Le goéland mélancolique

Le goéland mélancolique

lundi 8 février 2021

Going out for a little while

Nos amis britanniques ont un protocole de soin anti-covid : l'amour et le jardinage. Jugez plutôt!



"Going out for a little while, Symphony!" "

Reginald needs this daily breathing space, especially since lockdown sets the pace of their life and that of all their fellow citizens.

So, as usual, he puts on his overcoat (a raincoat right now because it's been raining for weeks) and goes out. First of all he walks out onto the terrace and from there contemplates what remains of his dear green Eden. The weather has seemed to be in harmony with the general mood since the Covid hit: gloomy. His garden made of groves, shrubs and flower beds, usually so carefully tended, has turned into a muddy, brownish pond and that pains him. But Reginald is philosophic. He shrugs his shoulders, tells himself that spring will come and turns around to cross the large main room of their elegant home and leaves, this time on the street side.

He will walk to the main square, hoping to meet friends or neighbors. He will talk about the weather, the pandemic, government measures and the economic crisis that will follow, with the hope of changing his mind a little. 

This morning, Symphony did not react to his "declaration of intent." Quite strange, he thought. His wife usually replies with a "don't forget to put on your mask, Reggie!" 

But today, nothing like that!!!

Puzzling. When she gives him this recommendation every day that God gives, it annoys him a little. " Yes, of course!” he says to himself, without trying to express his irritation out loud because, in the bottom of his heart, he knows that it is a sign of worry, a mark of attention and therefore a proof of love, one of those rituals of a long-married couple. Because he didn't get the usual chorus, he's confused. Is Symphony worried about something else, hasn't she heard his morning formula, does she love him a little less than before?

He eventually convinces himself that he has been attaching too much importance to small details for some time; the effect of inaction and confinement, no doubt about that.

The street is empty. As usual. People hardly ever go out. He hurries across Pond Green to reach the village square, with a sort of premonition in his mind, as if there was an odd mood floating in the rainy atmosphere of this early afternoon.

He sees the Harris’s huddled together near their big white Range Rover with a black roof and walks in their direction. Strangely enough, they recoil briefly when they see him.

“Hi Reginald! Percy said at last. “See, we're leaving town. We're gonna try to reach Lymington. With a little luck, if the wind is willing to blow in the right direction, we will take our Contessa to sail towards France. "

Reginald realizes that behind Percy, already sitting in the car next to the children, Nancy has tears in her eyes. "What's going on, my friend? "

Percy tells him about breaking news on TV, the most recent and terrible mutant virus coming from Scotland, emergency evacuations from the cities of Manchester and Birmingham...

Reginald is stunned. For weeks now, he and Symphony stopped watching the news.

“You should go too, Reggie. The village is almost empty already, you know! "

Reginald looks up to the sky, as if searching for the right answer to the advice his friend Perceval has just given him.

The first thought that occurs to him is to go and tell this story to Symphony. Sure, she'll show compassion towards the Harris’s. Nancy is a good friend of hers and Symphony loves people.

Reginald walks slowly home. He is worried; not because of what the Harris’s just told him. Reggie is concerned with the domestic climate that may arise from his own state of mind. Because he remains disturbed by the silence of Symphony an hour ago, he delays the moment to open the door and say "I’m back!"...

Raining. Walking. Questioning. What do we need to do? Should we go, we too? For Brittany, until then spared by the nasty virus for inexplicable reasons? They have a pretty little house there; they would be fine.

Yes, but… What about the garden? Who will fight against the remaining mud, as soon as the rain stops? Reginald, as he walks, mentally makes a list of the tools, seeds and fertilizers that he should absolutely have at his disposal when the time comes. "It should be Ok…" he concludes after his quick inventory of everything stored in the shed.

Here it is. He takes his key from the right pocket of the raincoat and opens the front door, perfectly painted in an English green, to make the Crawleys, famous owners of Downton Abbey, green... with envy.

"I’m back! "

Reginald hears Symphony calling out from the living room: "Did you think about putting on your mask, dear?" "

Reginald smiles, replies "yes, yes" with a tone of feigned weariness to let nothing show of his emotion and says to himself that, decidedly, nothing could justify not staying here, at home, with the woman who loves him and whom he loves.



 


dimanche 10 janvier 2021

Les comptes de Noël

Une histoire qui raconte que la vie est belle, en cette période, je me suis dit que ça pourrait sûrement nous faire du bien. Enfin, j'espère de tout coeur qu'elle vous plaira et je vous souhaite, à toutes et tous, une très bonne année 2021.

Jules est persuadé que son application est vendable. Il se pourrait même qu’il en tire un joli pactole, pour peu qu’Apple joue le jeu. Ça fait maintenant quatre mois qu’il bosse dessus, et c’est sans compter tout le boulot qu’il a abattu préalablement dans le domaine de l’intelligence artificielle et de ses incroyables potentialités. Aujourd’hui, il touche au but. Il n’en veut pour preuve que le test qu’il a engagé avec la complicité involontaire de son père. Sans lui dire, évidemment ! Le paternel aurait refusé, ça va sans dire ; il est réticent, et le mot est faible, à toute manipulation sur son ordinateur perso. Toujours la crainte que quoique ce soit vienne perturber le fonctionnement de sa « machine ». Au premier signe de dysfonctionnement, il commence toujours par accuser quelqu’un d’avoir tripoté son ordi sans son autorisation. Jules a donc chargé en loucedé la version bêta de son programme sur l’ordi de Joseph. 

 

Le projet d’un « économiseur empathique » lui est venu par hasard, comme beaucoup de bonnes idées (Jules a failli penser « comme beaucoup d’idées géniales », mais il s’est retenu, par superstition plus que par modestie). En regardant une vidéo envoyée par Salima, une amie, pour souhaiter la bonne année, il a découvert un festival de fleurs multicolores qui s’ouvraient, se déployaient comme autant de corolles pyrotechniques, simulant un splendide feu d’artifice et il s’était dit : « Ce feu d’artifice, c’est pour moi, c’est moi ! ». Eh oui, il se sentait heureux et amoureux. Mathilde faisait depuis moins d’un mois partie de sa vie, alors vive la belle bleue, magnifique la fontaine d’or et d’argent, bravo le bouquet final multicolore !!! 

Correspondances ? Évidemment ! D’où sa trouvaille, disons… géniale : programmer un économiseur d’écran qui réagisse à l’humeur de l’utilisateur du PC et qui lui propose ce qui lui correspond le mieux, dans l’instant. Par exemple, des feux d’artifice quand on est amoureux, des formes géométriques qui s’enroulent et se déroulent lorsqu’on a un furieux besoin de concentration, des mots qui apparaissent et disparaissent quand on a besoin de stimuler sa créativité, etc. etc.  

L’IA rendait cela possible, avec l’aide des nouvelles technologies de reconnaissance faciale (une caméra vous surveille continument quand vous êtes devant votre écran, vous le saviez ?), grâce à l’analyse textuelle des mails envoyés et reçus, en interprétant vos historiques de recherches internet. Bref, on devait pouvoir habiller nos écrans noirs d’images mobiles en adéquation avec l’environnement psychologique du client ayant acheté et téléchargé l’appli « ECONOPSY ». 

Et, cerise sur le Retina Display, Jules avait trouvé un moyen que les formes proposées ne viennent plus d’une base de données finie, mais se créent au fil du temps, par une connaissance intime de l’utilisateur et de son moral du moment. Alors, ça valait bien un petit mensonge à son père, aggravé certes par le logiciel « espion » qui lui permettait de savoir quels choix avait faits l’appli en fonction des états d’âme de son géniteur.

 

Joseph est fatigué. Il passe le pouce et l’index sous le pont à plaquettes de ses lunettes pour se frotter les yeux, puis sa main droite redescend vers la souris. Un déplacement de la flèche vers le coin supérieur gauche de l’écran pour le mettre en veille et s’en est fini d’une difficile journée au cours de laquelle la comptabilité n’a laissé place à aucune fantaisie.

Il repousse sa chaise et se dirige vers le salon. Il se retourne presque machinalement pour jeter un dernier coup d’œil vers son Mac et vérifier que l’économiseur d’écran remplit convenablement son office. Le fond bleu nuit sur lequel se déplacent horizontalement et verticalement des chiffres de toutes dimensions le rassure, même s’il ne comprend pas pourquoi l’économiseur est passé dans ce mode. 

Depuis quelque temps déjà, il a besoin de ces petits riens qui lui donnent le sentiment de contrôler encore un peu son environnement. Le fait que le système, pour une obscure raison informatique, ait choisi ce graphisme le fait presque sourire. Drôle de coïncidence, alors qu’il patauge depuis plus d’une semaine pour trouver de quoi boucler les comptes de sa société. Éviter le dépôt de bilan… Il reprendra sa quête d’une solution viable demain. Ce soir, il est fatigué.

 

Après des années à toucher un salaire de cadre supérieur dans une « grande entreprise », il arrive qu’on puisse avoir envie de changer d’air, de goûter à des risques jamais affrontés jusque-là : des clients à trouver et fidéliser, un bilan à assurer, des salariés à rémunérer, des projets à mettre en œuvre et donc des investissements à faire et des échéances à tenir, bref, une « boutique » à faire tourner. 

Joseph avait ressenti cet appel du large tout juste passé la cinquantaine. 

Alors il avait tapé, comme il aimait à le dire, dans son petit pécule pour acquérir lors d’une adjudication sa TPE ( très petite entreprise). La définition du Larousse pour pécule est : « Ensemble de biens économisés par l'esclave romain, avec l'autorisation de son maître, pour racheter sa liberté. Petit capital acquis peu à peu » et Joseph pensait que c’était vraiment le mot juste. 

Une boîte de fabrication et assemblage de jouets : une demi-douzaine de fournisseurs, cinq employés dont une commerciale et un secrétaire (c’était la première fois de sa vie que Joseph allait avoir UN secrétaire), trois gros clients (des chaînes de la « grande distribution ») et pleins de petits, ceux que Joseph préférait, des marchands de jouets à l’ancienne, avec leurs magasins donnant sur les places Gambetta ou Adolphe Thiers de petites sous-préfectures et autres villages de province, puisqu’il n’y avait plus que là qu’ils pouvaient encore exister et survivre.

Enfin, pour bien compléter cette définition de la TPE de Joseph, elle faisait un chiffre d’affaires un peu inférieur à 600 Keuros, résultat des ventes de jouets en bois, aluminium, verre, tôle, céramique, tissu. Que des matériaux nobles pour des objets d’exception ; Joseph était particulièrement fier du « vaisseau amiral » de son catalogue : une voiture à pédale bleu nuit, une Buick années 50, avec deux boutons au tableau de bord, un pour actionner un klaxon strident et l’autre pour allumer les phares. Une merveille à 529,99 euros ; on n’a rien sans rien… 

En fait, Joseph avait mis ses sous et son énergie dans une sorte d’atelier fabriquant de la nostalgie et ça lui convenait.

Dans le fond, la fameuse « prise de risques » était un faux-semblant, une justification donnée aux amis et collègues pour susciter le respect (« oui, oui, être libre et diriger ma propre entreprise, ça m’a toujours taquiné l’esprit !) et cacher sa vraie raison à lui : le rêve secret d’un môme qui découvre à cinquante-quatre ans qu’enfant, il n’a plus grande chance de l’être mais qu’il a encore le droit d’avoir envie de le redevenir. Une furieuse envie !!!  Vouloir devenir un collaborateur du Père Noël, à 54 berges, c’est inavouable… mais bougrement tentant. 

 

La première année avait été difficile mais encourageante. Joseph s’y attendait. Les clients suivaient, accompagnant avec fidélité et parfois même enthousiasme l’aventure de JOUJOUJO.

Le diminutif « Jo » à la fin, c’était une petite coquetterie à laquelle Joseph n’avait pu résister et puis « il faut bien se faire un peu plaisir aussi, pas vrai ? ».

Le second exercice avait été plus largement bénéficiaire que le premier. Une bonne ambiance régnait dans l’équipe, soutenue par de prudentes mais bien réelles primes de fin d’année. 

« Pour les employés mais pas pour le patron ! » proclamait fièrement Joseph, qui aimait l’exemplarité et la frugalité, sachant combien l’équilibre financier est fragile dans une activité saisonnière comme celle de JOUJOUJO.

Il termina sa journée du 23 décembre en saisissant les dernières factures de l’année et soudainement, au moment d’éteindre son ordi sur lequel il ne tapait plus depuis environ une minute, un petit lutin, puis un sucre d’orge blanc et rouge, puis un bonhomme de neige traversèrent son écran de bas en haut, de droite à gauche et dans les deux diagonales, tout ça sur fond vert ! Joseph éclata de rire et, bondissant de son fauteuil, se mit à danser frénétiquement, les bras en l’air et chantant à tue-tête :

Jingle bells, jingle bells, jingle all the way!
Oh, what fun it is to ride in a one-horse open sleigh.”

Plus de PDG qui vaille ! Joseph était sur le traineau, tout là-haut, heureux comme un gosse !!!

 

Et voilà que cette p. de pandémie était venue tout foutre en l’air. D’abord le confinement, la fermeture des magasins « non essentiels », le chômage technique, puis une relance timide pour faire un stock que le second confinement ne permit pas d’écouler ou parfois tout simplement de livrer.

Moins 50% de chiffre d’affaires ! Qu’est-ce que vous voulez faire contre ça ?

Alors, Joseph se replonge dans les comptes, pour gratter sur tout ce qui peut l’être, les amorts, les impôts, les subventions ou prêts sans intérêt consentis aux entreprises de sa branche… « en grande difficulté » comme dit le Ministre.

Mais quoi ? Le tableau Excel lui renvoie inexorablement à la gueule un déficit que ce qui reste de son petit pécule ne parviendra pas à éponger, quand bien même le redémarrage quinze jours avant Noël permettrait de ne pas déclarer la faillite tout de suite et placer cinq familles dans la mouise. 

Non ! Quatre… Christine la commerciale et Guy le mécano se sont mariés en Novembre de l’année dernière, leurs primes respectives ayant contribué à les décider à faire un môme… 

« Dans la mouise… on peut aussi dire chômage, mais c’est moins parlant » se dit Joseph, neurasthénique comme jamais il n’aurait cru pouvoir l’être.

Joseph commence à désespérer, lui qui était un indécrottable optimiste. Et lorsqu’il pousse la flèche de la souris dans le coin gauche en haut, le soir, épuisé par une journée de travail que rien n’est venu égayer, il ne voit qu’un écran noir, sans rien dedans qui bouge encore. 

 

La pandémie n’est pas une calamité pour tout le monde. Pas pour Jules en tout cas. Et pourquoi ?

Parce que le télétravail est devenu d’abord une contrainte nécessaire, une obligation quasi légale pour les boîtes, puis une habitude et enfin un nouveau mode de vie, professionnellement mais, dans le fond, aussi socialement dans ses avatars que sont les « zoom-apéros » et autres réunions familiales en « distanciel ». De ce fait, chacun s’est habitué à vivre face à son écran à longueur de journée, tout en se permettant bien sûr, c’est l’intérêt quand on travaille chez soi, des pauses café, des breaks pour prendre l’air ou faire des mouvements d’assouplissement, des récréations avec le petit dernier, qui veut jouer avec son Papa. Et quoi de plus surprenant, intrigant, et même parfois roboratif que de voir alors s’agiter sur l’écran un instant délaissé de drôles de formes, dessins, photos, vidéos, mots et figures qui vous rappellent un peu ce que vous êtes, ce que vous ressentez, ce que vous avez envie qu’on vous suggère ?

Jules avait eu tout bon et son appli s’est vendue aussi vite que le virus du Covid s’était répandu.

ECONOPSY afficha, quelques semaines seulement après sa mise en ligne sur App Store et Galaxy Store, un « R zéro » (taux de reproduction) à faire pâlir d’envie un coronavirus au mieux de sa forme. Comme son père, Jules avait monté un business et il aurait pu appeler sa société JOUJOUJU tant il s’était marré en inventant son économiseur d’écran auto adaptatif. 

Une mise en bourse qui flambe, le rachat par Google pour une douzaine de millions de dollars, et Jules pouvait à présent se retirer avec Mathilde dans l’île qu’il songeait à acquérir, à l’abri de Covid19 et des fâcheux de tout poil. Le pied !!! Mais avant ça, il avait un truc à faire.

 

Joseph a bien du mal à se sortir du lit. Il n’a pas mal dormi… il n’a pas dormi. Il se dit qu’il faut bien qu’il essaye encore, alors il se lève. Un petit café serré parce qu’un vrai petit déj., en ce moment, il ne pourrait pas l’avaler.

Revoir ses comptes, encore et encore, des fois qu’il aurait loupé un truc, une ligne à l’actif qui lui sauverait la mise, un impayé client qui aurait été oublié et qui finirait par rentrer, providentiellement.

Il tape son code sur le site pro de la Société générale ; refus ; merde ! C’est quoi mon code déjà ?

Joseph s’énerve, va chercher son portable dans lequel il range tous ses codes. Il parait que c’est très con de faire ça, mais là, tout de suite, Joseph n’en a vraiment rien à foutre.

Il retrouve son code et ricane : il s’aperçoit qu’il avait d’abord composé celui de l’année dernière, celui des lendemains qui chantaient. Celui de cette année, ça devrait être 000000, pense-t-il plus déprimé que jamais.

« Allez ! Ressaisis-toi, mon Jojo ! T’as une boîte à sauver ! »

1 2 3 4 5 6… Oui, c’est con aussi, mais la SocGen l’a accepté, alors, rien à battre…

Tiens ? Une notification !? Joseph clique sur l’onglet Notifications en haut à droite, orné d’un petit rond rouge avec un 1 dedans. La page s’ouvre avec en haut et en gras « Fil de notifications » et en dessous :

 

24/12/2020

Comptes et moyens de paiement                                                                           Compte Société JOUJOUJO

Vous avez reçu un virement instantané de…

 

Joseph, comme chaque fois qu’il veut chasser sa fatigue visuelle, passe le pouce et l’index entre l’arête de son nez et les lunettes, se frotte les yeux et revient vers l’écran pour lire :

 


Vous avez reçu un virement instantané de 2 000 000, 00 EUR.                          

 

Incrédule, il clique sur la flèche, sûr de faire apparaitre ainsi une explication à ce qui ne peut être qu’une erreur.

 

Vous avez reçu un virement instantané de 2 000 000, 00 EUR.                          

Vous avez reçu un virement instantané de Monsieur Jules Pierpont d’un montant de 2 000 000, 00 EUR sur votre compte Société JOUJOUJO                         

 

L’assistant du Père Noël et ses cinq farfadets étaient sauvés !!! Joseph resta figé devant son MacBook Pro, les yeux embués. 

« Mon fils… »

Au bout de la minute qu’il avait lui-même programmée dans les Préférences Système (Démarrer après 1 minute), le « screen saver » d’ECONOPSY concocté par Jules se lança automatiquement.

Des tas de petits cœurs rouges vinrent consteller l’écran puis se mirent à grossir, exploser en des dizaines d’autres petits cœurs qui, à leur tour, se mirent à grossir, exploser… 

samedi 5 décembre 2020

Le message providentiel de l'imprimante mystère

Marc était un gars bien, gentil et empathique. Avec un esprit cartésien aussi, on ne se refait pas !

Il avait suivi une formation d’ingénieur et basculé ensuite dans une vie professionnelle bien remplie, consacrée pour l’essentiel à bâtir des parkings souterrains aux quatre coins du monde. 

Mais l’heure de la retraite était venue, celle où l’on se rend compte que l’agenda et la boîte mail se vident inexorablement, que le téléphone sonne seulement lorsque les enfants ont besoin de faire garder le petit dernier ou quand des amis vous appellent, à l’arrivée des beaux jours, pour vous inviter à passer une semaine chez eux, à Pétaouchnok. 

L’ennui alors s’insinue, l’avenir semble se rétrécir au fur et à mesure que le sentiment d’inutilité sociale s’impose. 

Marc décida donc de réagir en cherchant à s’occuper grâce à une activité bénévole. Ce fut celle de médiateur civil. Pondérer l’impitoyable rigueur des lois par une humanité bienveillante, celle qui permet souvent de contourner et de résoudre, ça lui plaisait. Une contribution qui lui correspondait bien. Il était allé se renseigner à la Maison de justice et du droit de Bagneux et avait fait acte de candidature.

Le Ministère de la justice lui répondit favorablement, plus vite qu’il n’avait supposé.

De fait, il excella dans cette noble mission de conciliation. Au point que les autorités judiciaires le repérèrent et le sollicitèrent plus fréquemment même qu’il ne l’aurait souhaité : depuis quelque temps, il n’avait plus une minute à lui !

Marc avait aussi eu l’idée de coucher sur le papier son expérience dans la médiation, avec l’espoir que cela puisse servir à celles et ceux qui voudraient un jour, à leur tour, s’investir. 

Capitaliser. Eh oui, l’ingénieur était toujours bien présent : regrouper les différents cas qu’il avait dû affronter, décrire comment il avait trouvé une voie pour les solutionner, enrichir ces faits de commentaires personnels pour illustrer sa « méthode », c’était du boulot, mais un plaisir aussi pour Marc. Transmettre. Encore une qualité de cœur à mettre à l’actif du « retraité actif »  qu’il était à présent…

 

Son copain Jorge l’avait appelé : « T’as regardé BFM ? Regarde ! C’est dingue !!! »

Toutes les chaînes d’info continue passaient les images en boucle, avec des commentaires journalistiques pitoyables, en boucle également…. 

Au bout de quelques minutes, Marc appuya sur le cercle blanc barré de la télécommande : off ! 

Il en avait assez vu : des millions (oui, des millions !) de chinois fuyaient leur pays, en longs cortèges émouvants et terrifiants tellement ces gens paraissaient perdus et misérables, effrayants à cause de tous ces visages qui reflétaient une peur indescriptible. 

La télé parlait d’une catastrophe nucléaire dans le nord du pays, là où la Chine avait implanté plusieurs centrales à fusion « contrôlée », sans plus de détails, Pékin ayant comme souvent appliqué son traditionnel blackout sur toutes les chaines nationales. Quelques rares voix discordantes, pour l’essentiel les habituels complotistes et autres « fous-de-la-lune », évoquaient sur le web et bien sûr sans fondement une invasion extraterrestre, avec quelques images floues et pixellisées de « vaisseaux spatiaux », en fait des traces blanchâtres vues dans le ciel au-dessus de la ville de Sheniang.

Les chinois fuyaient… « Pauvres gens », pensa Marc, se refusant à céder à la panique qui avait saisi tous les dirigeants d’Europe, s’adressant à leurs peuples en ne disant pas « ils fuient » mais « ils arrivent ».

 

Dans Fichier, cliquer sur Enregistrer sous.  « Avancées conciliation, dossier 13 », choisir : Bureau

Dans Fichier, cette fois, Imprimer

Marc tenait à sauvegarder et sortir systématiquement une version papier de ce qu’il venait d’écrire. La relecture et les corrections qui en découlaient lui avait toujours parues plus faciles ainsi. Et, selon lui, le dernier paragraphe du dossier 13, celui du conflit de voisinage entre les familles Jouanno et Prou méritait une révision critique… 

Son imprimante Canon TS8151 vibra pendant la sortie du bac de réception-papier et une feuille 21/ 29.7 fut éjectée. 

Marc l’attrapa machinalement et… 

« Qu’est-ce que c’est que ce truc ? »

Au lieu de la page 42 du recueil de ses expériences sociales, il n’y avait sur la feuille que trois lignes incompréhensibles :

 

bpytroù^toùz,yrdrimr)trvrbpotdoh,zm »ùodpibrezofrtytz,dùryyrefotohrz,ydfiùp,frdpùùrdovo^pitdzibrtjiùz,oy»^zdzhtrddop,dpmiyop,zi^tpnm !ùrdyp^^re^r,fz,y8drvp,frdypiyrzvyoboy»»mrvytosirmr36zbtomzmptdtzfopzvyboy»»yro,yr^zt,pid

 

Marc, on l’a dit, était un scientifique, obstiné de surcroît. Il voulut comprendre cette étrangeté technique.

Après avoir redemandé à trois reprises l’impression de son document avec, chaque fois, le même résultat, il échafauda plusieurs explications plausibles, par ordre décroissant de crédibilité :

 

1)     Mon ordi envoie une info erronée à l’imprimante

2)     Mon imprimante corrompt l’info reçue de mon ordi

3)     Mon imprimante reçoit une autre info que celle envoyée par mon ordi, parce qu’elle « choppe » le signal d’une autre source

 

Comment vérifier ? Il appela son copain Jorge qui, en plus d’être scotché à sa télé depuis qu’il avait pris sa retraite d’EDF, était un balaise en informatique domestique.

« Salut Jorge ! Dis donc, tu peux venir me voir ? J’ai un problème d’impression dont je n’arrive pas à me sortir.

- Ok, camarade ! Cet aprèm ? Au fait, t’as vu sur LCI les dernières images de Chine ? C’est un truc de malade ! »

Jorge sonna à 14 heures trente-deux. 

« 14 heures trente-deux tout rond, insista-t-il en brandissant l’index droit, pour bien faire apprécier sa blague. Qu’est ce qui t’arrive, mon camarade ? »

Marc le fit rentrer et d’un geste ample et lent de la main, lui indiqua la direction de son sanctuaire. Marc avait transformé une penderie inexploitée et un bout du couloir la desservant en un petit réduit qui faisait depuis office de bureau. Juste la place d’une table supportant son Macpro et la fameuse imprimante déboussolée. Jorge s’assit sur la chaise en bois, bien raide car Marc ressentait de plus en plus fréquemment le mal de dos du sexagénaire ayant toujours considéré le sport comme une perte de temps. De part et d’autre de la table se dressaient deux piles de dossiers, les finalisés à droite et les autres, en souffrance, à gauche.

Jorge se mit au travail : ouvertures de fichiers de plus en plus incompréhensibles à Marc au fur et à mesure des analyses effectuées par son ami, essais d’édition, rechargement de logiciels divers, arrêt et redémarrage du Wifi, réinitialisation du système… 

Après une bonne heure et demie d’effort, Jorge tourna la tête en direction de Marc, resté debout à ses côtés, et déclara : « Bon !!! Tes deux premières hypothèses sont écartées. Donc, c’est quelqu’un qui t’a envoyé ce… machin-truc. Mais qui ? Alors là, mystère et carambars !!! On dirait un môme tapant au hasard sur les touches du clavier mais qui ensuite aurait été capable de pirater ton Wifi, reconnaitre l’adresse IP de ton imprimante, et t’envoyer le… Gloubi-Boulga tout en neutralisant ton propre PC !!! Extraño, si ? »

Après un bon petit whisky de l’amitié, Jorge repartit regarder la télé chez lui. Suite à son départ, Marc se posa dans le canapé, rejeta sa tête en arrière en fermant les yeux (une façon à lui de lancer son processus de réflexion) et se dit :

« Bien. Est-il envisageable qu’un môme, non, « quelqu’un » se soit amusé à m’adresser un message sans signification en se donnant autant de mal techniquement pour y parvenir ? Pas une seconde ; Non ! Ces trois lignes ont un sens ! Reste à découvrir lequel… »

Convaincu qu’il fallait laisser tout ça se décanter gentiment, Marc remit au lendemain le début de sa nouvelle activité de décodeur.

 

Depuis Pékin, des informations sur une panique grandissante filtraient maintenant quotidiennement. Les médias annonçaient à présent plus de 100 millions de fugitifs. Un exode comme jamais l’humanité n’en avait connu depuis que le monde est monde. La défense des frontières de l’Est s’organisait côté UE avec un envoi massif de troupes et de matériel. Mais les dirigeants européens comptaient prioritairement sur la menace de leurs ogives nucléaires pour imposer au Président de l’Empire du Milieu la mise en œuvre d’une solution interne (un étonnant « retour à l’envoyeur » à l’échelle planétaire, quand on songeait aux raisons « atomiques » ayant entrainé la débandade chinoise).

Bien qu’un peu honteux de ne pas réussir à placer ce drame mondial au premier rang de ses préoccupations, Marc finit d’avaler son café allongé, s’installa dans sa penderie-bureau et se focalisa sur sa préoccupation du moment, ce texte abscons pondu par sa Canon :

« Voyons… commençons simplement ; souvent la lettre la plus utilisée est le E ; allez, je compte ! »

26 R, 20 O, 18 Y, 17 D, 16 Z, 15 T, 14 P, 12 , ,10 I, 9ù, 8 M, 7 B, 7^, 6 F, 6 », 6 V et ainsi de suite, jusqu’à plusieurs caractères n’apparaissant qu’une fois. Marc émit donc l’hypothèse selon laquelle le R serait en fait un E… et admit presqu’aussitôt que cette supposition, si tant est qu’elle soit exacte, ne faisait pas plus que ça avancer le schmilblick. Et le O ? Un A ou un I ? Peut-être qu’après tout, c’était le O qui était un E ?

Marc renonça à poursuivre dans cette direction. Alors ? En se reconcentrant, ou plus exactement en laissant son esprit rêvasser un peu, il se souvint de 2001 l’odyssée de l’espace et de HAL. 

On disait qu’Arthur C. Clarke avait trouvé le nom de son super ordinateur en prenant les lettres précédant I, B et M dans l’alphabet. 

« Essayons !... BPYT deviendraient AOUS, à moins qu’à l’inverse, ça ne soit CQWU ? … Encore perdu !!! » Marc se sentit un peu découragé. Machinalement, il pencha sa tête en arrière en fermant les yeux et se rappela tout à coup ce que lui avait dit Jorge la veille :

« On dirait un môme qui a tapé au hasard sur les touches du clavier » 

Et si c’était vrai, cette histoire de clavier, au hasard près... 

Marc baissa les yeux vers le keyboard du MacBook, repensa à HAL 9000, et là, après un bref tâtonnement mental, se transfigura en Champollion. À la place de BPYTR, il vit apparaitre VOTRE. 

« Eurêka ! » Il avait trouvé !!!

Le messager inconnu avait simplement frappé son texte en décalant chaque touche d’un cran vers la droite : A devenait Z, E devenait R, etc. etc. 

Après que Marc eut réintroduit des espaces entre les mots et quelques ponctuations séparatrices, les trois lignes devenaient intelligibles : 

 

« Votre imprimante seule à recevoir signal émis. Pouvez aider. Transmettez dirigeants du monde sommes ici pour sauver humanité. Pas agression. Solution au problème : stoppez pendant 7 secondes toute activité électrique le 25 avril. Alors radioactivité éteinte par nous »

 

« Un canular !!! Tout ça pour un canular !!! », grogna Marc.

Et puis… 

« Si c’était vrai ? » Marc se remémora les infos bizarres du web sur la présence d’extraterrestres.

« Et si c’était vrai » répéta-t-il intérieurement. Ça coûtait quoi d’essayer de faire passer le mot ?

Au pire, il passerait pour un con, et ça, Marc s’en fichait royalement. Il saisit son iPhone et composa le numéro du Ministère de la Justice.

Marc n’était pas un bon, un très bon médiateur pour rien. Il réussit à convaincre une standardiste, puis un stagiaire, puis un Chef de Service, remonta jusqu’à un adjoint au Directeur de Cabinet et finalement pu parler au Ministre. À la suite de longs palabres, il obtint un entretien sur Facetime avec le Ministre de l’Intérieur, puis une conférence à quatre sur Zoom cette fois-ci, les deux Ministres ayant appelé le Ministre de la Défense à la rescousse.

Bien sûr, des spécialistes du renseignement étaient venus chez lui examiner son imprimante et avaient dû conclure, après avoir entièrement désossé l’appareil, qu’il n’y avait pas mystification de sa part.

Bref, le message fit son chemin pour aboutir in fine au conseil de sécurité de l’ONU. Marc, avec son talent de diplomate et de négociateur, avait réussi son coup (sauf, pensa-t-il en ronchonnant, pour son imprimante que les pros de la DGSE n’avaient pas pris soin de remonter …) 

 

DAVE3468, Optimal de rang 5 grimaça ; il avait les jambes ankylosées depuis que leur navette s’était posée, près de Sheniang ; la pesanteur terrestre, indubitablement. Il décida de faire quelques pas et se leva de son piloseat, pour se dégourdir et être plus détendu pour mener l’entretien. 

« Appelez-moi FRANK8201 », dit-il de la voix monocorde qu’il employait pour faire savoir que « ça ne va pas rigoler », précaution totalement inutile au demeurant, tout l’équipage lui vouant un respect proche de la dévotion. Ses réussites comme Apaiseur aux vingt-six coins de la galaxie durant les cinquante dernières périodes justifiaient très largement à elles seules qu’on lui obéisse aux filaments et à l’œil.

FRANK8201 se présenta, bien plié comme il convient en de telles circonstances, mais avec une petite couleur faciale trahissant un esprit mutin assez rare dans sa profession.

FRANK8201 était Coordinateur depuis trois périodes, sous les ordres d’Opti D (un diminutif qu’il avait osé créer pour désigner son supérieur) et à la tête d’une équipe de 6 effaceurs. Son rôle et celui de ses camarades : éliminer les catastrophes susceptibles de faire disparaitre les formes de vie intelligentes, partout dans l’univers surveillé par les Grands Régulateurs.

« Dites donc, qu’est-ce qui vous a pris, encore ? », rugit froidement DAVE3468.

Votre message codé à deux balles, et aller embêter ce pauvre type, vous trouvez vraiment ça drôle ? Pas mieux à faire, Coordinateur ? 

- Pardonnez-moi, Opti… mal (FRANK8201 avait failli, sous le coup de l’émotion, l’appeler par son surnom), j’ai pensé que ça distrairait l’équipe. Voyez-vous, ces tâches de nettoyage de radioactivité sont les plus fastidieuses de toutes. Une bonne éruption, une pandémie ou une montée des eaux, ça, c’est sympa, mais leur saloperie nucléaire. Alors, pour rire un peu…

- Rire un peu ? Une touche de clavier à droite !!! Ces terriens vont nous prendre pour des demeurés, FRANK8201, s’ils réfléchissent cinq battements. Ne refaites jamais ça, compris ? Allez, dégagez ! Du balai !

- A vos ordres, Optimal », bredouilla FRANK8201, tout penaud.

- Ah, au fait, dites-moi ! », relança DAVE3468 au moment où son Coordinateur, toujours impeccablement plié, allait quitter le poste de commande. 

- Je passe sur ces 7 secondes d’arrêt de l’électricité totalement inutiles et que vous avez réussi à leur faire programmer, avec le concours de ce malheureux « Médiateur-Civil », mais j’aimerais savoir : pourquoi le 25 Avril de leur calendrier ?

- Ah, le 25 ? » 

FRANK8201 avait viré d’un coup au Magenta. Opti’D pensa : « Et en plus, il se fout de ma gueule !!! »

« Euh… Ben ! », reprit FRANK8201, désormais d’un violet pourpre sans la moindre ambiguïté.

- On s’est dit que tant qu'à faire, comme le 25 était dans notre fenêtre de tir, ce serait plus marrant si en plus notre bonhomme pensait avoir sauvé le Monde le jour de sa fête… »