tu l’as bien gardé sous la langue ?

Abel fait oui de la tête, et ce simple mouvement lui donne l’impression que son cerveau cogne et rebondit dans son crâne.

-        Un petit trente-sept huit ; ça va déjà mieux ! Tu seras bientôt sur pied, mon grand. Ton frère n’attend que ça. Vous allez pouvoir jouer très vite, énonce-t-elle en lui souriant comme pour rendre sa prophétie auto réalisatrice.

Jouer avec Loïc… Il repense à la poutre, entend sa mère qui crie « Abel ! » et il baisse la tête pour la rentrer dans les épaules. Malgré le déplacement, son crâne, ce coup-ci, ne lui fait pas mal.

A tout prix, éviter cette p. de poutre ! 

 


La circulation est dense, cet après-midi-là. Du monde sur les trottoirs, des véhicules au touche-touche qui avancent brusquement quand les feux passent au vert. Abel et Loïc sont venus faire des courses. Un cadeau qu’il faut trouver pour l’anniversaire de leur mère. Ils n’ont pas d’idée précise mais se sont dit qu’elle viendrait en léchant les vitrines de la grande rue commerçante.

Ils attendent tous les deux au passage clouté. C’est bien un des derniers qui soit clouté, pense Abel en fixant une des demi-sphères gris argent de ce vestige d’un temps révolu. Ça y est, le feu est rouge. A l’instant même où il s’engage, Abel entend un grand bruit de tôle et son frère, derrière lui, qui hurle « Abel !!! ». Instinctivement, il rentre sa tête dans les épaules.

Un Range Rover vient de percuter le camion de livraison qui a pilé juste devant lui. Une plaque de verre transportée par le camion s’est détachée sous le choc, s’est brisée en tombant sur les pavés et des fragments ont giclé de tous côtés. 

Un homme qui avançait vers lui sur le passage piétons se tient la main, ensanglantée. Un éclat est venu se ficher dans sa paume. Il semble ne pas s’en préoccuper plus que ça, regardant Abel droit dans les yeux, avec un air effaré.

-        Ben, mon vieux, vous avez eu un sacré coup de pot. Le plus gros morceau est passé juste au-dessus de vot’ crâne. Pour un peu, vous étiez décapité, mon vieux !

Abel se demande d’abord pourquoi ce type l’appelle « mon vieux », puis il regarde le triangle de verre qui gît, quelques mètres plus loin. On dirait, on dirait… la faux du Dieu des Morts ! Il frissonne, lève les yeux vers son frère dont la bouche ne s’est pas encore refermée après son cri et il éclate de rire, bêtement.



 

 

C’est la belle. D’un rien, Loïc a gagné la revanche. La télé a bousculé ses programmes pour retransmettre en direct ce final haletant. Abel court et s’engage dans une périlleuse glissade sur le gravier. Pour ne pas tomber, il abaisse son centre de gravité. S’il chute, pense-t-il, s’en sera fait de ses genoux, ce qui lui interdira toute baignade parce qu’ils seront écorchés. Les parents sont intraitables avec les bobos. Mais tout se passe bien et avant que le volant ne tombe sur la ligne de fond, tracée une heure plus tôt dans le gravier avec le talon, d’un fouetté du poignet, sa raquette renvoie le volant de l’autre côté du filet, dans le camp de Loïc. La foule hurle, en délire. Quel coup magistral ! 21 à 19 !!!

Abel lève les bras en signe de victoire en se tournant vers la tribune VIP : « Ouhaaai !!! »

-        Non ! Perdu !!! rétorque son frère. Le volant a touché avant que tu le frappes. T’as perdu !

Mauvais joueur, le frangin. La foule gronde. Il faut faire appel au Hawk-Eye…

-        Papa ! Papa ! Hein, c’est pas vrai ? J’ai gagné ; j’ai 21 ?

Depuis le fond de l’atelier où son père doit être en train de réparer un sèche-cheveux ou un couteau électrique lui parvient un « débrouillez-vous » qui ne résout rien. 

De son côté, décidément mauvais perdant, Loïc est parti en pleurant se réfugier dans la maison pour réclamer auprès de leur mère consolation et un goûter fait-maison (une génoise à la gelée pomme-coing).

-        Papa ! supplie Abel…

Le père est sur sa chaise arbitrale. Comment a-t-il fait ? Abel ne l’a pourtant pas vu ressortir de l’atelier… Il pointe la ligne avec son couteau électrique et, utilisant le sèche-cheveux comme micro, clame : point ! 21… set et match !!! 

Une jeune femme dont le soleil couchant irradie les cheveux roux tend vers Abel une coupe en forme de pot de confiture, remplie de petits cailloux. « J’ai bien fait d’insister » se satisfait Abel en recueillant le baiser dû au vainqueur.

 


C’est Sarah, la copine de Loïc, qui l’a inscrit en cachette à ce jeu télévisé et l’a ensuite sommé de s’y présenter.

-        Allez, Abel ! Pakap ?

Il a cédé. Il ne sait rien refuser à Sarah et elle le sait. Bien lui en a pris d’ailleurs car le voici finaliste en deuxième semaine (tout se déroule en fait sur trois heures, maxi, mais l’enregistrement est découpé en quatre « épisodes » pour les besoins de la chaîne)

Reste une dernière épreuve. La plus difficile évidemment, car celui ou celle qui l’emporte repart avec un chèque de cent mille euros. Il s’agit d’un truc quasi impossible à faire : une poignée de dominos est disposée sur un pupitre recouvert d’un drap. Au top, l’animateur retire le drap, pendant trois secondes, pas une de plus, repose le drap pour cacher à nouveau les dominos et demande au candidat de dire combien il en a dénombrés.

Autant dire que France 2 n’a encore jamais dû débourser les cent mille euros, le jeu ayant déjà vu échouer une bonne douzaine de candidats, ce qui a contribué à son succès en termes d’audience. 

L’animateur (Abel n’arrive pas à se souvenir de son nom, mais sait qu’il a remplacé Nagui, devenu trop vieux selon les dernières enquêtes de Médiamétrie) fait son show. : « Va-t-on enfin avoir un gagnant à « Tu comptes - Tu gagnes » - un grand moment de télé - chers téléspectateurs - les proches d’Abel sont en folie - etc. - etc. »

Le chauffeur de salle brandit un panneau « applaudissez, criez » à destination des cinquante spectateurs choisis pour leur plastique (des monsieur-et-madame-tout-le-monde, mais plutôt jeunes, représentant la diversité requise par les annonceurs et rémunérés trente euros de l’heure).

Abel envoie un petit clin d’œil à Loïc et Sarah, que la prod. a choisi d’installer au premier rang. Les cheveux blonds ondés de Sarah doivent être pour beaucoup dans cette décision, conclut intérieurement Abel.

Un ! Deux ! Trois ! Les spectateurs-figurants ont accompagné le présentateur-vedette dans ses gestes de torero. Sa muleta a déjà recouvert le pupitre de plexiglas transparent et il attend la réponse d’Abel comme s’il venait d’annoncer l’estocade.

Abel se tourne vers Fabiano (il vient soudain de se rappeler le prénom du successeur de Nagui). Il n’a pas regardé les dominos, fasciné qu’il était par les mouvements du drap et n’a d’autre possibilité que de lancer un nombre au hasard. Pourquoi choisit-il 21 ? Il ne sait pas, ça lui est venu comme ça, d’un coup.

-        Vérifions ! chuchote Fabiano, face caméra, pour entretenir le suspense. 18, 19… et 20 !!!!!!

Le public souffre et l’exprime par des Oooh de déception. 

-        Pardon, pardon ! proteste Abel. Je suis désolé de vous contredire, il y en a 21. Regardez ! Il y a un domino qui est tombé, là, au pied du pupitre…

Un silence se fait, qui n’a pourtant pas été commandé par le chauffeur de salle. 

Fabiano, comme dans un rêve, se penche, ramasse le domino, le brandit un court instant puis le pose sur le pupitre, commande d’un clin d’œil au réalisateur, en vrai professionnel, un gros plan sur lui et s’exclame : 

-        Et 21 !!!!! Abel, vous venez de gagner les cent mille euros. Formidable, vous rendez-vous compte ? Vous êtes le premier gagnant de « Tu comptes - Tu gagnes » !

Puis, hors champ et à voix basse, il glisse à Abel :

-        Vous avez rudement bien fait d’insister !

 

 


 

Deux femmes, deux hommes. Et pas l’air commode ! Abel sent son cœur battre la chamade ; il inspire en grand deux fois de suite avant de déclamer, devant le jury :

-        A une passante !

Puis il enchaine :

-        La rue assourdissante autour de moi

Les professeurs ne le regardent pas. Ils sont occupés à jouer aux petits chevaux, ce qu’Abel trouve un peu cavalier. Il s’interrompt et dit à la femme brune : 

-        Posez votre double quatre, avant de se dire qu’il se mêle sans doute de ce qui ne le regarde pas et que son conseil n’est peut-être pas le bon

-        Poursuivez ! tonne le barbu assis à l’extrême droite

Le vieil homme ne doit pas être très à l’aise sur son tabouret qui lui fait dépasser les autres membres du jury de deux bonnes têtes.

-        Un éclair… puis la nuit !

Et là, justement, les néons de l’immense salle d’audition s’éteignent tous simultanément. 

« Ça va être dur de terminer dans le noir » pense Abel, mais, courageusement, il continue en se concentrant sur sa diction :

-        Fugitive beauté… 

Vraiment, cette partie de petits chevaux, dans le noir en plus, ça n’a pas vraiment de sens. Abel se rend bien compte qu’il est passé en mode automatique. Il faut se reprendre :

-        Ailleurs, bien loin d’ici ! Trop tard ! Jamais peut-être !

Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,

O toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

L’homme à la droite du barbu lance joyeusement : « Six ! Je sors mon cheval ! » puis se tourne vers Abel d’un air désolé :

-        Navré, cher Monsieur, il faudra revenir. Trop mécanique, pas assez de sentiment. Vous comprenez ? 

La femme à la jupe plissée qui n’a encore rien dit suggère :

-        Ne vous découragez pas, jeune homme. Jouvet n’a été admis qu’après trois auditions infructueuses.

Abel se promet de faire du chiffre quatre son chiffre porte-bonheur. Et d’être reçu la prochaine fois.

 

 

Gare Montparnasse. Ligne 12. Le TER pour Versailles Chantiers part dans huit minutes. Abel a le temps et marche sur le quai en direction du wagon de tête. Ça le rapprochera de l’escalator de sortie, à l’arrivée. Il choisit de s’installer au niveau supérieur, pour pouvoir regarder les immeubles, pavillons et jardins défiler entre chaque station. 

Arrivé en haut, il avise parmi les banquettes occupées une femme à la chevelure rousse qui lui tourne le dos. Il s’avance, curieux déjà de découvrir son visage. 

Elle est belle et le cœur d’Abel se met à battre fort. Deux grandes respirations pour se calmer un peu, et il s’assoit face à l’inconnue qui est plongée dans son bouquin.

Comment faire ? Comment l’aborder ? Comment susciter son attention, son intérêt même ? Comment ne pas être ridicule ? Comment ne pas se voir éconduit ?

Abel rumine tout cela. 

Vanves-Malakoff. Il ne peut s’interdire de l’admirer, se sent nigaud, crispé comme un extravagant, et craint fort qu’elle s’en aperçoive. 

Clamart. Elle s’en est aperçue, c’est sûr ! Elle vient de tourner la tête et contemple ostensiblement le paysage. C’est foutu cette fois, se lamente Abel. 

Meudon. Sans doute découragée par l’urbanisme assez hideux que lui offre ce début de voyage Transilien, elle a cessé de regarder par la fenêtre. Pendant un dixième de seconde, leurs regards se croisent. Un coup de poing en pleine face ! Abel est presque KO. Un, deux, trois…

Bellevue. Abel a compté ; c’est la quatrième station. Alors, avec un brin de désespoir mais aussi le courage superstitieux du condamné, il se lance : « Bellevue ? Vous ne trouvez pas que c’est un peu exagéré ? » 

Posant sur les genoux son livre, Knock ou le triomphe de la médecine, elle lève les yeux vers Abel et lui sourit…

vendredi 28 janvier 2022

Le réveil à projection fantasmagorique

 Allez, on s'y remet !!! Et ça fait vraiment plaisir de retrouver des lecteurs...

Abel déambule dans la galerie commerciale, sans idée précise. Celle-ci se trouve à proximité de son domicile ; aussi lui est-il aisé de s’y rendre à pied, pour passer le temps.

Lorsqu’il a déménagé de province pour se rapprocher professionnellement de la capitale, il a découvert l’endroit avec étonnement, voire même une certaine fascination. Le luxe se voit, s’étale, en rejaillissant évidemment sur les clients du lieu. Les femmes qui très majoritairement occupent l’espace, les allées, les boutiques lui semblent ici toutes plus élégantes, plus belles aussi.  Abel en a conclu qu’il ne pouvait en être autrement, la richesse ostensible de ce Centre déteignant sur celles et ceux qui le pratiquent, à l’image d’une brume d’encre rose qui aurait rempli tout l’espace, avec ses gouttelettes marquant de façon indélébile tous les chalands sans qu’aucun ne cherche, jamais, à s’affranchir de cet étrange maquillage. 

Abel est content de cette métaphore qui lui a traversé l’esprit. A moins que ce ne soit une comparaison ; Abel se dit qu’il faudra qu’il regarde dans le dico, en rentrant. 

Avant de venir baguenauder dans les allées commerçantes, Abel s’est changé. Il a quitté son vieux jean confortable pour un pantalon plus classe et enfilé un polo bleu ciel du plus bel effet. « Moi-aussi je cède à l’ambiance » se dit-il, grimaçant pendant une fraction de seconde à l’idée que son polo revienne de la galerie maculée de petites taches roses.

Le voici dans l’antre du shopping haut de gamme. Il passe devant une enseigne qui vante son attachement au commerce écolo. On y trouve des produits pour la plupart sans intérêt véritable mais qui font tout leur possible pour vous déculpabiliser quand vous les achetez ; lampes diffusant des brumes relaxantes et évidemment bio, jeux en bois garantissant qu’aucun arbre d’essence rare n’a été abattu pour leur réalisation, enceintes autonomes émettant des musiques du monde (prioritairement indiennes) pour faciliter un endormissement naturel… 

Abel y rentre car il vient soudain de décider qu’il lui faut installer dans sa chambre à coucher un réveil à projection numérique.

C’est Françoise, une amie, qui lui en a donné l’idée. Françoise est vraiment une amie, c’est pour cela qu’elle a dormi dans la chambre d’amis... et pas avec lui. Une amie, tout simplement, pense Abel, un peu rêveur. Françoise a découvert, lui a-t-elle raconté, que le réveil posé sur la table de chevet projette l’heure au plafond, en chiffres rouges :

 

07 : 21 


« Curieusement, je ne m’en suis rendue compte qu’au petit matin. En clignant à peine une paupière, j’ai su qu’il n’était pas encore temps de me lever et qu’il me restait vingt bonnes minutes de grasse-mat’. Super, ton truc ! »

Abel ne se souvient plus qui a installé ce « truc » dans la chambre d’amis, un cadeau de son frangin peut-être, il ne se souvient plus trop, mais il lui semble maintenant évident qu’il lui en faut un dans sa chambre et que ça va changer sa vie.

Flute ! Il faut choisir entre plusieurs modèles ! Lequel prendre ? Celui à 74 euros, décide-t-il. Depuis toujours, enfin, depuis qu’il sait compter, le chiffre quatre est pour lui comme un porte-bonheur. 

Il est né en 64, c’est peut-être pour ça ? 

Il le sait, c’est idiot, mais ça fait des années qu’il ne se lève plus qu’à une heure se terminant par 4. De même, il rajoute toujours 4 minutes aux dizaines lorsqu’il marque un rendez-vous sur son agenda (10:04 pour 10:00, 15:34 au lieu de 15:30, … ). Bien sûr, lorsqu’il émerge le matin et attrape sa montre posée sur la tablette à côté du lit, il arrive qu’il soit, par exemple, 08:25. Il décide alors systématiquement d’attendre 08:34 pour sortir du lit, certain que cela participera au bon démarrage d’une bonne journée… En tout cas, s’il est contraint de mettre les pieds dans ses chaussons à 08:37 par exemple, eh bien, sûr, ça va être une journée de m…

74 euros, il n’aura pas d’ennui avec ce réveil. En plus il peut afficher au plafond, non seulement l’heure, mais aussi le jour et le mois en clair :

 

LUNDI 08 SEPTEMBRE

 

Ouais, marmonne Abel, l’intérêt de cette sophistication technique semble limité, mais c’est un petit plus sympa et puis ça aide à justifier le prix un peu élevé de ce réveil par rapport aux autres modèles proposés à la vente. 

Le soir même, il installe son acquisition sur le cube à roulettes à la gauche du lit et procède aux réglages d’usage. La date et l’heure sont automatiquement calculés grâce à la géolocalisation de l’appareil et à l’émission des données correspondantes depuis une horloge atomique située, a-t-il lu sur la boîte, en Allemagne ; mais reste l’affichage au plafond. Il a fermé les volets. Être dans l’obscurité est indispensable pour une bonne lecture des chiffres projetés ; ajustement de la netteté, mais surtout de l’orientation, pour qu’on puisse les lire aisément ; selon qu’on dorme sur le dos ou sur le côté gauche ou droit… on doit savoir l’heure sans avoir à tourner la tête. Comme a dit Françoise… d’un simple clignement de paupière.

Abel est content du résultat et prévoit de se coucher tôt ce soir, pour profiter de cet accompagnement rouge, précis et discret.

 

PARLY 2 RENCONTRE


Abel pense qu’il rêve encore. Il repositionne son oreiller, puis regarde à nouveau au-dessus de lui :

 

MARDI 09 SEPTEMBRE

 

C’est bien ça, il a rêvé… mais il en demeure troublé, et se lève sans même avoir vérifié l’heure. P… !!! 

 

09 : 44

 

Le coup de pot ! Heureux d’avoir échappé par inattention à une « journée de m… », il enfile ses chaussons et va se faire un bon café.

Le voici à nouveau arpentant l’allée ouest de la galerie commerciale. Après son rêve, Abel s’est convaincu qu’il fallait le faire. Et ça marche ! Juste au moment de tourner à gauche pour aller vers la FNAC, il la croise. Deborah Kerr, c’est Deborah Kerr ! 

Enfin… il lui trouve une ressemblance frappante avec l’actrice de « Elle et Lui ». Il le sait bien, que Deborah Kerr n’est plus de ce monde depuis belle lurette, depuis dix sept ans pour être précis ! Abel est incollable sur Deborah Kerr. La rouquine sophistiquée est sa star favorite, son idole depuis qu’il a pleuré, pour la première fois au cinéma, en s’imaginant être Cary Grant face à « Elle ».

Mais cette fille qu’il vient de croiser, Abel a tout de suite pensé : « on dirait Deborah Kerr ».

Le temps de reprendre ses esprits, elle a disparu. Partie côté BHV, ou côté Printemps ? Il tente le Printemps. Raté ! Il a beau accélérer sa marche, il ne la voit plus. Elle a dû partir à l’opposé ; flute de flute !!! Abel s’en veut ; il aime les signes, les symboles ; il est retourné dans la galerie commerciale à cause de son rêve ; et bien, il aurait dû penser que « Elle et Lui » se termine à Noël, pas au… Printemps ! Quel con !

La nuit suivante est agitée. Abel rêve de la belle qu’il suit dans les étages d’un grand magasin sans jamais réussir à la rejoindre. Lorsqu’elle emprunte un escalator, elle se retourne vers lui, lui sourit et déclare : « rendez-vous au sommet ». Abel prend l’escalator qui incompréhensiblement de met à descendre vers le rayon des chaussons et des horloges qui, toutes, affichent 05 heures 55 au plafond. Abel se réveille en sursaut.

 

CHANCE 2 DERNIERE 


« Merde, je dors encore ! »  Il se réveille alors en sursaut :

 

MERCREDI 10 SEPTEMBRE

06 : 24


… et se lève, forcément ! Ne pas attendre 06 heures 25 ! Abel avale un café et grimace ; il a oublié de le sucrer. A quelle heure ouvre cette satanée galerie ? Il décide d’y passer la journée s’il le faut, mais pas question de louper sa seconde… et « dernière » chance. Tout parait envisageable et tout prend un caractère impérieux quand on est amoureux. Amoureux ? Tout d’un coup, Abel se sent ridicule. Il a à peine croisé un sosie de Deborah Kerr dans Parly2 et le voilà amoureux ? C’est à ne pas croire ; et pourtant… Abel sait qu’il doit croire ce que lui prédit son réveil. Ma dernière chance…


La jeune femme rousse est vendeuse au deuxième et dernier étage du BHV. Comme tous les employés du centre commercial, elle arrive tous les matins une demi-heure avant l’ouverture, évitant ainsi l'afflux des clientes matinales.


Abel a patienté jusqu’à ce que les rideaux métalliques soient relevés, à dix heures. 

Abel attend, à l’angle des allées du niveau 1, près de la boutique de chemises. Il attend. Tout le mercredi, il attend. La foule des clientes le stresse car il craint de ne pas la voir si elle passe au milieu d’un groupe plus ou moins compact d’autres visiteuses. Puis le soir vient et il y a de moins en moins de monde, jusqu’au moment où Abel doit se rendre à l’évidence : le centre va fermer et il n’a pas vu Deborah. Elle n’est pas venue. Abel, en rentrant chez lui, éclate en sanglots. Cette fois-ci, il est bien comme Cary Grant, qui a poireauté en vain en haut de l’Empire State Building. Il rentre seul.

Furieux, il file dans sa chambre, saisit le réveil à projection et… le projette par la fenêtre ouverte. Au diable cette fichue boîte à 74 euros et aux prédictions bidon. 

Demain, il se réveillera à 6 heures 54 (il a réglé sa montre-alarme) et regardera le plafond sans risque… et sans espoir. Peut-être même restera-t-il au lit toute la matinée, les yeux dans le vague.

 

La particularité du réveil à 74 euros ne consiste pas seulement en une fonction de projection de l’heure, du jour et du mois. Son autre avantage, par rapport aux modèles moins coûteux, c’est qu’il continue à fonctionner même en cas de coupure de courant, et ce pendant au moins 8 heures. Enfin, il mérite aussi son prix du fait de sa grande robustesse.

Le réveil jeté par Cary Grant a échoué près d’un arbre, dans le petit jardin privatif de son appartement, et n’a pas cessé pour autant d’afficher des lettres et chiffres, verticalement car l’appareil est couché sur le flanc. Dans la relative obscurité qui règne déjà deux heures à peine après la grosse colère d’Abel, le mini-projecteur éclaire en rouge le muret extérieur délimitant le jardin. Il suffirait à Abel d’ouvrir les rideaux occultant la porte vitrée de sa chambre pour s’en rendre compte. Même robuste, le réveil a cependant dû en prendre un coup car il dysfonctionne ; il ne projette plus ni date ni heure mais seulement les caractères suivants :

 

DEBBY :  06 44 44 04 04