Le goéland mélancolique

Le goéland mélancolique

samedi 26 juin 2021

Les tombes

Pour cette histoire, un Alain m'en a soufflé la trame, et un autre Alain m'a aidé pour trouver une fin. Le collectif, y'a pas à dire, ça aide...  

Une commande hors du commun

 

Lucien Chrétien n’avait encore jamais eu à honorer une telle commande. Pourtant, dans sa carrière, il avait rencontré pas mal de clients aux exigences hors norme, le chagrin entrainant souvent chez les proches d’un défunt des marques de respect posthume assez délirantes. Mais là, on était dans l’exceptionnel.

 

Lucien était rentré comme apprenti chez Marbrerie-Bruyères, au « siècle dernier », comme il s’amusait parfois à le faire savoir à ses clients. Et quand ceux-ci, surpris par son « historique », lui retournaient un incrédule « depuis quand ? », il sortait avec un malin plaisir sa réponse toute préparée et évidemment actualisée : « il y a trente-huit ans, quatre mois et six jours, eh oui, M’sieurs-Dames ! ».

Ayant en effet le goût des dates depuis qu’il était gamin, fantaisie maniaque que sa profession n’avait fait qu’entretenir, il savait énoncer précisément le temps qui s’était écoulé depuis son embauche dans l’entreprise du père Vauquier. Il y avait appris le métier, de la maçonnerie élémentaire au taillage du granit et au polissage du marbre, en passant par toutes les autres étapes de réalisation, de mise en place et d’entretien d’un monument funéraire. 

Ce qu’il préférait ? Sans doute la gravure des stèles, les prénoms, les noms et, bien sûr, les dates… de naissance, de décès. Il s’était découvert au fil du temps un don peut-être, une véritable passion en tout cas pour ce travail qui exigeait précision et minutie. 

 

 

Un client hors du commun

 

Comme d’habitude, Lucien avait reçu le visiteur dans l’atelier. Après que Vauquier avait décidé de prendre sa retraite et que son apprenti avait « pris la suite », ce dernier n’avait pas osé s’installer dans le bureau du vieux. Un choix dicté par son respect pour le « patron ». Son petit bureau à lui ayant des allures de placard aménagé (une simple étagère comme plan de travail, un coffre à roulettes logé dessous pour y ranger les crayons et les bons de commande, une chaise en bois et c’était tout), il avait décidé d’accueillir ses clients là où étaient entreposées les stèles et les dalles de marbre ou de granit, celles en cours de réalisation comme les commandes en partance. Un « show-room », comme aimait à le dire Lucien pour justifier cette façon de faire et pour que ça sonne plus moderne (plus gai ?) que salle d’exposition. 

Celui qui était venu le voir ce mardi lui proposait un véritable défi à la hauteur de l’excellence dont se targuait le propriétaire des Marbreries-Bruyères. Au fond de lui, Lucien ressentait une joie immense. Un vrai challenge ! Pas un de ces boulots routiniers qui faisaient son salaire tout en alimentant son ennui, voire sa lassitude. 

Il remercia donc chaleureusement l’homme de la confiance qu’il lui témoignait et de la somme, en liquide, qu’il lui tendit et qui couvrait la totalité du contrat. Un versement aussi important, en confiance, pour un travail sur plusieurs mois, ça ne se voyait pas tous les jours.

Ce client était un homme étrange, très grand, très maigre, sans qu’on pense un seul instant qu’il puisse être « souffreteux » tant son regard posé sur vous contenait d’énergie. Celle du dominant. On n’avait pas idée de discuter, encore moins contester ses demandes. Lorsqu’il énonçait une « proposition », c’était bien un ordre qu’on avait le sentiment de recevoir. Tout cela d’ailleurs sur le ton le plus affable, sans un sourire certes, mais sans agressivité non plus. 

Vers la fin de leur entretien, bref car ce client parlait peu, Lucien s’était essayé à une question, par curiosité : « vous étiez proche des défunts ? » 

La réponse fut à l’image du personnage qui se dressait devant lui : « En quelque sorte ». Lapidaire !

Après coup, Lucien s’en voulut d’avoir posé cette question idiote, plutôt que de lui avoir demandé son nom, tout simplement…

 

 

Un père défunt et une énigme 

 

Jean Paissy avait découvert la feuille par hasard, en vidant un bureau dont Il se débarrassait à contre cœur. Il n’avait hélas pas assez de place dans son nouveau logement. On prend toujours plus petit, après un divorce…

Dans le tiroir en bas à gauche, il y avait un classeur. Jean n’y avait pas prêté attention lorsqu’il avait récupéré le bureau après le décès de son père et la vente de l’appartement de Neuilly. Pour un peu, cette chemise cartonnée rouge serait partie chez Emmaüs avec le meuble.

La chemise contenait une feuille, imprimée seulement sur son recto. Son père Roger l’avait-il laissée sciemment dans le tiroir ? Pour que son fils la découvre après sa mort ? Peut-être…

Son tempérament farceur pouvait l’avoir incité à meubler ainsi son ennui, lorsque de graves soucis de santé l’avaient cloué dans un fauteuil. 

Sur la page, une liste verticale de 8 lettres (A, B, C, D…) introduisant chacune une ligne de chiffres. 

A quoi correspondaient ces nombres, affublés de symboles et de lettres ? Facile ! Évident même pour Jean qui avait pratiqué la voile sportive pendant plus de vingt ans : des coordonnées GPS.

Restait à découvrir les lieux désignés par ces latitudes et longitudes. 

Google Maps allait lui faciliter la vie. Un bonheur, ces nouvelles technologies ! Il tapa en haut à gauche dans le champ Recherche la ligne A : 48°05’07’’N - 02°17’03’’O.  

Résultat 7 Rue Abbé Bihouée, 56430 Mauron, France

Une rapide consultation en vue 3D et Jean découvrit que c’était l’adresse du… cimetière de Mauron ! 

Mauron ? Quésaco ? Vite, Wikipédia ! Help !!! 

Hélas, pas de vrai soutien de la part de l’encyclopédie en ligne. Rien à tirer en tout cas de la description faite du village de Mauron et de son histoire pour comprendre quel intérêt aurait pu porter le père de Jean à cette commune morbihannaise…

La ligne B lui en apprendrait peut-être d’avantage :

46°35’37’’N - 1°48’54’’E devint Allée des Ormes, 36230 Neuvy-Saint-Sépulchre, France

Encore une entrée de cimetière. Et pour ce qui est des éclaircissements souhaités, des clous !!! Les clous d’un cercueil, ricana Jean dans sa tête…

Il en fut ainsi des 6 autres. Des cimetières, toujours des cimetières… Jean avait besoin d’un conseil. Il appela son meilleur ami, Joseph, pour lui raconter toute l’histoire. 

 

Joseph et Jean, c’était une longue histoire. Comme souvent, les grandes amitiés naissent du rapprochement des contraires. Joseph était un grand plutôt maigre qui pouvait manger de tout sans prendre un gramme, quand Jean consultait quotidiennement sa balance, sachant soustraire un ou deux kilos au résultat pour se donner bonne conscience. Jean était un extraverti de surface ; cela voulait dire qu’il n’hésitait jamais à s’épancher sur ses états d’âme auprès de proches, voire de moins proches, donnant ainsi à chacun de ses confidents le sentiment d’être… un confident. Érigés au rang d’intimes, les dépositaires des épanchements de Jean, touchés par cette marque d’estime, le trouvaient fort sympathique, ce qu’il était foncièrement, au demeurant.

Ainsi, les tiraillements de son couple qui avaient abouti à une séparation mouvementée n’étaient ignorés de personne, chacun se croyant dès lors autorisé à donner à Jean un avis éclairé (fais ci, fais pas ça !) sur sa situation matrimoniale et ses conséquences… patrimoniales.

Joseph, lui, quoique convivial dans sa relation aux autres, cultivait un goût du secret sur son intimité qui le rendait distant, malgré son souhait évident d’être aimé. Cette barrière qu’il avait créée presqu’à son corps défendant lui pesait, lui collait à la peau et rendait maladroites toutes ses tentatives pour être plus ouvert aux autres. Le seul qui l’avait compris, l’écoutant vraiment sans jamais l’interroger ou presque, c’était Jean. Et qui savait aller au-delà des mots et « fausses confidences » pour deviner ce que ressentait véritablement Jean ? Joseph !

Bref, ces deux garçons devenus adultes puis hommes dans un long et joyeux parcours commun se « lisaient » l’un l’autre. Un jour, le fils de Joseph, interrogé sur qui était Jean pour son père, avait répondu : « Jean ? C’est le mec de Papa ! », ce qui était vrai, à l’orientation sexuelle près.

Et Joël, leur poteau commun, celui que Jean et Joseph avait surnommé le troisième « J », traduisait cette même perception en les interpellant souvent d’un moqueur et amical : « Salut les p’tits pédés ! »…

 

-        T’en penses quoi, toi, mon vieux ?

-        Moi ? Rien. Enfin… rien qui vaille ! Tu es sûr que ces bleds n’ont aucun rapport évident avec ton père, ou ta famille ? Il cherchait peut-être où se faire inhumer. C’est possible, ça ?

-        Mais non ! On a un caveau de famille à Argenteuil, et ce depuis au moins trois générations. Qu’est-ce qu’il serait allé foutre à Mauron, par exemple ? rétorqua Jean, un peu agacé, pas à cause de la tentative d’explication de son pote, mais par cette énigme que leur échange ne permettait pas de résoudre. 

-        Tout ça n’a pas de sens ! 

 

En positionnant tous les points sur une carte, une idée de Jean, ils n’eurent pas plus de succès. Le souhait de voir apparaitre une forme géométrique quelconque s’envola. Dommage ! Un octogone, mieux, un pentacle avec en son centre un triangle équilatéral, pointe en bas, là, ça aurait été la grande classe ! Mais bon, fallait bien l’avouer, un dessin ésotérique, tendance Rose-Croix, n’aurait pas beaucoup aidé à solutionner le mystère.

Bref, nos deux compères étaient dans le plus grand désarroi.

 

-        Je ne vois plus qu’une solution, dit Joseph avec un air sentencieux

-        Ah oui ? Laquelle ?

-        Faut aller voir sur place ! A, B, C, D, E, F, G et H ; on va tous se les faire, les cimetières, mon pote !

 

Proposition séduisante, qui promettait à tout le moins du bon temps passé ensemble, quelques bons restos et, ils n’en doutaient pas un seul instant, de « sérieuses » parties de rigolade, même si les destinations envisagées n’étaient pas, en elles-mêmes, sources de fous rires.

Ils décidèrent de partir à la fin de la semaine suivante, pour visiter les 8 cimetières dans l’ordre de la liste, sans se préoccuper donc de la logique topographique qui invitait à minimiser les temps de trajet de l’un à l’autre.

 

-        Mauron, à nous trois, maintenant ! hurla Joseph par la fenêtre conducteur lorsqu’ils quittèrent Neuilly 

 

Jean ne releva pas. Si son pote voulait jouer les Rastignac à la petite semaine, il n’y voyait pas d’inconvénient, à condition qu’il paye leur premier apéro…

 

 

Une enquête qui commence en « A »

 

Ils arrivèrent à Mauron dans l’après-midi et garèrent la voiture dans la rue Bihouée, juste en face de l’entrée du cimetière. Pas de problème de stationnement ; Le moins qu’on pouvait dire, c’était qu’il n’y avait pas foule, à Mauron, le dimanche, même pas (surtout pas ?) pour porter des fleurs aux défunts…

Ils se lancèrent dans l‘exploration minutieuse du cimetière en espérant découvrir une sépulture particulière, portant pourquoi pas un nom qui pourrait évoquer quelque chose dans l’esprit de Jean. Rien. Enfin si, parfois, une stèle leur arrachait un sourire, provoqué par un nom, une situation : 

« Famille Trouillard – Alphonse – mort le 02 août 1914 » …

Comme Jean et Joseph allaient quitter le cimetière de Mauron sans le moindre indice, sans le plus petit début d’explication qui rendrait interprétable la page aux huit adresses, une sépulture placée le long du mur, tout près de la sortie, attira leurs regards. Accaparés par la méthode d’inspection du lieu qu’ils avaient établie (Jean et Joseph étaient tous les deux ingénieurs de formation), soit un maillage travée par travée, rangée par rangée et commençant par l’allée située à gauche en entrant, ils avaient à leur arrivée tourné le dos à cette tombe, n’y prêtant attention qu’à la toute fin de leur recherche du jour.

 

-        Putain ! Regarde ! Le monolithe ! s’écria Joseph 

-        T’as raison. C’est incroyable. Mêmes proportions, même couleur. C’est la tombe de Kubrick, ou quoi ? 

 

Jean et Joseph étaient des cinéphiles quasi maniaques. Ils s’approchèrent, en singeant, c’est le cas de le dire, une scène du film, tendant la main avec une précaution craintive un peu surjouée pour finir par effleurer la dalle de granit, noire, parfaitement polie. La ressemblance avec la fameuse sentinelle de 2001 était stupéfiante, mais il y avait cependant une différence notable. Un nom était lisible en son centre : Paissy, en lettres peintes d’un doré bien net en fond de gravure.

Cette fois, on y était ! Affiché là, c’était le nom de Jean, le nom de son père, son nom de famille, Paissy quoi !

Comment savoir qui était enterré là ? Jean était tout excité : 

 

-        « On va aller tout de suite à la mairie ; ils doivent bien avoir un historique, des documents administratifs pour l’inhumation… Allez, Vieux, on y va ! »

 

La mairie dénommée prétentieusement Hôtel de ville, avec son monument post-moderne ressemblant un peu à une vespasienne trônant sur la place, était fermée. Une feuille glissée dans une chemise transparente et scotchée sur la porte indiquait : 

 

Pour mieux répondre aux attentes des usagers, les horaires d’ouverture au public de la Mairie changent.

Au vu de la très faible fréquentation, voire inexistante, il a été décidé de fermer la mairie le samedi matin afin de pouvoir ouvrir au public le mercredi après-midi qui, jusque-là, était fermé. Nous espérons ainsi pouvoir répondre aux nombreuses sollicitations qui allaient dans ce sens.

Jean ne put s’empêcher de faire une remarque moqueuse sur les « nombreuses sollicitations ».

 

Sous ce texte ô combien démocratique et républicain, un tableau des horaires qui précisait : 

 

 

A partir du 01er septembre :

Lundi

 

14 h 00 / 17 h 00

Mardi

09 h 00 / 12 h 15

14 h 00 / 17 h 00

Mercredi

09 h 00 / 12 h 15

14 h 00 / 17 h 00

Jeudi 

09 h 00 / 12 h 15

14 h 00 / 17 h 00

Vendredi

09 h 00 / 12 h 15

14 h 00 / 17 h 00

 

On était… dimanche !

 

-        « Merde, merde et merde !!! pesta Jean. On prend une chambre dans le coin. Je veux savoir. On revient demain. T’es d’accord ? »

 

Joseph comprit qu’il fallait répondre « d’accord ! ». Une soirée puis toute une matinée à Mauron, il y avait des perspectives plus enchanteresses que celle-là, mais son pote était dans un tel état de nerf que toute objection déboucherait sur une colère destructrice visant le premier objet à la portée de Jean. En l’occurrence, s’imagina Joseph, son Captur Renault hybride Orange Acatama quasi neuf pourrait être cet objet-là.

Craignant pour sa récente et rutilante acquisition et souhaitant écarter le moindre risque à ce sujet, Joseph lança une recherche express sur Tripadvisor, suivi d’un coup de téléphone, sans trop y croire, à la première chambre d’hôtes affichée. Bingo !!! 

 

-        « Oui Monsieur, notre chambre est libre ce soir »

 

Ils s’installèrent aux « Néfliers », dans une belle chambre à deux lits. Peu importait aux deux amis. Coutumiers des virées improvisées, ayant dormi ensemble dans les carrés étroits et inconfortables de voiliers de régate, la promiscuité ne les dérangeait nullement et là, vue la taille de la chambre, on était assez loin d’une nuit en mer pendant Cowes – Dinard sur un voilier de moins de 10 mètres. En plus, Dieu merci, Joël n’était pas là pour proférer ses sous-entendus narquois et vaguement homophobes…

Après un bon dîner dans un restaurant à Ploërmel, la nuit fut partagée entre marrades de vieux complices et ronflements de roupilleurs éméchés, chacun accusant l’autre le lendemain au réveil de l’avoir empêché de dormir. Un classique !

Les deux camarades se présentèrent au guichet d’accueil de la mairie de Mauron à 14 heures pétantes :

 

-        « Vous dites ? La tombe Paissy ? Non, j’ai pas ça ! Et vous l’avez vue, vous êtes sûrs ? crut bon d’ajouter la préposée municipale, sans se douter qu’elle venait ainsi de frôler la mort, Jean ayant déjà en tête de dissimuler sous la dalle de granit noir le corps décapité de celle qu’il qualifia, une fois sorti, d’incompétente-basique-amortie. »

 

Ils convinrent après un bref conciliabule qu’il laisserait la vie à l’employée de mairie et qu’ils ne tireraient rien de plus d’une enquête de voisinage. Ils prirent donc la direction du Berry pour, l’espéraient-ils, dénicher des indices plus « parlants » dans le cimetière « B ».

 

 

Peaufinage professionnel

 

La principale difficulté qu’allait devoir rencontrer Lucien dans la mission que « le compendieux » lui avait confiée (c’est ainsi qu’il avait surnommé son client, ce qualificatif renfermant selon Lucien une part de mystère qui collait bien au quidam), c’était celle de l’anticipation. Le compendieux avait été extrêmement clair sur les termes du contrat. Il ne pouvait être question ni d’avoir le moindre retard par rapport aux visites que les deux hommes allaient effectuer dans les sept cimetières à « pourvoir », ni même de laisser le doute s’insinuer dans leurs esprits sur le fait que les sépultures puissent être récentes. Les croire installées là depuis longtemps était, selon le compendieux, crucial pour la réussite de son plan. Tout devait donc être réalisé « au cordeau ».

A cet effet d’ailleurs, pour aider le graveur de tombes dans sa mission, son prescripteur avait fourni à Lucien une enveloppe contenant des photos de Joseph et Jean, au dos desquelles étaient imprimés leurs noms et prénoms, une liste d’adresses avec géolocalisation des sept emplacements dont le marbrier disposerait pour installer les dalles, et pour chacun de ces lieux le séquencement précis des éléments à graver. L’enveloppe contenait également une carte de visite sur laquelle figurait uniquement un numéro de téléphone en 07 (sans doute celui d’une carte SIM sans abonnement, se dit Lucien). 

Son étrange client lui dit qu’il ne devait s’en servir pour le joindre qu’en cas d’extrême urgence. Le compendieux n’avait pas sensiblement modifié le ton de sa voix pour délivrer cette consigne, mais Lucien avait parfaitement compris qu’« extrême urgence » signifiait « vaudrait mieux pas ».

En tournant et retournant nerveusement l’enveloppe, Lucien nota avec surprise qu’elle portait un nom, au beau milieu du rabat supérieur. Alain Stamn. Ça lui parut curieux que son client, si précautionneux, ait laissé passer cette information par erreur. Le nom ne lui disait rien. Et était-ce son nom ?... Lucien décida de ne pas poser la question à son client et encore moins de se torturer les méninges avec ça, même si la sonorité de « Stamn-Alain » lui taquinait vaguement les méninges. Il y avait plus important comme souci ; comment s’assurer de respecter le « deal » à la lettre ? 

Il lista dans sa tête les écueils qu’il devait à tout prix éviter :

 

-        Le pire : la pierre tombale n’est pas en place lors du passage des deux hommes

-        Les gravures prévues ne sont pas faites

-        Une erreur est commise sur les gravures, dans leur contenu ou leur ordre 

-        La pierre tombale convenablement gravée est disposée au mauvais endroit, au mauvais moment

 

De ce recensement, Lucien Chrétien déduisit que la meilleure façon de procéder était de placer à chaque fois le bloc de granit bien à l’avance et de ne graver celui-ci qu’après avoir eu la certitude que les deux compères iraient ici ou là. Son laconique client semblait absolument certain que Jean et Joseph suivraient l’ordre alphabétique des lettres pour leur quête mais Lucien, prudent, se dit : 

 

1) Qu’en sait-il, il se croit plus malin que tout le monde ou quoi ?

2) Un aléa peut toujours les contraindre à une modification d’itinéraire de dernière minute

 

D’où la conclusion du marbrier selon laquelle seule une anticipation a minima de sa gravure garantirait la réussite du projet. Pour cela, il n’y avait pas d’autre solution que de suivre les voyageurs dans leur périple, et de les devancer chaque fois en toute fin de parcours pour trouver le temps de faire… ce qui restait à faire. Fort de son expérience et de sa dextérité, Lucien ne doutait pas de pouvoir réussir ce pari technique ; une marge d’environ une bonne heure devrait, au pif, lui suffire pour graver puis rechampir les différents caractères prévus. De plus, il s’offrait ainsi la possibilité d’observer à petite distance les réactions des deux hommes ciblés par cette étrange farce.

D’un naturel curieux, Lucien avait une envie folle de comprendre ce que cachait ce canular macabre. Il avait en effet fini par se convaincre qu’il s’agissait d’une sorte de blague, même si l’ordonnateur de celle-ci paraissait, a priori, peu enclin à la plaisanterie. Le Stamn, un pince-sans-rire ? Cela lui paraissait bien peu crédible mais… « Garde toi tant que tu vivras, de juger les gens sur la mine ». Se remémorant son éducation primaire, Lucien sourit en songeant que, décidément, La Fontaine était un sage…

 

 

 « B » comme basilique et comme bizarre

 

A leur arrivée à Neuvy, les deux enquêteurs commencèrent par aller admirer la basilique. De son éducation catholique initiale, Jean avait gardé le goût des visites d’églises et il avait noté (encore Wikipédia) que la basilique était une copie du Saint Sépulcre de Jérusalem, d’où sa forme circulaire. Leur pèlerinage touriste achevé, ils marchèrent jusqu’au cimetière. Joseph râla ; Jean lui avait dit que c’était juste à côté ; 750 mètres, quand même !!! 

 

-        On aurait dû prendre la bagnole. Va falloir revenir, après…

 

Ils avaient hâte de trouver quelque chose de flagrant et arpentèrent à larges enjambées les allées en cherchant du regard une tombe anthracite. Car dès le départ de Mauron, ils s’étaient convaincus tout deux que la clé du mystère était liée au « monolithe ».

 

-        « Et pan ! Dans le mille ! hurla Jean. Le parallélépipède de granit noir était bien là, dans un secteur carré occupé seulement par quelques tombes, à l’évidence récentes. 

-        Paissy !!! Et… 1951, lut Joseph. C’est quoi ? Une année de naissance, de décès ? Dis donc, t’es né quand, au fait ? lança-t-il narquois à son vieux pote en sachant fort bien que c’était en 51.

-        Puis-je te rappeler que jusqu’à preuve du contraire, je ne suis pas mort ; cette tombe n’est donc pas la mienne, tonna Jean en concluant sa remarque d’un Et toc ! retentissant, souligné par son pouce droit sortant en claquant de dessous le menton.

-        Qui te dit que ce n’est pas la tienne ? Peut-être que, simplement, elle t’attend ! La chance ! Tu vas être inhumé à Neuvy-Saint-Sépulchre ! J’espère que tu apprécies !

 

Jean, d’un haussement d’épaule, fit mine d’ignorer la blague de son pote, avant d’éclater de rire.

 

-        T’es trop con ! Allez, cassons-nous ; si tu as raison, je reviendrai de toutes les façons à Neuvy un jour ou l’autre, et toi aussi d’ailleurs…

-        Pourquoi moi aussi ?

-        Ben, pour déposer une gerbe !!!

-        D’accooooord !!! Allez, on se tire d’ici et… destination l’étape trois, pardon, C, qui nous apportera peut-être des éclaircissements ? On y go ?

 

 

Pourquoi en troisième ?

 

Le troisième cimetière avait bien failli être leur première destination, avant qu’ils ne se résolvent à respecter l’ordre alphabétique. Car les coordonnées GPS avaient pointé le 8 rue de Neuville à Paissy, dans l’Aisne, adresse approximative de l’église et du petit cimetière qui lui est accolé.

Paissy ! Ça ne pouvait pas être un hasard ! En découvrant ce nom lorsqu’ils avaient décodé toutes les adresses de la liste, ils avaient failli foncer directement vers cette destination mais s’étaient finalement ravisés, Joseph ayant posé la question qui tue :

 

-        Paissy, d’accord, ça parait évident, mais alors, pourquoi ton père nous a-t-il mis Mauron et Neuvy en A et B, avant Paissy ? Doit bien y avoir une raison…

 

Sagement donc, presque sûrs de respecter ainsi les dernières volontés de Roger Paissy, ils avaient rentré Mauron dans le GPS du Captur.

 

Mais ça y était, après A et B, Paissy, le C de la liste paternelle, s’apprêtait à les accueillir. Leur impatience était telle qu’ils décidèrent de la réfréner en s’offrant avant la visite du cimetière un bon dîner à l’Assiette champenoise, le trois-étoiles de Reims, et en remettant au lendemain matin leur « expédition Paissyacoise ».

 

 

Le mystère « s’é…paissy »

 

Pour suivre aisément les deux compères tout en étant prêt à effectuer son ouvrage aux différentes étapes de l’espèce de chemin de croix imposée par le compendieux, Lucien Chrétien avait choisi de se servir de son vieux Traffic diesel. La camionnette faisait toujours son 120 km à l’heure sans sourciller, et Lucien n’eut aucun mal à l’aménager sommairement pour pouvoir y dormir et y stocker le matos indispensable pour graver les tombes au fur et à mesure. Côté gauche, bien arrimé, son cadre servant à positionner les lignes de gravure ; calés devant, contre la cloison de la cabine, sa boîte à outils, et un carton contenant la peinture, un sèche-cheveux et un petit compresseur marchant sur le 12 volts ; enfin, côté droit, Lucien avait ménagé une place suffisante pour y loger un grand matelas gonflable (le pourquoi du compresseur…) et une petite chiotte chimique (on n’est jamais trop prévoyant). Décidément, il aimait bien cette mission. Ça le changeait de sa routine et il avait plaisir à y mettre de l’ingéniosité. 

 

Après s’être assuré que les deux hommes allaient bien coucher à Reims et ne se rendre donc à Paissy que le lendemain, Lucien se savait tranquille pour exécuter son ouvrage. 

Mal faillit lui en prendre. Il s’était dit qu’il finirait « tranquillou » sa gravure au petit matin et s’endormit dans son Traffic-atelier-camping-car du sommeil du juste plutôt que de celui d’un comploteur inquiet.

 

Lucien Chrétien était, nous l’avons dit, un vrai professionnel. Après le départ de son généreux et peu bavard client, il s’était mis à la tâche. La difficulté majeure était de pouvoir graver des morceaux du « texte » complet sur chacune des dalles de granit avec une précision telle que nul ne pourrait discerner qu’il ne s’agissait pas d’une seule et même tombe. Il conçut donc une sorte de cadre métallique, léger, épousant les bords extérieurs de la dalle, démontable mais suffisamment précis pour que Lucien sache, au demi-centimètre près, positionner et graver les différents éléments – les noms, les prénoms et les dates (jour/mois/année) dans l’ordre que lui avait indiqué son mécène (autre qualificatif employé par Lucien chaque fois qu’il songeait à la somme que le compendieux lui avait remise).

Ensuite, pour ne rien laisser au hasard, Lucien s’était chronométré : assemblage du cadre de référence, montage de celui-ci sur la dalle, fixation sur le cadre des 3 cordeaux marquant le bas de chacune des lignes (celle des noms et prénoms, celle des dates de naissance puis de décès), gravure des caractères requis, rechampissage, séchage accéléré au sèche-cheveux, démontage et rangement de l’ensemble. Il arrivait à réaliser tout cela entre 50mn (son record) et 1 heure 05 maxi. Pratiquement pile poil comme son estimation initiale d’une heure. 

 

-        « Trop fort, mon Lulu !!! » se félicita le marbrier, pas peu fier.

 

7 heures ! Le réveil avait pourtant sonné à 6 heures, mais Lucien avait préféré prolonger un peu son rêve en cours. Il lui restait donc un peu moins de 45 mn pour graver et peindre le monolithe (Lucien lui-aussi avait été frappé par la ressemblance avec le mythique objet).

Mais ce matin, Lucien ne savait pas exactement de combien de temps il pouvait encore disposer. Son réveil certes matinal mais tardif, en regard du travail restant, le mettait clairement en danger. Pas d’heure d’ouverture du cimetière pour le protéger ; les tombes étaient accessibles depuis l’église, sans mur haut ni portail clôturant le cimetière. Et s’il avait bien commencé en toute discrétion la veille au soir (pose sur la pierre sépulcrale du cadre en inox avec ses trois cordeaux en dyneema, frappés dessus et bien tendus, gravure du nom et de l’année) l’ajout du premier prénom et du mois était encore à faire. 20 à 30 mn, au minimum. 

Si les deux ignorantes victimes de la mystification décidaient de se lever aux aurores, elles surprendraient le Lucien en flagrant délit. Alors, la supercherie passerait d’adroite à lamentable et Lucien n’aurait plus qu’à tenter une explication alambiquée devant Joseph et Jean puis à rentrer chez lui la tête basse pour rendre ses milliers d’euros à son généreux, taciturne et probablement furieux commanditaire…

Lucien s’activa, en se forçant cependant à ne pas aller trop vite. Une erreur de frappe sur son ciseau et c’en serait fini de sa réputation de graveur jusque-là sans faille (Lucien n’avait jamais, par orgueil peut-être, voulu passer aux techniques de gravure plus « modernes », à base de pointes diamantées et de laser).

d… é… c… e… m… b… ; en bon artisan, Lucien avançait bien, quand il entendit un bruit de pneumatiques sur le gravier, près de l’entrée de l’église. 

 

-        Et merde ! P. d’hybrides !!! pesta-t-il intérieurement. On les entend pas arriver ; moteurs électriques de m... C’est les deux zozos, à tous les coups ! 

 

Vite le r… et puis la dernière lettre, le e. Lucien entendait Jean et Joseph qui discutaient, les portes du Captur déjà ouvertes mais ne se pressant pas d’en descendre, heureusement. 

 

-        « T’as encore ronflé, mon salaud ! Je t’entendais depuis ma chambre.

-        Impossible ! Tes propres ronflements t’ont réveillé, et puis c’est tout !

 

Rires…

 

Lucien bénit les deux rigolos de lui accorder ainsi le peu de temps qui lui manquait. 

Lorsqu’ils pointèrent le bout de leurs nez à l’entrée du cimetière, ils en virent sortir un type avec un drôle de couvre-chef abritant mal une volumineuse tignasse grisonnante, un cadre grand comme un sommier sous le bras droit, avec à la main un petit pot de peinture et un sèche-cheveux. Ils étaient loin de se douter que cet homme venait de les mystifier une troisième fois, même si ça avait été plutôt ric rac ce coup-ci.

Lucien n’aurait normalement pas dû, mais la curiosité étant la plus forte, plutôt que de baisser la tête en les croisant, il les salua en portant la main à son béret, les regardant droit dans les yeux comme pour y trouver la réponse à sa question du début : pourquoi le compendieux dépensait-il autant d’argent juste pour se foutre de la gueule de ces deux-là ?

 

 

Naissance d’une théorie

 

Jean fut le premier à voir le rectangle noir, bien plus « causant » cette fois-ci. 

Première ligne, un nom : Paissy, suivi d’un prénom : Jean, deuxième ligne, un jour : 05, un mois : décembre et une année : 1951. Estomaqué, Jean garda le silence, marquant ainsi l’immense confusion dans laquelle cette lecture venait de le plonger.  

Incompréhensible. Son père avait décidé de lui jouer un sale tour, vraiment.

 

-        Allez ! dit Joseph. Faisons le point. On a une tombe qui se balade, avec ton nom dessus, une année qui est celle de ta naissance, et une date qui est, qui est ???

-        Celle de ma naissance, ducon ! 5 décembre 1951 ! J’y comprends rien, mon vieux, que dalle ! Je me sens complètement paumé ! 

-        En tout cas, j’avais raison : c’est ta tombe, mon grand ! Faut t’y faire ! A ceci près que tu es à la tête, si je puis dire, de deux sépultures qui t’attendent sagement, une à Neuvy et une ici. Sans compter Mauron… Tu connais pas ton bonheur, mon frère ! Ton paternel voulait peut-être que tu sois pourvu partout où tu pourrais clamser. Dis donc, Il me vient une idée, tout d’un coup. J’ai parlé de tombe qui se baladait, parce que c’est apparemment toujours la même, avec une inscription qui évolue ; mais c’est pas sûr… y’en a peut-être autant que de cimetière à visiter. Si on retournait en A ou B, histoire de vérifier ? T’en penses quoi, toi ?

-        Ouais, on peut, mais ça nous avancera à quoi ? Soit y’a plus de tombe à Neuvy, et ça veut dire qu’elle se balade, comme tu dis, soit elle y est toujours, et donc y’en a plusieurs, avec par-dessus le marché une gravure qui s’enrichit par l’opération du Saint Esprit… en supposant que le Saint Esprit y soit pour quelque chose, ce qui me semble plutôt improbable ! De toutes les façons, on est dans le bleu. A quoi ça rime, tout ce bordel ?

 

Les deux garçons eurent un soupir bien synchrone. Cette aventure commençait à leur peser menu, sans qu’ils se l’avouent encore explicitement. L’angoisse avait lentement mais sûrement remplacé l’amusement de départ. Parce que, pas bêtes, ils avaient évidemment songé à ce qu’ils risquaient fort de découvrir à la prochaine adresse : une date de décès ! Glauque !!!

 

 

Rapprochement

 

Lucien ne s’était pas résolu à filer à l’anglaise après qu’il avait croisé les deux compères. Une fois rangé tout son barda dans le Traffic, il retourna à pas feutrés vers le cimetière pour écouter les échanges entre les deux amis. Ils étaient perdus, les mecs. Lucien opina du chef lorsque Jean développa sa théorie au sujet de la tombe baladeuse.

 

-        « T’as raison, mon pauv’ gars. Tu ne trouverais rien, ni à Mauron ni à Neuvy » 

 

Son « bienfaiteur » lui avait formellement ordonné de faire retirer les dalles au fur et à mesure, soit dès que ses souffre-douleurs auraient quitté un cimetière pour faire route vers le suivant.

 

-        « Vous m’avez bien compris ? Pas de trace laissée après leur passage ! Je suis bien clair ? »

 

Oh, oui !!! Pour ça, pas de doute, le compendieux avait été parfaitement clair, croyant même devoir pour cela prononcer d’un air sévère et d’un seul trait un nombre de mots très certainement proche de son record personnel.

Lucien se sentait de plus en plus compatissant à l’égard des enquêteurs amateurs, voire même solidaire des deux loustics. Il partageait leur trouble et leurs interrogations, n’ayant à peine plus qu’eux de réponses au mystère qu’ils affrontaient.

Dans quelle sombre comédie s’était-il aventuré ? Il finissait par se demander si lui aussi n’était pas un pantin dans cette sinistre mascarade.

C’est ce sentiment confus qui lui fit se dire que ce serait peut-être une bonne idée de contacter les deux malheureux jouets du dénommé Stamn.

Après tout, qu’y avait-il à craindre d’une telle initiative ? Le compendieux ne lui avait jamais défendu quoi que ce soit à ce sujet. Dans le respect de la commande payée rubis sur l’ongle, il ne devait pas révéler comment les tombes étaient mises en place ni les gravures réalisées. Et surtout, le texte complet, lisible à la dernière étape du périple, ne devait pas être dévoilé par avance. Mais pour le reste, le fait de sympathiser avec les deux joyeux camarades… pourquoi pas ? Il sembla à Lucien Chrétien que ce serait une bonne façon d’atténuer son lancinant sentiment de culpabilité, de minimiser sa complicité un peu honteuse. Il le savait bien, il contribuait activement à réaliser ce méchant tour.

Allez ! C’était dit. Dès qu’une bonne occasion se présenterait, il prendrait contact avec les deux copains et on verrait bien.

 

 

Retour aux sources

 

Jean et Joseph avaient décidé de s’accorder une pause. Ils en avaient bien besoin, cherchant à retrouver un peu de sérénité, un brin de cette légèreté qui les habitaient à Mauron et même encore à Neuvy.

Devant un bon dîner pris cette fois à Versailles où ils faisaient étape avant de filer vers D, ils discutèrent de leur aventure en s’astreignant à la raison et au discernement.

 

-        « Bon ! A chaque fois, la dalle nous communique une nouvelle information. On peut donc supposer que ce sera le cas en D puis en E et ainsi de suite. Non ?

-        Oui, je suis d’accord. T’as raison. Et alors ?

-        Alors, si on décide de brûler les étapes et de se rendre directement en H, on devrait trouver la dalle avec sa gravure complète. On gagne du temps et peut-être qu’on pourra comprendre ce que ton père voulait te faire passer comme message.

-        Toujours d’accord, camarade, à une nuance près : pas certain que mon père ait voulu me faire passer quoique ce soit. J’ai trouvé la liste par hasard, je te rappelle. Est-ce qu’elle m’était destinée ? Je ne sais pas…

-        A qui veux-tu ? En tout cas, on ne risque rien à faire un petit tour du côté de H, pas vrai ?

-        Une autre objection, si tu permets. Si tu as raison et que mon père m’a adressé un message depuis l’au-delà, pourquoi me croyait-il, nous croyait-il assez couillons pour suivre toutes les lettres plutôt que d’aller en H comme tu viens fort brillamment de le proposer ? Fallait m’envoyer à Courseulles directement, non ?

-        Sauf s’il voulait que tu repères bien toutes les communes où tu pourrais être enterré, pour choisir…

-        Ha, ha, ha !!!

 

H, c’était en effet Courseulles-sur-Mer. Une petite ville normande avec son port qu’ils connaissaient bien tous les deux pour y avoir régaté pendant plus de 20 ans…

Leur dîner s’achevait presque, les deux calvas commandés n’étant pas encore arrivés, lorsqu’ils furent abordés par un vieil homme dont le visage leur rappelait vaguement quelqu’un. Mais qui ?...

 

-        Bonsoir Messieurs ! Vous permettez ? Lucien, sans attendre de réponse, saisit une chaise libre à la table d’à côté et s’assit face aux deux amis.

-        Vous ne me connaissez pas mais moi, je vous connais ! 

 

Lucien était assez content de cette introduction qu’il avait répétée pendant son trajet entre Paissy et Versailles. Il était comme ça, le Lucien. Le souci du travail bien préparé. Ne pas laisser trop de place à l’impro, pour ne pas risquer de se planter.

 

-        Je peux, par exemple, vous dire que vous visitez des cimetières et cherchez une tombe toute particulière. Je me trompe ?

 

Jean et Joseph ne répondirent pas. En fait, l’un et l’autre fouillaient dans leur mémoire. Où avaient-ils déjà vu ce type ? Jean percuta le premier :

 

-        Paissy ! Le sèche-cheveux ! cria presque Jean

-        Et le sommier ! Et le béret !!! compléta Joseph qui visualisait à son tour leur curieuse rencontre de la veille.

-        Vous êtes qui, nom de Dieu ?

-        Soyez sans crainte, je vais vous expliquer. Vous allez rire…

 

La mine des deux amis ne laissait planer aucun doute. Ils n’allaient pas rire et la prédiction exagérément optimiste du graveur de tombes allait faire flop. Ce dernier décida d’oublier illico sa formule maladroite et poursuivit : 

 

-        D’abord, je me présente : Lucien Chrétien, marbrier. Je vous suis depuis des jours, ou plutôt je devrais dire que je vous précède. C’est moi qui grave les tombes noires juste avant votre passage et…

-        Vous connaissiez mon père ? coupa Jean

-        Non, pas du tout…

-        Alors c’est quoi ce bin’s ? Qui vous a demandé de faire ça ? Et de faire quoi exactement, d’ailleurs ? aboya Joseph en relais de son pote, priant pour que Jean n’étrangle pas le type avant qu’il puisse leur fournir des explications rationnelles.

 

Lucien poussa un long soupir, songea aux billets de 500 qu’il allait sans doute devoir rendre à son mécène, et décida de vendre la mèche. « Au diable le compendieux ! » se dit-il, souriant intérieurement en songeant que son sinistre client et le diable avait peut-être bien quelques points communs. Un instant d’ailleurs, il pensa au nom du type, Alain Stamn, sans trop savoir pourquoi. Ça lui reviendrait, plus tard peut-être…

 

 

Des éclaircissements, vraiment ?

 

Les deux victimes de la sinistre farce écoutèrent religieusement Lucien Chrétien lorsqu’il leur raconta son histoire depuis le début : la rencontre avec son étrange client et l’étrange commande que celui-ci lui avait passé, son travail préparatoire (Lucien décrivit avec fierté les ingéniosités techniques de son cru qui lui avaient permis de relever le défi lancé par Stamn, détails qui n’intéressèrent Jean et Joseph qu’assez modérément mais les agacèrent profondément, pressés qu’ils étaient d’entendre Lucien en venir aux conclusions), son accompagnement permanent de Jean et Joseph dans leur périple et ses premières réalisations sur le mode furtif, y compris la dernière, à Paissy, quand il avait bien failli être surpris et démasqué.

Jean, n’y tenant plus, l’interrompit à cet instant pour poser LA question :

 

-        Qu’est-ce que ce type vous a demandé de graver sur la tombe de Courseulles ? C’est quoi, la fin de l’histoire ?

-        Courseulles ? Je n’ai pas de tombe à Courseulles ! Ma dernière, c’est la G, à Sèvres…

-        Mais non, réfléchissez bien. Vous devez avoir une huitième adresse, H, comme Huit, comme Courseulles, quoi !!!

-        Non, non ! Je vous assure. Sèvres est la dernière étape. Et tout est prêt d’ailleurs ; j’y suis allé juste avant de venir vous voir, pour être sûr d’avoir fini avant demain. Je n’étais pas encore complètement décidé à vous parler ce soir, mais je craignais que vous visiez la lettre G plutôt que la D. Sèvres, c’est tout près de Versailles, et je me suis dit : ils ne vont pas avoir la patience, Toulouse, la D, ça fait une sacrée trotte, ils vont préférer aller voir la dernière, la G, directement. 

-        C’est H, la dernière, pas G, grogna Jean d’un air méchant. 

-        Ils nagèrent, et maintenant, ils enragent ! pensa Lucien, assez satisfait de cette anagramme (sa seconde marotte après celle des durées entre deux dates) 

-        Restons calmes ! lança Joseph aux deux autres, se sentant intérieurement au moins autant qu’eux proche de la rupture. D’abord, qu’y a-t-il de gravé en G ?

 

Les dernières réticences de Lucien concernant la promesse faite au compendieux de ne rien révéler étaient tombées depuis qu’il avait attrapé la chaise pour s’assoir avec les deux J, comme il les appelait. 

 

-        Jean Paissy, 05 décembre 1951 et à côté, Joseph Fungal, 1er janvier 1954.

-        « 1er », c’est toujours plus difficile à graver, avec le « er » en tout petit, crut bon d’ajouter Lucien, en bon professionnel soucieux d’expliquer en détail les subtilités techniques de son métier.

 

Joseph et Jean se regardèrent, l’incompréhension se lisant sur leurs visages. 

 

-        Putain ! Nos deux noms, nos deux dates de naissances ! Ton père était devenu dingue, mon bon Jean !!! Je vois que ça…

-        Je ne comprends pas, je ne comprends pas, répétait Jean comme hébété.

-        Restons calmes ! réitéra Joseph, cette fois-ci d’abord pour lui-même.

-        Monsieur Chrétien, connaissez-vous le nom de votre drôle de client ?

-        Je crois, mais je suis pas sûr. Il pourrait bien s’appeller Stamn, Alain Stamn. En disant ça, une lumière s’alluma de nouveau un court instant dans le cerveau de Lucien, mais s’éteignit presqu’aussitôt.

-        Nom de Dieu ! hurla Jean. Ce salopard de Stamn ! Tu te souviens, Jo ?

-        Si je me souviens. C’est le prof qu’on a fait virer de l’école d’ingé. Enfoiré de petit gros de pédophile de mes deux !!!

 

 

La marque « Dutroux »

 

L’histoire avait fait grand bruit à l’époque. Le professeur de thermodynamique de cette grande école d’informatique parisienne avait été piégé par des élèves qui avaient voulu changer leurs notes en piratant l’ordinateur de l’enseignant (des zéros récoltés en préférant aller voir Monty Python sacré Graal qui ressortait plutôt que d’assister au cours de Thermo, avec ce jour-là hélas une interro surprise à la fin). Ils étaient tombés un peu par hasard sur un fichier perso bien-protégé-mais-pas-assez et avaient découvert les penchants du prof pour la chair fraiche, de préférence mineure. Ça n’avait pas fait un pli ; dénoncé par nos hackers débutants, le vicieux avait pris ses cliques et ses claques avant l’arrivée des keufs. Interpol, surchargée par des affaires plus graves, n’avait pas cru bon de donner suite et le Stamn s’était refait une virginité et beaucoup d’argent au Pérou, grâce à l’absence d’accord d’extradition avec la France et avec le soutien « moral » de copains, eux-aussi surfers du dark web et amateurs de petits enfants. Qui étaient les deux tricheurs devenus les Sherlock de l’école ? Les deux J, bien sûr !!!

 

 

Froid, comme la vengeance et les tombes

 

Que le Stamn ait voulu se les faire, même des décennies plus tard (la vengeance, un plat qui se mange froid), ça semblait l’explication la plus probable. Certes, il fallait être vicelard pour imaginer un tel plan, la découverte progressive et flippante de leur mort annoncée sur une pierre tombale. Mais le Stamn était un vicieux, justement, et hors classe ! Et ça avait failli marcher. Sans la « trahison » (disons le non-respect du contrat) de Lucien Chrétien, les deux zozos auraient balisé grave, au moins jusqu’aux dates indiquées sur le monolithe comme signifiant leurs décès respectifs.

C’est ce que les trois hommes s’apprêtaient à conclure, avant que Jean ne se reprenne et dise :

 

-        Et ces dates de décès, elles sont où ? 

-        En H, répondit Joseph.

-        Ouais, et pourquoi Monsieur Chrétien n’a-t-il pas été chargé de leur gravure, alors ? 

-        Je l’aurais fait sans problème, crut bon de préciser le marbrier, un peu vexé quand même de cet apparent manque de confiance du compendieux pour lui faire terminer le travail.

-        En tout cas, ce qui est sûr, c’est que mon père n’est pour rien dans cette histoire, dit Jean, rassuré. La liste des huit lettres, c’est Stamn qui a dû la glisser dans le tiroir du bureau, puisqu’elle est cohérente avec celle des sept lieux fournis par le même Stamn à Monsieur. Je me trompe ?

-        Non ! T’as raison sur toute la ligne. Il ne nous reste en fait qu’une seule chose à faire maintenant, énonça Joseph un peu solennellement.

-        Boire un coup pour oublier cette mascarade foireuse ?

-        Après, vieux frère, après, promis ! Mais avant, faut qu’on aille lire ce qui est écrit à Courseulles, tu ne crois pas ? T’as les boules à l’idée de connaitre ta destinée ?

-        Ok ! On part demain en début d’après-midi ! Comment tu disais déjà ? Courseulles, à nous trois, maintenant ? A moins que vous vouliez venir avec nous, Monsieur Chrétien ?

-        Non merci, chers amis. Je rentre au bercail ce soir. Mais si vous voulez bien, je vous invite à dîner dès votre retour de Normandie. Vous me raconterez, j’ai hâte ! Appelez-moi dès que vous saurez, d’accord ?

-        D’accord, Lucien ! conclut Jean en donnant du prénom au graveur. Une amitié venait de naitre…

 

 

Addendum

 

Après une bonne nuit de sommeil dans son lit, la première depuis Mauron (un matelas gonflable, c’est quand même moins bien qu’un matelas en mousse à mémoire de forme de haute densité), Lucien se leva de bonne humeur. Le tas de courrier qui s’était accumulé sur son bureau n’y fit rien, il se sentait joyeux. Cette curieuse et sombre histoire lui semblait déjà derrière lui et c’est comme un poids sur la conscience qui lui était ôté. 

Pour se sentir néanmoins tout à fait serein, il lui restait quelque chose à faire.

Il composa le numéro commençant par 07. Comme d’habitude, il s’était préparé avant et savait déjà comment annoncer à Stamn qu’il avait rompu unilatéralement leur accord et lui rendait donc la somme correspondant au contrat qu’il n’avait pas totalement honoré (déduction faite, bien sûr, des frais engagés).

Il aurait sans doute pu garder l’argent ; qu’y aurait-il eu de mal à flouer un pédophile ?

Mais Lucien Chrétien avait une morale et ressentait une certaine satisfaction à l’idée que son honnêteté serait incompréhensible et donc déstabilisante pour un Stamn habitué aux seuls coups tordus. En le volant, il rentrerait dans son mode de pourri ; en le remboursant, il lui indiquait tout son mépris.

La sonnerie s’interrompit. Stamn avait décroché.

 

-        Bonjour, Monsieur Chrétien.

-        Monsieur… Lucien s’arrêta avant de dire Stamn ; après tout, il n’était pas totalement certain que ce fut son nom.

-        Je tiens à vous remercier pour votre travail. Je suis ravi. D’ailleurs je vais vous confier une nouvelle tâche, si vous voulez bien ?

-        

-        Vous devez en avoir le descriptif dans votre courrier. Une enveloppe au nom de Monsieur Alain Stamn. Vous trouverez dedans toutes les précisions nécessaires ainsi que 2000 euros en billets de 100. Non, ne me remerciez pas, c’est normal ; on ne trouve pas souvent de professionnels de votre gabarit. Adieu, Monsieur Chrétien ! 

 

Et il raccrocha, avant que Lucien ait pu retrouver ses esprits et quelque chose à dire. Que Stamn soit aussi volubile l’avait scotché bien plus encore que cette nouvelle mission qu’il lui confiait.

Il fouilla fébrilement dans son courrier. Une enveloppe en papier kraft, la même que la première fois. Bon sang ! Et Alain Stamn sur le rabat, forcément. Ses doigts tremblaient un peu pour décoller l’enveloppe, et la renverser en la secouant au-dessus du bureau. Des billets en tombèrent en s’éparpillant un peu, puis une feuille de papier sortit partiellement. Lucien la dégagea assez pour y lire :

 

Date à graver dès réception de ce courrier sur la dalle déjà installée dans le cimetière de Courseulles…

 

Une seule date figurait sur la feuille, et c’était celle d’aujourd’hui. Qu’allait-il faire ? Filer à Courseulles pour la graver ? N’importe quoi ! Il décida d’appeler ses deux récents amis pour les prévenir de ce nouveau rebondissement, leur éviter peut-être de se déplacer puisqu’ils ne découvriraient rien de plus à Courseulles. Mais personne ne décrocha. Déjà en route vers Caen, sans doute.

Une seule date, rien que pour faire croire à Jean et Joseph que leur fin commune était proche. Avant minuit ce jour, on pouvait difficilement faire plus proche ! Ce Stamn était vraiment le dernier des salauds !!!

 

Deux éclairs pour le prix d’un

 

Stamn, Alain Stamn, Stamn Alain… Voilà que ça lui revenait, de manière lancinante. Les neurones de Lucien avaient du mal à se connecter, mais l’alertait d’un truc. Mais quel truc ? La première pensée qui émergea n’avait rien à voir avec le nom du compendieux. Il se souvint tout d’un coup de sa conversation d’hier avec Joseph et Jean et de ce qu’avait dit Joseph pour qualifier leur prof de thermodynamique : « Enfoiré de petit gros de pédophile de mes deux »

Petit gros ? Rien qui ressemble moins à la description que Lucien pourrait faire du compendieux. A la rigueur, avec l’âge, il aurait pu maigrir, mais rapetisser, ça, c’était impossible, même avec l’aide de chirurgiens esthétiques péruviens.

Donc, le compendieux n’était pas Alain Stamn !!! Mais alors, pourquoi avait-il semé des indices pour le laisser croire ? Et c’est là que la lumière se fit. Lucien s’en voulait de n’y avoir pas pensé plus tôt, lui le fana des anagrammes : «Alain Stamn», ça pouvait faire «Satan Malin»…

Putain de compendieux !!! Il s’était servi de Stamn simplement parce que son nom « matchait » avec ceux du Diable ! Faut être sérieusement tordu. Quelle monstrueuse machination née d’un cerveau malade. Quelle sombre plaisanterie, vraiment ! Et pourquoi ? Pour faire flipper deux gentils garçons ? C’était qui, pour eux, ce diable de compendieux ?

Il fallait leur poser la question, vite. Il allait rappeler ses deux nouveaux amis quand une notification France-Info bipa en apparaissant sur son i-phone. Il toucha l’écran pour ouvrir. C’est alors qu’un frisson lui parcourut l’échine :

 

Plus de 50 véhicules impliqués dans un carambolage sur l’A13 en direction de Rouen, au moins deux morts et 30 blessés. Les véhicules ont été pris au milieu d’une tempête de pluie verglaçante et se sont encastrés les uns dans les autres. Les spécialistes de Météo France ne parviennent pas à expliquer ce phénomène de « vortex polaire » en plein mois de mai.

 

S’ils sont bien sur la route en ce moment, mieux vaut éviter qu’ils risquent un accident en décrochant, se dit Lucien, cherchant à se persuader lui-même que tout allait bien. Comme en forme de prière, il reposa en tremblant son i-phone à côté de l’enveloppe en papier kraft contenant la feuille avec la date d’aujourd’hui …

 

-        En arrivant à Courseulles, c’est sûr, Jean et Joseph vont m’appeler…

 

samedi 27 mars 2021

Tourmente extérieure et tourment intérieur

En français cette fois, comme promis...

« Je vais sortir un peu, Symphony ! »

Reginald a besoin de cette respiration quotidienne, surtout depuis que le confinement rythme sa vie comme celle de tous ses concitoyens.

Alors, comme chaque jour, selon un rite quasiment immuable, il enfile son pardessus (en ce moment, c’est un imperméable car il ne cesse de pleuvoir depuis des semaines) et sort. D’abord côté jardin. Il s’avance sur la terrasse et de là contemple ce qui reste de son cher éden verdoyant. La météo est bien en phase avec l’ambiance psychologique générale depuis que la Covid a frappé : morose. Son parterre fait de bosquets, d’arbustes et de massifs de fleurs, d’habitude si soigneusement entretenu, présente désormais le spectacle décourageant d’une piscine boueuse et brunâtre. Cela le navre. Mais Reginald est philosophe. Il lève les yeux au ciel, se dit que le printemps va bientôt changer tout cela et tourne les talons pour traverser la grande pièce centrale de leur élégante résidence. Il ressort de la maison, mais cette fois côté rue.

Là encore, suivant un protocole bien établi, il va marcher jusqu’à la place principale, dans l’espoir de rencontrer, même à distance, des amis ou connaissances. Il parlera du temps bien sûr et aussi de cette pandémie qui n’a que trop duré, des mesures gouvernementales et de la crise économique qui suivra. Une façon comme une autre, pense-t-il, de se changer les idées.

Ce matin, Symphony n’a pas réagi à sa « déclaration d’intention ». Cela lui a paru un peu étrange. Son épouse a coutume de lui répondre par un « n’oublie pas de mettre ton masque, Reggie ! » mais aujourd’hui, rien, pas un mot.

Réginald est intrigué. Curieusement, lorsqu’elle lui adresse, chaque jour que Dieu fait, cette recommandation, ça l’agace un peu. « Oui, bien sûr ! » soupire-t-il intérieurement sans chercher à verbaliser son irritation, parce qu’au fond, il sait que c’est une marque d’inquiétude, donc d’attention et donc d’amour, une de ces ritournelles que seuls les vieux couples savent ressasser. Mais là, parce qu’il n’a pas eu droit à l’habituel refrain, il est dérouté. Symphony est-elle préoccupée par autre chose, ne l’a-t-elle pas entendu lancer sa formule matinale ou tout bonnement l’aime-t-elle un peu moins, allez savoir ?

Il finit par se convaincre qu’il attache vraiment trop d’importance à de menus détails depuis quelque temps; l’effet de l’inaction et de l’enfermement, sans doute.

La rue est vide. Comme d’habitude. Depuis le début du troisième confinement, les gens ne sortent presque plus. Il presse le pas sur Pond Green pour atteindre la place du village. Reginald a une sorte de pressentiment, comme s’il flottait une drôle d’ambiance dans l’air humide, presque poisseux de ce début d’après-midi.

Il aperçoit les Harris, regroupés près de leur gros Range Rover blanc à toit noir et se dirige dans leur direction. Étrangement, ils ont un bref mais perceptible mouvement de recul en l’apercevant.

« Salut Reggie ! » dit Percy en saluant de la main, avant que Reginald ne tente, peut-être, de se rapprocher à moins de deux mètres d’eux. « Tu vois, on quitte la ville. On va essayer de rejoindre Lymington. Avec un peu de chance, avec du vent et une mer favorable, on filera vers la France sur notre bon vieux Contessa. »

Reginald se rend compte que derrière Percy, déjà assise dans la voiture à côté des enfants, Nancy a les larmes aux yeux. « Que se passe-t-il, mon vieux ? »

Percy lui raconte les flashes télé, le nouveau et terrible variant qui déferle depuis l’Ecosse, les villes de Manchester et Birmingham récemment évacuées…

Reginald tombe des nues. Depuis des semaines, Symphony et lui ont cessé de regarder les infos, toujours pareilles, toujours démoralisantes.

« Vous devriez partir vous aussi, Reggie. Le village est d’ores et déjà quasiment vide, tu vois bien ! Tout le monde fuit au Sud ».

Reginald lève la tête pour regarder les nuées, comme s’il y cherchait une bonne réponse au conseil que vient de lui donner son ami Perceval.

La première pensée qui lui vient, c’est d’aller raconter son aventure du jour à Symphony. Il en est sûr, de prime abord, elle ne pourra s’empêcher d’exprimer sa compassion envers les Harris. Nancy est une des bonnes amies de Symphony et Symphony aime les gens.

Reginald revient chez lui d’un pas lent. Il est inquiet ; pas de ce que viennent de lui apprendre les Harris mais du climat domestique qui risque de naître de son histoire du jour et de son propre état d’esprit. Car il est resté troublé par le silence de Symphony, tout à l’heure. Alors, il retarde un peu le moment d’ouvrir la porte et de dire « c’est moi ! »…

Il réfléchit. Que faut-il que nous fassions ? Partir, nous aussi ? Pour la Bretagne, jusque-là épargnée par le terrible virus pour d’inexplicables raisons ? Ils y possèdent une jolie petite maison ; ils seraient bien. Oui, certainement, ils y seraient bien.

Seulement voilà ! Il y a le jardin qu’il va falloir reconquérir dès que la pluie cessera. Reginald, tout en marchant, dresse mentalement la liste des outils, des sacs de terreau, de semences et d’engrais qu’il devra impérativement avoir à sa disposition, le moment venu. « Je devrais avoir ce qu’il faut… » conclut-il après son rapide recensement mental de tout ce qui est entreposé dans la remise.

Le voilà arrivé. Il sort sa clé de la poche droite de l’imper et ouvre la porte d’entrée qu’il a récemment repeinte dans un vert anglais à faire pâlir d’envie les Crawley, les cultissimes propriétaires de la série télé Downton Abbey.

« C’est moi ! »

Reginald entend alors Symphony qui l’interpelle depuis le salon : « Chéri, tu as bien pensé à mettre ton masque, j’espère ? »

Reginald sourit, répond « oui, oui » avec un ton de lassitude feinte pour ne rien laisser paraitre de son émotion et se dit que, décidément, rien ne pourrait justifier de ne pas rester ici, chez soi, avec la femme qui l’aime et qu’il aime. 

lundi 8 février 2021

Going out for a little while

Nos amis britanniques ont un protocole de soin anti-covid : l'amour et le jardinage. Jugez plutôt!



"Going out for a little while, Symphony!" "

Reginald needs this daily breathing space, especially since lockdown sets the pace of their life and that of all their fellow citizens.

So, as usual, he puts on his overcoat (a raincoat right now because it's been raining for weeks) and goes out. First of all he walks out onto the terrace and from there contemplates what remains of his dear green Eden. The weather has seemed to be in harmony with the general mood since the Covid hit: gloomy. His garden made of groves, shrubs and flower beds, usually so carefully tended, has turned into a muddy, brownish pond and that pains him. But Reginald is philosophic. He shrugs his shoulders, tells himself that spring will come and turns around to cross the large main room of their elegant home and leaves, this time on the street side.

He will walk to the main square, hoping to meet friends or neighbors. He will talk about the weather, the pandemic, government measures and the economic crisis that will follow, with the hope of changing his mind a little. 

This morning, Symphony did not react to his "declaration of intent." Quite strange, he thought. His wife usually replies with a "don't forget to put on your mask, Reggie!" 

But today, nothing like that!!!

Puzzling. When she gives him this recommendation every day that God gives, it annoys him a little. " Yes, of course!” he says to himself, without trying to express his irritation out loud because, in the bottom of his heart, he knows that it is a sign of worry, a mark of attention and therefore a proof of love, one of those rituals of a long-married couple. Because he didn't get the usual chorus, he's confused. Is Symphony worried about something else, hasn't she heard his morning formula, does she love him a little less than before?

He eventually convinces himself that he has been attaching too much importance to small details for some time; the effect of inaction and confinement, no doubt about that.

The street is empty. As usual. People hardly ever go out. He hurries across Pond Green to reach the village square, with a sort of premonition in his mind, as if there was an odd mood floating in the rainy atmosphere of this early afternoon.

He sees the Harris’s huddled together near their big white Range Rover with a black roof and walks in their direction. Strangely enough, they recoil briefly when they see him.

“Hi Reginald! Percy said at last. “See, we're leaving town. We're gonna try to reach Lymington. With a little luck, if the wind is willing to blow in the right direction, we will take our Contessa to sail towards France. "

Reginald realizes that behind Percy, already sitting in the car next to the children, Nancy has tears in her eyes. "What's going on, my friend? "

Percy tells him about breaking news on TV, the most recent and terrible mutant virus coming from Scotland, emergency evacuations from the cities of Manchester and Birmingham...

Reginald is stunned. For weeks now, he and Symphony stopped watching the news.

“You should go too, Reggie. The village is almost empty already, you know! "

Reginald looks up to the sky, as if searching for the right answer to the advice his friend Perceval has just given him.

The first thought that occurs to him is to go and tell this story to Symphony. Sure, she'll show compassion towards the Harris’s. Nancy is a good friend of hers and Symphony loves people.

Reginald walks slowly home. He is worried; not because of what the Harris’s just told him. Reggie is concerned with the domestic climate that may arise from his own state of mind. Because he remains disturbed by the silence of Symphony an hour ago, he delays the moment to open the door and say "I’m back!"...

Raining. Walking. Questioning. What do we need to do? Should we go, we too? For Brittany, until then spared by the nasty virus for inexplicable reasons? They have a pretty little house there; they would be fine.

Yes, but… What about the garden? Who will fight against the remaining mud, as soon as the rain stops? Reginald, as he walks, mentally makes a list of the tools, seeds and fertilizers that he should absolutely have at his disposal when the time comes. "It should be Ok…" he concludes after his quick inventory of everything stored in the shed.

Here it is. He takes his key from the right pocket of the raincoat and opens the front door, perfectly painted in an English green, to make the Crawleys, famous owners of Downton Abbey, green... with envy.

"I’m back! "

Reginald hears Symphony calling out from the living room: "Did you think about putting on your mask, dear?" "

Reginald smiles, replies "yes, yes" with a tone of feigned weariness to let nothing show of his emotion and says to himself that, decidedly, nothing could justify not staying here, at home, with the woman who loves him and whom he loves.



 


dimanche 10 janvier 2021

Les comptes de Noël

Une histoire qui raconte que la vie est belle, en cette période, je me suis dit que ça pourrait sûrement nous faire du bien. Enfin, j'espère de tout coeur qu'elle vous plaira et je vous souhaite, à toutes et tous, une très bonne année 2021.

Jules est persuadé que son application est vendable. Il se pourrait même qu’il en tire un joli pactole, pour peu qu’Apple joue le jeu. Ça fait maintenant quatre mois qu’il bosse dessus, et c’est sans compter tout le boulot qu’il a abattu préalablement dans le domaine de l’intelligence artificielle et de ses incroyables potentialités. Aujourd’hui, il touche au but. Il n’en veut pour preuve que le test qu’il a engagé avec la complicité involontaire de son père. Sans lui dire, évidemment ! Le paternel aurait refusé, ça va sans dire ; il est réticent, et le mot est faible, à toute manipulation sur son ordinateur perso. Toujours la crainte que quoique ce soit vienne perturber le fonctionnement de sa « machine ». Au premier signe de dysfonctionnement, il commence toujours par accuser quelqu’un d’avoir tripoté son ordi sans son autorisation. Jules a donc chargé en loucedé la version bêta de son programme sur l’ordi de Joseph. 

 

Le projet d’un « économiseur empathique » lui est venu par hasard, comme beaucoup de bonnes idées (Jules a failli penser « comme beaucoup d’idées géniales », mais il s’est retenu, par superstition plus que par modestie). En regardant une vidéo envoyée par Salima, une amie, pour souhaiter la bonne année, il a découvert un festival de fleurs multicolores qui s’ouvraient, se déployaient comme autant de corolles pyrotechniques, simulant un splendide feu d’artifice et il s’était dit : « Ce feu d’artifice, c’est pour moi, c’est moi ! ». Eh oui, il se sentait heureux et amoureux. Mathilde faisait depuis moins d’un mois partie de sa vie, alors vive la belle bleue, magnifique la fontaine d’or et d’argent, bravo le bouquet final multicolore !!! 

Correspondances ? Évidemment ! D’où sa trouvaille, disons… géniale : programmer un économiseur d’écran qui réagisse à l’humeur de l’utilisateur du PC et qui lui propose ce qui lui correspond le mieux, dans l’instant. Par exemple, des feux d’artifice quand on est amoureux, des formes géométriques qui s’enroulent et se déroulent lorsqu’on a un furieux besoin de concentration, des mots qui apparaissent et disparaissent quand on a besoin de stimuler sa créativité, etc. etc.  

L’IA rendait cela possible, avec l’aide des nouvelles technologies de reconnaissance faciale (une caméra vous surveille continument quand vous êtes devant votre écran, vous le saviez ?), grâce à l’analyse textuelle des mails envoyés et reçus, en interprétant vos historiques de recherches internet. Bref, on devait pouvoir habiller nos écrans noirs d’images mobiles en adéquation avec l’environnement psychologique du client ayant acheté et téléchargé l’appli « ECONOPSY ». 

Et, cerise sur le Retina Display, Jules avait trouvé un moyen que les formes proposées ne viennent plus d’une base de données finie, mais se créent au fil du temps, par une connaissance intime de l’utilisateur et de son moral du moment. Alors, ça valait bien un petit mensonge à son père, aggravé certes par le logiciel « espion » qui lui permettait de savoir quels choix avait faits l’appli en fonction des états d’âme de son géniteur.

 

Joseph est fatigué. Il passe le pouce et l’index sous le pont à plaquettes de ses lunettes pour se frotter les yeux, puis sa main droite redescend vers la souris. Un déplacement de la flèche vers le coin supérieur gauche de l’écran pour le mettre en veille et s’en est fini d’une difficile journée au cours de laquelle la comptabilité n’a laissé place à aucune fantaisie.

Il repousse sa chaise et se dirige vers le salon. Il se retourne presque machinalement pour jeter un dernier coup d’œil vers son Mac et vérifier que l’économiseur d’écran remplit convenablement son office. Le fond bleu nuit sur lequel se déplacent horizontalement et verticalement des chiffres de toutes dimensions le rassure, même s’il ne comprend pas pourquoi l’économiseur est passé dans ce mode. 

Depuis quelque temps déjà, il a besoin de ces petits riens qui lui donnent le sentiment de contrôler encore un peu son environnement. Le fait que le système, pour une obscure raison informatique, ait choisi ce graphisme le fait presque sourire. Drôle de coïncidence, alors qu’il patauge depuis plus d’une semaine pour trouver de quoi boucler les comptes de sa société. Éviter le dépôt de bilan… Il reprendra sa quête d’une solution viable demain. Ce soir, il est fatigué.

 

Après des années à toucher un salaire de cadre supérieur dans une « grande entreprise », il arrive qu’on puisse avoir envie de changer d’air, de goûter à des risques jamais affrontés jusque-là : des clients à trouver et fidéliser, un bilan à assurer, des salariés à rémunérer, des projets à mettre en œuvre et donc des investissements à faire et des échéances à tenir, bref, une « boutique » à faire tourner. 

Joseph avait ressenti cet appel du large tout juste passé la cinquantaine. 

Alors il avait tapé, comme il aimait à le dire, dans son petit pécule pour acquérir lors d’une adjudication sa TPE ( très petite entreprise). La définition du Larousse pour pécule est : « Ensemble de biens économisés par l'esclave romain, avec l'autorisation de son maître, pour racheter sa liberté. Petit capital acquis peu à peu » et Joseph pensait que c’était vraiment le mot juste. 

Une boîte de fabrication et assemblage de jouets : une demi-douzaine de fournisseurs, cinq employés dont une commerciale et un secrétaire (c’était la première fois de sa vie que Joseph allait avoir UN secrétaire), trois gros clients (des chaînes de la « grande distribution ») et pleins de petits, ceux que Joseph préférait, des marchands de jouets à l’ancienne, avec leurs magasins donnant sur les places Gambetta ou Adolphe Thiers de petites sous-préfectures et autres villages de province, puisqu’il n’y avait plus que là qu’ils pouvaient encore exister et survivre.

Enfin, pour bien compléter cette définition de la TPE de Joseph, elle faisait un chiffre d’affaires un peu inférieur à 600 Keuros, résultat des ventes de jouets en bois, aluminium, verre, tôle, céramique, tissu. Que des matériaux nobles pour des objets d’exception ; Joseph était particulièrement fier du « vaisseau amiral » de son catalogue : une voiture à pédale bleu nuit, une Buick années 50, avec deux boutons au tableau de bord, un pour actionner un klaxon strident et l’autre pour allumer les phares. Une merveille à 529,99 euros ; on n’a rien sans rien… 

En fait, Joseph avait mis ses sous et son énergie dans une sorte d’atelier fabriquant de la nostalgie et ça lui convenait.

Dans le fond, la fameuse « prise de risques » était un faux-semblant, une justification donnée aux amis et collègues pour susciter le respect (« oui, oui, être libre et diriger ma propre entreprise, ça m’a toujours taquiné l’esprit !) et cacher sa vraie raison à lui : le rêve secret d’un môme qui découvre à cinquante-quatre ans qu’enfant, il n’a plus grande chance de l’être mais qu’il a encore le droit d’avoir envie de le redevenir. Une furieuse envie !!!  Vouloir devenir un collaborateur du Père Noël, à 54 berges, c’est inavouable… mais bougrement tentant. 

 

La première année avait été difficile mais encourageante. Joseph s’y attendait. Les clients suivaient, accompagnant avec fidélité et parfois même enthousiasme l’aventure de JOUJOUJO.

Le diminutif « Jo » à la fin, c’était une petite coquetterie à laquelle Joseph n’avait pu résister et puis « il faut bien se faire un peu plaisir aussi, pas vrai ? ».

Le second exercice avait été plus largement bénéficiaire que le premier. Une bonne ambiance régnait dans l’équipe, soutenue par de prudentes mais bien réelles primes de fin d’année. 

« Pour les employés mais pas pour le patron ! » proclamait fièrement Joseph, qui aimait l’exemplarité et la frugalité, sachant combien l’équilibre financier est fragile dans une activité saisonnière comme celle de JOUJOUJO.

Il termina sa journée du 23 décembre en saisissant les dernières factures de l’année et soudainement, au moment d’éteindre son ordi sur lequel il ne tapait plus depuis environ une minute, un petit lutin, puis un sucre d’orge blanc et rouge, puis un bonhomme de neige traversèrent son écran de bas en haut, de droite à gauche et dans les deux diagonales, tout ça sur fond vert ! Joseph éclata de rire et, bondissant de son fauteuil, se mit à danser frénétiquement, les bras en l’air et chantant à tue-tête :

Jingle bells, jingle bells, jingle all the way!
Oh, what fun it is to ride in a one-horse open sleigh.”

Plus de PDG qui vaille ! Joseph était sur le traineau, tout là-haut, heureux comme un gosse !!!

 

Et voilà que cette p. de pandémie était venue tout foutre en l’air. D’abord le confinement, la fermeture des magasins « non essentiels », le chômage technique, puis une relance timide pour faire un stock que le second confinement ne permit pas d’écouler ou parfois tout simplement de livrer.

Moins 50% de chiffre d’affaires ! Qu’est-ce que vous voulez faire contre ça ?

Alors, Joseph se replonge dans les comptes, pour gratter sur tout ce qui peut l’être, les amorts, les impôts, les subventions ou prêts sans intérêt consentis aux entreprises de sa branche… « en grande difficulté » comme dit le Ministre.

Mais quoi ? Le tableau Excel lui renvoie inexorablement à la gueule un déficit que ce qui reste de son petit pécule ne parviendra pas à éponger, quand bien même le redémarrage quinze jours avant Noël permettrait de ne pas déclarer la faillite tout de suite et placer cinq familles dans la mouise. 

Non ! Quatre… Christine la commerciale et Guy le mécano se sont mariés en Novembre de l’année dernière, leurs primes respectives ayant contribué à les décider à faire un môme… 

« Dans la mouise… on peut aussi dire chômage, mais c’est moins parlant » se dit Joseph, neurasthénique comme jamais il n’aurait cru pouvoir l’être.

Joseph commence à désespérer, lui qui était un indécrottable optimiste. Et lorsqu’il pousse la flèche de la souris dans le coin gauche en haut, le soir, épuisé par une journée de travail que rien n’est venu égayer, il ne voit qu’un écran noir, sans rien dedans qui bouge encore. 

 

La pandémie n’est pas une calamité pour tout le monde. Pas pour Jules en tout cas. Et pourquoi ?

Parce que le télétravail est devenu d’abord une contrainte nécessaire, une obligation quasi légale pour les boîtes, puis une habitude et enfin un nouveau mode de vie, professionnellement mais, dans le fond, aussi socialement dans ses avatars que sont les « zoom-apéros » et autres réunions familiales en « distanciel ». De ce fait, chacun s’est habitué à vivre face à son écran à longueur de journée, tout en se permettant bien sûr, c’est l’intérêt quand on travaille chez soi, des pauses café, des breaks pour prendre l’air ou faire des mouvements d’assouplissement, des récréations avec le petit dernier, qui veut jouer avec son Papa. Et quoi de plus surprenant, intrigant, et même parfois roboratif que de voir alors s’agiter sur l’écran un instant délaissé de drôles de formes, dessins, photos, vidéos, mots et figures qui vous rappellent un peu ce que vous êtes, ce que vous ressentez, ce que vous avez envie qu’on vous suggère ?

Jules avait eu tout bon et son appli s’est vendue aussi vite que le virus du Covid s’était répandu.

ECONOPSY afficha, quelques semaines seulement après sa mise en ligne sur App Store et Galaxy Store, un « R zéro » (taux de reproduction) à faire pâlir d’envie un coronavirus au mieux de sa forme. Comme son père, Jules avait monté un business et il aurait pu appeler sa société JOUJOUJU tant il s’était marré en inventant son économiseur d’écran auto adaptatif. 

Une mise en bourse qui flambe, le rachat par Google pour une douzaine de millions de dollars, et Jules pouvait à présent se retirer avec Mathilde dans l’île qu’il songeait à acquérir, à l’abri de Covid19 et des fâcheux de tout poil. Le pied !!! Mais avant ça, il avait un truc à faire.

 

Joseph a bien du mal à se sortir du lit. Il n’a pas mal dormi… il n’a pas dormi. Il se dit qu’il faut bien qu’il essaye encore, alors il se lève. Un petit café serré parce qu’un vrai petit déj., en ce moment, il ne pourrait pas l’avaler.

Revoir ses comptes, encore et encore, des fois qu’il aurait loupé un truc, une ligne à l’actif qui lui sauverait la mise, un impayé client qui aurait été oublié et qui finirait par rentrer, providentiellement.

Il tape son code sur le site pro de la Société générale ; refus ; merde ! C’est quoi mon code déjà ?

Joseph s’énerve, va chercher son portable dans lequel il range tous ses codes. Il parait que c’est très con de faire ça, mais là, tout de suite, Joseph n’en a vraiment rien à foutre.

Il retrouve son code et ricane : il s’aperçoit qu’il avait d’abord composé celui de l’année dernière, celui des lendemains qui chantaient. Celui de cette année, ça devrait être 000000, pense-t-il plus déprimé que jamais.

« Allez ! Ressaisis-toi, mon Jojo ! T’as une boîte à sauver ! »

1 2 3 4 5 6… Oui, c’est con aussi, mais la SocGen l’a accepté, alors, rien à battre…

Tiens ? Une notification !? Joseph clique sur l’onglet Notifications en haut à droite, orné d’un petit rond rouge avec un 1 dedans. La page s’ouvre avec en haut et en gras « Fil de notifications » et en dessous :

 

24/12/2020

Comptes et moyens de paiement                                                                           Compte Société JOUJOUJO

Vous avez reçu un virement instantané de…

 

Joseph, comme chaque fois qu’il veut chasser sa fatigue visuelle, passe le pouce et l’index entre l’arête de son nez et les lunettes, se frotte les yeux et revient vers l’écran pour lire :

 


Vous avez reçu un virement instantané de 2 000 000, 00 EUR.                          

 

Incrédule, il clique sur la flèche, sûr de faire apparaitre ainsi une explication à ce qui ne peut être qu’une erreur.

 

Vous avez reçu un virement instantané de 2 000 000, 00 EUR.                          

Vous avez reçu un virement instantané de Monsieur Jules Pierpont d’un montant de 2 000 000, 00 EUR sur votre compte Société JOUJOUJO                         

 

L’assistant du Père Noël et ses cinq farfadets étaient sauvés !!! Joseph resta figé devant son MacBook Pro, les yeux embués. 

« Mon fils… »

Au bout de la minute qu’il avait lui-même programmée dans les Préférences Système (Démarrer après 1 minute), le « screen saver » d’ECONOPSY concocté par Jules se lança automatiquement.

Des tas de petits cœurs rouges vinrent consteller l’écran puis se mirent à grossir, exploser en des dizaines d’autres petits cœurs qui, à leur tour, se mirent à grossir, exploser…