Le goéland mélancolique

Le goéland mélancolique

samedi 10 septembre 2022

Belle inconnue

Joseph s’est installé confortablement devant sa télé, un écran plat immense de dernière génération, le top du top. Il a choisi, ce soir, de se repasser pour la vingtième fois, au moins, ce qu’il considère comme LE chef d’œuvre du cinéma :

Citizen Kane … 

Joseph ressent toujours le même plaisir lorsqu’il revoit, en VO bien sûr, la scène célèbre entre Bernstein, l’homme de confiance de Charles Foster Kane et Thompson, le journaliste venu l’interroger sur le mystérieux dernier mot prononcé par Kane avant de mourir : « Rosebud »

 

-        That Rosebud ?

-        May be… some girl ? suppose Bernstein.

 

Et, pour convaincre Thompson que son hypothèse sur la signification de Rosebud est peut-être fondée, il enchaine en lui racontant cette anecdote ancienne et très personnelle : 

 

-        A fellow will remember a lot of things you wouldn’t think he’d remember. You take me. One day, back in 1896, I was crossing over to Jersey on the ferry, and as we pulled out, there was another ferry pulling in, and on it there was a girl waiting to get off. A white dress she had on. She was carrying a white parasol. I only saw her for one second. She didn’t see me at all, but I’ll bet a month hasn’t gone by since that I haven’t thought of that girl

 

(Sous-titrages en français :  Il y a des souvenirs plus tenaces qu’on ne pourrait croire…

Ainsi moi, en 1896, sur un ferry qui croisait le mien, j’aperçus une jeune fille en robe blanche, tenant une ombrelle blanche. Je l’entrevis à peine, une seconde, pas plus, et elle ne me vit pas. Mais depuis lors, il n’y a pas eu un seul mois sans que je pense à elle.)

 

Le lendemain, le soleil de 11h éclaire la terrasse du Balto et transfigure les petites tables rondes en zinc du bar-tabac en immenses pièces d’argent. Mais c’est la belle inconnue qui sirote un Perrier-grenadine à la table juste à côté de la sienne qui mobilise le regard de Joseph. Joseph pense alors au dialogue entre Bernstein et Thompson et sourit intérieurement. Il se demande combien de circonstances similaires à celle décrite par Bernstein il a déjà vécues. 

Aucune d’entre-elles ne l’a suffisamment marqué pour éveiller en lui un sentiment comparable à la douce et ineffaçable mélancolie du vieil homme. Et ce n’est certainement pas cette fille, assise à quelques mètres de lui, qui va changer la donne. Joseph est sûr de son fait. Il se sent même presque fier de ses oublis systématiques, allez savoir pourquoi ?

Un soupçon de vanité probablement, un brin d’indifférence, la crainte aussi peut-être de se sentir envahi par une nostalgie poisseuse…

Passons ! Il s’oblige à tourner la tête dans une autre direction, pour faciliter son désir d’effacement mémoriel.

Lorsqu’il dirige à nouveau son regard vers la table voisine, la fille n’est plus là. Joseph ressent un trouble inattendu. Mince ! Elle a filé à l’anglaise, c’est à peine croyable ! Le verre de Perrier-grenadine pas même vidé trône au milieu du rond en zinc. Pourquoi cette hâte ? se demande Joseph, plus intrigué qu’il ne voudrait.

Il quitte à son tour le troquet et se persuade qu’il va maintenant tout oublier, comme à son habitude…

 

Le lendemain matin, comme chaque jour, Joseph s’installe au bar du Balto et s’apprête à commander son petit café. Bogdan, qui l’a vu arriver et qui connait bien les rites immuables de son fidèle client, le lui apporte avant même qu’il en ait formulé la demande avec, comme d’hab., le morceau de sucre roux coupé en deux posé dans la soucoupe (Joseph n’arrive toujours pas à boire le café sans le sucrer un chouia). 

 

-        Merci Bogdan ! C’est sympa…

-        Dé rien, Mec ! (Les deux hommes se pratiquent maintenant depuis des années et s’apprécient. Ils se sont à l’occasion rendus mutuellement de petits services, de ceux qui forgent avec le temps de la sympathie, voire plus)

-        Euh… Bogdan !

-        Oui ?

-        La fille, hier, tu vois, celle qui a pris un Perrier-grenadine, juste à ma gauche… tu vois ? insiste-t-il. Tu sais qui c’est ?

-        Non. Yé l’avais jamais vue avant, mais elle travailler ou habiter dans le coin, parce que est venue à pieds et pas depuis la gare.

-        Ok ; merci mon pote !

 

Cette situation commence à irriter Joseph. Qu’il ne parvienne pas à virer de son esprit l’image de cette femme l’agace même au plus haut point. Avoir re-visionné Citizen Kane, c’est ça qui l’a déstabilisé. Bernstein avec ses réponses à la noix en forme d’énorme point d’interrogation, ça lui a pris la tête, voilà ce qui s’est passé ! Fait ch … !

Joseph décide d’appeler sa vieille copine Sarah. Il se rend bien compte que ce n’est pas très joli-joli de se servir d’une ex, qu’il n’a d’ailleurs pas recontactée depuis des lustres, juste histoire de créer un dérivatif à sa nouvelle et incompréhensible obsession. Il ravale sa honte avec une rapidité dont, parait-il, la plupart des hommes sont capables, et compose le 06 de Sarah.

 

-        Sarah ? Salut, c’est Joseph ! Tu vas bien ?

-        Joseph ! Je te croyais mort… Qu’est-ce qui t’arrive ?

-        Ok, ok…Excuse-moi, j’aurais dû t’appeler y’a un bon moment déjà, mais tu sais ce que c’est…

-        Non, je ne sais pas ! Dis-moi !?

-        D’accord, Sarah, t’as raison, j’ai été nul… Est-ce que je peux t’inviter à dîner, pour me faire pardonner ? Un blanc, à l’autre bout du fil…

-        Tu es libre ce soir ? ose Joseph pour rompre le silence.

-        Ce soir ? Rien que ça ? T’es gonflé, quand même ! Bon, t’es en veine, je suis dispo ce soir ; mais tu devras inviter aussi mon amie Sylvia, qui arrive de Londres et qui loge chez moi pour quelques jours. Et tu n’as pas le choix. Pigé ?

-        Pigé ! Elle est sympa ? Joseph a failli demander « elle est jolie ? » en fait, mais s’est ravisé à la dernière seconde.

-        Tu n’es vraiment qu’un gros nul, Jo !!! A ce soir ! balance Sarah qui a parfaitement deviné ce qu’était la vraie question brûlant les lèvres de son ancien petit ami et qui raccroche donc un peu sèchement. 

 

Joseph comprend dans l’instant sa muflerie. Pour la seconde fois en quelques minutes, il ne se sent pas fier de lui ; il n’a pas été au top, et c’est vraiment le moins qu’on puisse dire. Il se promet de rattraper le coup en réservant trois couverts dans un super bon resto. Content en tout cas d’avoir appelé Sarah. Évanouie, la fille Perrier-grenadine ! Et la rencontre avec cette Sylvia le fait passer mentalement dans un futur proche qui lui convient mieux.

 

Un étoilé Michelin, faut bien ça pour que Sarah ne fasse pas trop la gueule et qu’ils passent tous les trois une bonne soirée. Il se pointe au restaurant avec vingt minutes d’avance, histoire de ne pas risquer une remarque des filles. Vaguement rêveur, il parcourt des yeux la salle sans accrocher son regard à quoi que ce soit. Dans l’après-midi, la plaie s’est un peu rouverte et sa voisine de bistro a repris une place que Joseph croyait avoir rendue vacante définitivement. 

Qu’est ce qui ne va pas dans ma tête ? Joseph se voit en Charles Foster, agitant une boule de verre dans laquelle de la grenadine dégouline sur deux petites figurines se tenant la main sur le pont d’un bateau, Sarah et Sylvia très certainement, songe-t-il. Il sort de sa rêverie juste un instant avant que les deux amies, guidées par une hôtesse, arrivent à la table qu’il a réservée.  

Depuis son coup de fil à Sarah, il caresse l’espoir que Sylvia puisse être, par un hasard dont les romans et les films sont gourmands, la jeune cliente du bar. Maintenant que Sylvia est là, devant lui, souriante, il se dit : C’est elle ! Ou peut-être pas ! Il se rend soudainement compte qu’il lui est impossible de remettre un visage un tant soit peu précis sur sa voisine du Balto, la fille au Perrier-grenadine.

En une seconde, Joseph se détermine : il choisit, tout comme l’avait fait Bernstein, de vivre avec le souvenir lancinant de l’apparition fantasmatique de la veille. Mais il décide également de ne se rappeler clairement que d’une seule chose, c’est que la belle inconnue d’hier portait, tout comme la très belle Sylvia d’aujourd’hui, une estivale robe blanche…

 

La piscine verte

Une amie, Bertille, m'a bien aidé pour peaufiner la fin de cette histoire; et ce n'est pas simplement pour une histoire de couleur...



Jean-Philippe allait fêter ses 90 ans et, malgré quelques petits soucis inhérents à son « pourcentage de siècle » devenu conséquent, portait encore beau et n’en était pas peu fier. Il savait en faire état chaque fois que l’occasion se présentait, avec l’esprit caustique mais jamais « vache » qui caractérisait bien son humeur générale. Une de ses blagues préférées ? J’aime les anniversaires car il est démontré que plus on en fête, plus on est sûr de vivre vieux !...

Ses amis l’avaient surnommé Andante (certains d’entre eux affirmaient pourtant qu’il avait lui-même suggéré ce pseudonyme) tant il savait manier l’humour à froid avec une placide, lente et malicieuse délectation.

Lorsqu’il s’était installé pour vivre sa retraite d’éminent linguiste à quelques encablures du littoral méditerranéen, il paraissait inenvisageable que sa propriété fût un jour… en bord de mer. Le réchauffement climatique et la montée résultante des eaux avaient fait leur œuvre et rongé à grande vitesse les rivages de la Côte d’Azur. Et Jean-Philippe avait eu le bonheur de voir s’arrêter cet inexorable grignotage à 50 mètres seulement de sa coquette demeure, initialement édifiée au beau-milieu d’un lotissement de douze maisons dont cinq subsistaient aujourd’hui, les sept autres ayant dû être évacuées d’abord, puis démolies car déclarées en zone inondable deux ans à peine avant d’être submergées.

C’est suite à ce coup du sort qui avait épargné sa villa « Les pieds dans l’eau » (Imaginait-il en l’appelant ainsi quelques années auparavant qu’il serait un jour à ce point dans le vrai ? Allez savoir ; il était bien capable d’avoir poussé ainsi l’ironie par anticipation, le bougre !) qu’il décida de faire installer devant sa terrasse orientée plein sud une belle piscine à débordement. Quel plaisir que de prendre un verre (de préférence un T-punch pour Jean-Phi) avec l’impression de barboter au milieu de cette mer aigue-marine jouxtant à présent sa propriété.

Michelle, la compagne de JP avait, mollement avouons-le, lutté contre ce projet, arguant que ce serait un danger pour les enfants. Il est vrai que les statistiques plaidaient en sa faveur, le plus grand nombre annuel de noyades résultant d’une brève inattention, d’un manque de surveillance des propriétaires de ces haricots bleus, fascinants et magiques pour les petits diables. Mais, sans même parler du désir de Michelle de profiter elle-aussi de baignades rafraichissantes au bas mot six mois de ces années de plus en plus régulièrement caniculaires, la bataille de tranchées menée par ses petits-enfants et savamment orchestrée par le général-en-chef Papi Jean-Phi eût les conséquences attendues par les jeunes protagonistes ; la piscine fut creusée et la victoire célébrée à grands renforts de plongeons et de cris joyeux !!!

Les années qui suivirent son édification n’infléchirent heureusement pas les chiffres de la mortalité due aux ludiques bassins et tout le monde finit par se féliciter d’avoir cédé au projet de « pataugeoire », comme Andante s’était plu à dénommer l’ouvrage.

La famille prit même l’habitude de célébrer chaque nouvelle année de vie de Jean-Philippe au bord de la fameuse piscine, voire dedans, quelqu’un ayant eu l’idée d’acheter des fauteuils et plateaux gonflables pour trinquer à la santé du patriarche tout en pataugeant avec délectation dans une eau turquoise.

C’est à la veille de son 84ième anniversaire que se produisit un évènement perturbateur et pour le moins troublant.

« Troublant » : Jean-Philippe avait immédiatement utilisé ce qualificatif ambigu, dans tous les sens du terme, fort de sa légendaire précision lexicale et avec un humour toujours aussi affûté. La piscine avait en effet viré et était passé dans la nuit du bleu au vert sans qu’on puisse en expliquer la raison. Le Ph, le taux de cuivre, le titre hydrotimétrique, l’alcalinité et j’en passe, tout était censé être mesuré, contrôlé, ajusté par le dispositif sophistiqué (et onéreux ; il en avait coûté au moins 7000€ à JP…) installé dans un petit local semi-enterré, à quelques mètres de l’ouvrage principal.

Que faire ? Le regroupement familial devait se tenir, comme chaque année, le lendemain 11 août et tous s’interrogeaient donc sur ce qu’il convenait de mettre en œuvre pour que disparaisse cette couleur inappropriée et susceptible de gâcher la fête.  Le vert s’était imposé comme le ferait un parent avec lequel tous les ponts ont été rompus suite à un sombre et impardonnable différend et qui s’inviterait à un repas de famille sans que personne ne l’y ait convié. 

-        Le sulfite de cuivre !!!  proposa le cousin Georges. Ayant occupé un emploi (Jean-Philippe corrigeait chaque fois ironiquement cette expression en remplaçant « emploi » par « bureau ») chez Pechiney dans les années 90, il se prétendait un peu chimiste. 

-        Sulfate ! rectifia JP avec un soupir navré, pensant que Georges devrait être une fois pour toute rangé dans la catégorie « parents avec lequel tous les ponts… etc. etc. » et plongé sans hésitation dans le marécage saumâtre qu’était devenu la piscine des « Pieds dans l’eau ». 

Le test du sulfate de cuivre fut néanmoins tenté, sans succès.

Le lendemain pourtant, jour de l’anniversaire, l’eau de baignade était redevenue aussi limpide qu’aux premiers jours de remplissage du bassin. Mystère… 

La fête put donc avoir lieu sans être perturbée par ce vert disgracieux.

Les années suivantes, le même phénomène se reproduisit (bleu puis vert puis bleu), sans que l’énigme ne soit jamais résolue. Tout au plus Jean-Philippe avait-il droit, la veille de sa montée officielle en âge, de la part des invités du lendemain, à la sempiternelle question : « alors, JP, encore vert, cette année ? » La famille de Jean-Philippe et l’intéressé lui-même finirent par s’habituer à la chose, la résignation ayant succédé à l’agacement des premières occurrences. Après tout, puisque les 84, 85, 86, 87, 88 et 89 ans n’étaient en rien affectés par ces fluctuations chromatiques annuelles…

Le drame se produisit le 10 août précédant le 90ième anniversaire. Enfin, le drame… disons plutôt l’anomalie.

Vous l’avez compris, le passage de l’eau de la piscine du bleu au vert n’était plus depuis belle lurette considéré comme une surprise. Ce fut l’absence de toute modification au sein de la « pataugeoire », perturbant ainsi l’ordre établi depuis bientôt six ans, qui plongea (terme assez approprié, songea Jean-Philippe) tout le monde dans la perplexité.

Au point que, le 11 août, Andante ressentit chez ses proches comme un malaise, une gêne que même ses meilleurs traits d’esprit ne parvenaient pas à dissiper.

Il fallait faire quelque chose ! Quoi ? Jean-Philippe choisit de leur offrir un aveu :

-        La couleur, c’est moi ! J’avais déniché un colorant vert qui ne tient que quelques heures, et ça m’a fait marrer, la première fois, de vous voir tous consternés par le changement inattendu de couleur de l’eau de la pataugeoire. Et puis, les années suivantes, à cause de votre question rituelle : « encore vert, cette année ? », j’ai continué… ça me ravissait, de provoquer chez vous cet idiotisme chromatique. Jean-Philippe, lecteur et relecteur assidu du Gradus, venait de balancer une de ses références au dictionnaire des procédés littéraires. Il fut cru sans que le moindre doute subsistât. 

-        Mais alors, pourquoi pas cette année ?

-        Je n’avais plus de colorant. 

La réponse satisfit l’assistance qui gronda gentiment et dans un éclat de rire libérateur ce vieil imbécile de Jean-Philippe. Et l’anniversaire se déroula donc dans l’allégresse générale enfin retrouvée.

Andante mourût quelques jours plus tard, subitement. Était-ce pour autant une mort subie ? Cette disparition brutale ne correspondait pas vraiment au personnage. De manière générale, il aimait tant être « à la manœuvre », toujours avec sa lenteur calculée de lettré épicurien …

Ne s’agissait-il pas plutôt d’un dernier pied de nez du vieux farceur ? Ce qui pouvait le laisser supposer, c’était cette enveloppe bleue que Michelle découvrit sur sa table de chevet.

Sur le bristol carré qu’elle contenait était écrit, de la main de Jean-Philippe :

 

Le vert, ce n’était pas moi !

Selon le Gradus, certainement une parataxe.

De ma part, possiblement un revirement.

D’après vous ? 

                        JP

 

Tous virent d’abord dans ces lignes une ultime plaisanterie de celui qui était tant épris de bons mots et de pirouettes intellectuelles. C’était bien dans sa manière de revenir sur un mystère résolu pour glisser dans son texte un « procédé littéraire ». Mais, à la réflexion, certains commencèrent à douter que ce message post mortem soit seulement un de ces tours dont Jean-Philippe était coutumier. En effet, que pouvait donc signifier ce « d’après vous ? » qui semblait s’adresser à ses proches et sonnait comme une vraie question de sa part. Comme s’il laissait entendre qu’un d’entre eux pourrait en définitive être responsable des colorations annuelles de son bassin…

Personne ne sut s’il avait vu juste ou s’il s’agissait simplement de l’hommage posthume de telle ou tel à son espièglerie, mais l’année suivante, le 10 août plus précisément, la piscine vira de nouveau au vert…

samedi 9 avril 2022

04 Août

Transcrire une atmosphère, l’air qui vous caresse, les sons qui vous bercent… Allez, j’essaye ?

 

 

En ce 04 août, il fait un temps splendide. Printanier, aurait-on envie de dire si l’on ne craignait l’anachronisme. Pourtant, il s’agit bien de cela. L’atmosphère est légère et l’air plus transparent qu’en été. Légèreté : c’est le mot qui vient à l’esprit de Symphony, assise dans son transat en osier tressé. Elle se dit que rien ne peut valoir ce moment et comme pour confirmer cette impression, elle tourne son regard vers le jardin où son Reginald est en train de tailler un de leurs rosiers, en fin de floraison. 

Sous ses coups de sécateur précautionneux, Reggie ordonnance avec précision un univers aussi élégant qu’apparemment discordant. C’est la magie du jardinier qui opère. Un bosquet ici, juste un peu trop grand, un massif fleuri là, paraissant indiscipliné, et juste devant les yeux de Symphony, un petit arbuste parfaitement modelé en une sphère aussi précise que surprenante, improbable. 

Vous l’avez déjà deviné : en observateur attentif mais distant de la scène, vous comprenez qu’il ne peut s’agir que d’un jardin anglais. C’en est un ! Il est beau, coloré, lumineux, de ces jardins qu’on ne se lasse jamais de découvrir quelle que soit la saison. Symphony se dit cela en admirant les gestes harmonieux et précis du chirurgien Reggie et elle rajoute pour elle-même : « légèreté… printanière ! ».

Ça y est ! Elle vient d’entamer son voyage dans le temps. Le mois de Juin a été merveilleux. Les yeux clos, Symphony se remémore ces jours heureux, la traversée d’une Manche muée en lac pour la circonstance, l’aventure longue mais paisible d’un parcours en calèche depuis la Normandie jusqu’à la Bretagne, le mariage de la première de ses petites filles, sa Phoebe adorée, dans cette France que le printemps magnifie. 

Quel est le plus bel endroit de France ? a coutume de demander Reginald, dont les questions cachent souvent (toujours ?) un humour anglais ciselé. « Le mois de juin » est la réponse. 

Il n’a pas tort. Ce fut un moment de grâce, cette cérémonie que la météorologie a bénie. Phoebe rayonnante, son amoureux aux anges (Marceau est un bel homme, vraiment, avec sa petite et fine moustache, so french…), le bonheur qu’on partage et qu’on voudrait éternel ; et c’est bien certain, tous les invités en témoignent, il le sera !!!

Les paupières de Symphony s’entrouvrent à présent. La chaleur du soleil a eu le dessus sur son tranquille assoupissement. C’est l’été, tout de même ! Pendant les « jours et semaines » qu’a duré son rêve mnésique, elle n’a pas perçu que Reggie avait terminé son ouvrage artistique, était revenu près d’elle, dans le transat d’à côté, et qu’il lui avait pris la main.

 

Les tensions, les antagonismes, les contentieux des nations n’ont pas de saison puisqu’ils les enjambent hardiment, obstinément même. Printemps, été, automne, hiver, hiver, hiver ! Depuis des années déjà, les peuples s’invectivent, les dirigeants s’arc-boutent, les enfants s’instruisent dans un revanchisme savamment entretenu. 

Peut-on, sérieusement, ignorer tout cela ? Comment peut-on, en toute innocence, passer à côté des fracas annoncés du Monde ? À cette énigme, Reginald et Symphony ont une réponse simple, honnête, définitive croient-ils : l’espoir, la certitude même d’un printemps et d’un été à venir, dont l’air sera pur et transparent. Légèreté…  

 

Reginald vient de serrer la main de Symphony, un tout petit peu plus fort. Trop fort ? Au loin, elle distingue un bruit, non, un son, qui lui parait aussi pur que l’air, mélangé qu’il est au chant des oiseaux ayant élus domicile dans les arbres ombrageant leur jardin. Des cloches carillonnent, là-bas, au-delà de ce champ distant qui donne le sentiment, depuis leur terrasse, du fond de leurs transats, que l’éden verdoyant patiemment dessiné par Reginald n’a pas réellement de fin visible. 

Non !!! Elles ne carillonnent pas. Il s’agit d’un tintement plus distinct, plus brutal, plus aigu, répété au rythme d’un « bong » toutes les demi-secondes ! Reginald a saisi le premier et, s’il serre aussi fort la main de Symphony, c’est qu’il préfère lui faire comprendre sans parler ce qu’il vient de comprendre lui-même : le tocsin !!!

Qu’annonce-t-il donc, ce messager de mauvais augure ? Que vient-il donc briser ?  Pourquoi cherche-t-il à mettre fin au subtil équilibre de ce printemps qui dure depuis Juin ?  

À cette énigme, Reginald et Symphony avaient une réponse simple, honnête, définitive croyaient-ils : l’espoir, la certitude même d’un printemps et d’un été à venir, dont l’air serait pur et transparent. … 

Ils ont eu raison, jusqu’à ce magnifique, limpide, inoubliable 04 Août de l’an de grâce 1914… Légèreté ?

 

dimanche 20 mars 2022

Les mêmes

Merci à Didier, sans qui je n’aurais pas eu… le déclic

 

C’était au tour de Joseph de recevoir son copain David. Une fois chez l’un, une fois chez l’autre. Un bon verre, au coin du feu, avec un ami, c’est plutôt cool, et le plaisir des moments partagés apporte parfois son lot de surprises. Ce soir-là, il en fut ainsi.

Comme souvent, après que David et Joseph aient fait le tour des sujets essentiels – les déboires du PSG et les fulgurants progrès de l’équipe de France de rugby – leur conversation tourna autour de l’actualité, donc des vaccins, de la famille et donc des petits-enfants. Bref, ils parlaient de tout, même de ces petits riens qui ne sont pas aussi « riens » qu’on pourrait le croire.

Et puis, après que Joseph eut proposé de remplir à nouveau les verres (une Grappa ramenée d’Italie), le voyage dans le temps eut lieu. Joseph est incapable encore aujourd’hui de se remémorer ce qui avait amené David à raconter cette anecdote personnelle, mais cette histoire prit soudainement tout l’espace, ne laissant de place, et encore, qu’aux discrets crépitements du feu de cheminée :

« Tu sais que je fais surélever les combles ? Une pièce de plus, ça va être sympa ! Et donc, j’ai dû faire du tri dans tout ce que j’avais accumulé là-haut. Eh bien, dans une boîte à chaussures, raconta David, j’ai retrouvé des tas de vieilles photos. »

Joseph se dit que toutes les familles du monde devaient garder des vieilles photos et les entreposer, plutôt que de les jeter, dans des cartons à chaussures. Le carton à chaussures se voit ainsi conférer universellement une seconde vie : dépositaire des souvenirs incertains et des « c’est dommage de s’en débarrasser ». Il est vrai, rajoutent inévitablement toutes les familles du monde, que « on ne sait jamais, ça peut faire plaisir, un jour, aux enfants, de les regarder… »

David poursuivit :

« Je suis tombé sur deux photos de mon père. Sur la première, il est tout jeune. Au volant d’une voiture à pédales. Je l’ai tout de suite reconnu, malgré ses cinq ou six ans, à peu près. Il a des cheveux bouclés, plutôt blonds. Sur la photo, ce qu’on voit tout de suite c’est son expression extraordinaire qui montre à la fois du plaisir et de la fierté à conduire « l’auto ». Et sa vigilance de gamin…Tu vois, ça m’a paru évident, dans sa petite tête de môme, il faisait exactement « comme un grand ». 

Et puis, il y en avait une autre…» 

« Une autre ? »

« Une autre photo ! La deuxième. Tu suis, ou quoi ? »

« Ok, ok ! T’énerve pas ! La deuxième photo… et alors ? »

« Alors… » La voix de David eut brièvement une drôle d’intonation. 

Il est ému, le bougre, se dit Joseph, se refusant pour autant à interrompre le récit. Il y a des circonstances où il ne faut pas voler au secours d’un ami ; pas de main sur l’épaule, rien, pas même un signe de réconfort ; non ; on briserait quelque chose de précieux ; il est toujours temps de prouver son attachement à un pote. Plus tard…

« Elle a été prise devant la maison, poursuivit David, dans les années 80 je pense. Donc cinquante ans après l’autre, au bas mot ! On y voit mon père en pleine action, assis sur une tondeuse autotractée, concentré sur son travail. 

Ce qui m’a frappé, c’est dingue, ajouta David avec une voix plus tremblante encore, c’est que, sur ces deux photos, c’est le même homme, incontestablement. Les cinquante ans d’écart, pschittt !!! 

L’expression, sur son visage, un demi-siècle après, mon vieux, elle est pareille !!! Pareille, j’te dis !!! N’importe qui aurait pu reconnaitre que c’était la même personne, sur les deux photographies, tellement c’était criant. Tu le crois, ça, Joseph ? »

Joseph allait tenter de formuler une réponse, mais David, ailleurs, à des années-lumière, son verre de Grappa encore plein à la main, l’en dissuada en murmurant comme pour lui seul d’une voix définitivement tremblante, presque cassée : 

« Le même… le même !!! » Et puis David avala sa Grappa, cul sec. 

 

La guerre occupe déjà depuis de nombreux jours l’actualité. Elle a chassé des têtes et des titres journalistiques la pandémie qui a pourtant paralysé la société pendant des mois. 

La guerre… Joseph, après son petit déjeuner, se dit qu’il va allumer la télé pour savoir où ils en sont là-bas, dans l’Est. Chaînes d’info en continu ; des images qui défilent mais qui sont les mêmes que la veille, des bandeaux d’information qui délivrent des messages parfois sans aucun rapport avec le sujet en cours de traitement (quatrième médaille d’or pour les athlètes paralympiques français…), en haut à droite l’heure pour donner le sentiment au téléspectateur que les miettes d’actualité qu’on lui donne sont « du direct », experts discutables qui discutent de leurs théories indiscutables, chaînes d’info « en continu » quoi !…

Tout à coup, une image s’impose à l’écran. Il s’agit d’un reportage sur des files d’ukrainiens, très majoritairement d’ukrainiennes, qui fuient une ville bombardée ou en passe de l’être. Le cameraman, pour donner sans doute de la force émotionnelle à son long plan séquence, a choisi de filmer presque au ras du sol, en contre plongée, un petit bout de chou au visage en partie masqué par la grosse capuche de son manteau qui lui descend jusqu’au-dessous des genoux. Travelling : le gamin marche à contre sens des adultes qui tournent tous leurs dos à la menace d’une mort promise. Le plan dure ; la longue queue de malheureux semble interminable. Malgré la capuche, on se rend compte que l’enfant n’est pas inquiet. Peut-être même peut-on deviner par moment un sourire sur son adorable frimousse. Mais il est avant tout concentré ! Il frappe dans une bouteille en plastique vide dont il parvient avec adresse à garder le contrôle. Bien sûr, la bouteille parfois lui échappe un peu et file entre les pieds des pauvres gens immobiles qui attendent patiemment que leur convoi se remette en marche, toujours par à-coups, vers l’Ouest. Mais le petit bonhomme haut comme trois pommes tend le pied droit habillement, ramène à lui son semblant de ballon de foot et reprend son dribble, résolument…

On se demande : « mais où est passée la famille de ce gamin ? « 

Et on s’insurge : « Il n’est pas abandonné, quand même ? »

On ne saura pas. La chaîne d’info en continu change ses images et nous passe à présent une vidéo prise par un smartphone, à la verticale, avec les côtés de l’écran floutés, à gauche et à droite, pour qu’on voie du mieux possible le spectacle d’un immeuble en feu et partiellement détruit ; « un missile a touché une zone résidentielle à Karkiv » nous précise un bandeau défilant n’évitant pas la faute d’orthographe à Kharkiv, sans qu’on sache s’il y a le moindre rapport entre cette « information » et les images du bâtiment incendié. Joseph appuie sur le bouton rouge de sa télécommande. Il en a assez vu comme ça pour aujourd’hui. Joseph n’aime pas se confronter longtemps au désespoir ; un manque de courage, ou de solidité psychologique, il ne sait pas trop. Pas un manque de compassion, pas non plus de l’indifférence. Non. Seulement de la distance, pour ne pas risquer d’être atteint.

Il a un peu honte de cela, mais on est comme on est, se dit-il, effaçant ce qui reste de cette pensée négative pour se focaliser sur son occupation de moment. Il monte à l’étage, s’assied devant son ordinateur et clique pour reprendre son travail en cours. 

Après avoir longtemps repoussé le projet, il a fini par se convaincre qu’il fallait mettre un peu d’organisation dans ses fichiers photos et vidéos.

Des années de stockage purement chronologique, aucun tri évidemment parmi des clichés et films en n exemplaires (le numérique ne rend pas économe, facilitant la médiocrité de sujets saisis on ne sait même plus pourquoi), il est grand temps d’y mettre « bon ordre ».

Le fichier créé la veille par Joseph s’ouvre : Mario. 

Mario, c’est son petit-fils. Les vignettes de centaines de Mario, de tous âges et dans toutes les situations (ballons, repas, bains, constructions en Lego, premiers pas, premiers mots, premières phrases, sourires face caméra) apparaissent à l’écran. 

« Hé bien ! Y’a du boulot » soupire Joseph, qui regrette déjà de s’être lancé dans ce travail sans fin.

L’image figée du début d’une vidéo accroche sa curiosité. Joseph clique sur le triangle et la vidéo s’anime. Mario est dans la rue devant chez son père, le fils de Joseph. La rue est vide ; ça a été filmé pendant le confinement, pas une voiture ne circule ; Mario peut donc sans le moindre risque jouer au ballon. Et il ne s’en prive pas ! Il y a un peu plus d’un an, c’était sa période balles et ballons, se dit Joseph en souriant ; une vraie passion chassée depuis par son admiration pour les engins de chantier…

Joseph l’a pris avec son smartphone, en reculant pour ne rien manquer des efforts de Mario pour pousser devant lui son ballon rouge, aidé en cela par le caniveau qui lui sert de rail. 

Joseph, soudain, est pris de vertige. La misère du monde l’étreint en une fraction de seconde ; elle vient de rentrer par écran interposé dans son bureau, comme ça, bing ! 

Joseph vient de prendre brutalement conscience qu’il n’y a qu’une seule et même humanité, parce que ce gros plan sur la bouille de Mario lui a envoyé un grand coup dans la gueule. Joseph appuie sur le symbole « Pause » et contemple avec émotion l’expression sur le visage de son petit-fils. Cette expression, il l’a déjà vue, tout à l’heure ; c’est exactement celle du gamin ukrainien haut comme trois pommes. Ces deux enfants, Mario et le môme ukrainien…

« Les mêmes, murmure à son tour Joseph. Bon sang !!! Les mêmes !!! »