Le goéland mélancolique

Le goéland mélancolique

samedi 10 septembre 2022

La piscine verte

Une amie, Bertille, m'a bien aidé pour peaufiner la fin de cette histoire; et ce n'est pas simplement pour une histoire de couleur...



Jean-Philippe allait fêter ses 90 ans et, malgré quelques petits soucis inhérents à son « pourcentage de siècle » devenu conséquent, portait encore beau et n’en était pas peu fier. Il savait en faire état chaque fois que l’occasion se présentait, avec l’esprit caustique mais jamais « vache » qui caractérisait bien son humeur générale. Une de ses blagues préférées ? J’aime les anniversaires car il est démontré que plus on en fête, plus on est sûr de vivre vieux !...

Ses amis l’avaient surnommé Andante (certains d’entre eux affirmaient pourtant qu’il avait lui-même suggéré ce pseudonyme) tant il savait manier l’humour à froid avec une placide, lente et malicieuse délectation.

Lorsqu’il s’était installé pour vivre sa retraite d’éminent linguiste à quelques encablures du littoral méditerranéen, il paraissait inenvisageable que sa propriété fût un jour… en bord de mer. Le réchauffement climatique et la montée résultante des eaux avaient fait leur œuvre et rongé à grande vitesse les rivages de la Côte d’Azur. Et Jean-Philippe avait eu le bonheur de voir s’arrêter cet inexorable grignotage à 50 mètres seulement de sa coquette demeure, initialement édifiée au beau-milieu d’un lotissement de douze maisons dont cinq subsistaient aujourd’hui, les sept autres ayant dû être évacuées d’abord, puis démolies car déclarées en zone inondable deux ans à peine avant d’être submergées.

C’est suite à ce coup du sort qui avait épargné sa villa « Les pieds dans l’eau » (Imaginait-il en l’appelant ainsi quelques années auparavant qu’il serait un jour à ce point dans le vrai ? Allez savoir ; il était bien capable d’avoir poussé ainsi l’ironie par anticipation, le bougre !) qu’il décida de faire installer devant sa terrasse orientée plein sud une belle piscine à débordement. Quel plaisir que de prendre un verre (de préférence un T-punch pour Jean-Phi) avec l’impression de barboter au milieu de cette mer aigue-marine jouxtant à présent sa propriété.

Michelle, la compagne de JP avait, mollement avouons-le, lutté contre ce projet, arguant que ce serait un danger pour les enfants. Il est vrai que les statistiques plaidaient en sa faveur, le plus grand nombre annuel de noyades résultant d’une brève inattention, d’un manque de surveillance des propriétaires de ces haricots bleus, fascinants et magiques pour les petits diables. Mais, sans même parler du désir de Michelle de profiter elle-aussi de baignades rafraichissantes au bas mot six mois de ces années de plus en plus régulièrement caniculaires, la bataille de tranchées menée par ses petits-enfants et savamment orchestrée par le général-en-chef Papi Jean-Phi eût les conséquences attendues par les jeunes protagonistes ; la piscine fut creusée et la victoire célébrée à grands renforts de plongeons et de cris joyeux !!!

Les années qui suivirent son édification n’infléchirent heureusement pas les chiffres de la mortalité due aux ludiques bassins et tout le monde finit par se féliciter d’avoir cédé au projet de « pataugeoire », comme Andante s’était plu à dénommer l’ouvrage.

La famille prit même l’habitude de célébrer chaque nouvelle année de vie de Jean-Philippe au bord de la fameuse piscine, voire dedans, quelqu’un ayant eu l’idée d’acheter des fauteuils et plateaux gonflables pour trinquer à la santé du patriarche tout en pataugeant avec délectation dans une eau turquoise.

C’est à la veille de son 84ième anniversaire que se produisit un évènement perturbateur et pour le moins troublant.

« Troublant » : Jean-Philippe avait immédiatement utilisé ce qualificatif ambigu, dans tous les sens du terme, fort de sa légendaire précision lexicale et avec un humour toujours aussi affûté. La piscine avait en effet viré et était passé dans la nuit du bleu au vert sans qu’on puisse en expliquer la raison. Le Ph, le taux de cuivre, le titre hydrotimétrique, l’alcalinité et j’en passe, tout était censé être mesuré, contrôlé, ajusté par le dispositif sophistiqué (et onéreux ; il en avait coûté au moins 7000€ à JP…) installé dans un petit local semi-enterré, à quelques mètres de l’ouvrage principal.

Que faire ? Le regroupement familial devait se tenir, comme chaque année, le lendemain 11 août et tous s’interrogeaient donc sur ce qu’il convenait de mettre en œuvre pour que disparaisse cette couleur inappropriée et susceptible de gâcher la fête.  Le vert s’était imposé comme le ferait un parent avec lequel tous les ponts ont été rompus suite à un sombre et impardonnable différend et qui s’inviterait à un repas de famille sans que personne ne l’y ait convié. 

-        Le sulfite de cuivre !!!  proposa le cousin Georges. Ayant occupé un emploi (Jean-Philippe corrigeait chaque fois ironiquement cette expression en remplaçant « emploi » par « bureau ») chez Pechiney dans les années 90, il se prétendait un peu chimiste. 

-        Sulfate ! rectifia JP avec un soupir navré, pensant que Georges devrait être une fois pour toute rangé dans la catégorie « parents avec lequel tous les ponts… etc. etc. » et plongé sans hésitation dans le marécage saumâtre qu’était devenu la piscine des « Pieds dans l’eau ». 

Le test du sulfate de cuivre fut néanmoins tenté, sans succès.

Le lendemain pourtant, jour de l’anniversaire, l’eau de baignade était redevenue aussi limpide qu’aux premiers jours de remplissage du bassin. Mystère… 

La fête put donc avoir lieu sans être perturbée par ce vert disgracieux.

Les années suivantes, le même phénomène se reproduisit (bleu puis vert puis bleu), sans que l’énigme ne soit jamais résolue. Tout au plus Jean-Philippe avait-il droit, la veille de sa montée officielle en âge, de la part des invités du lendemain, à la sempiternelle question : « alors, JP, encore vert, cette année ? » La famille de Jean-Philippe et l’intéressé lui-même finirent par s’habituer à la chose, la résignation ayant succédé à l’agacement des premières occurrences. Après tout, puisque les 84, 85, 86, 87, 88 et 89 ans n’étaient en rien affectés par ces fluctuations chromatiques annuelles…

Le drame se produisit le 10 août précédant le 90ième anniversaire. Enfin, le drame… disons plutôt l’anomalie.

Vous l’avez compris, le passage de l’eau de la piscine du bleu au vert n’était plus depuis belle lurette considéré comme une surprise. Ce fut l’absence de toute modification au sein de la « pataugeoire », perturbant ainsi l’ordre établi depuis bientôt six ans, qui plongea (terme assez approprié, songea Jean-Philippe) tout le monde dans la perplexité.

Au point que, le 11 août, Andante ressentit chez ses proches comme un malaise, une gêne que même ses meilleurs traits d’esprit ne parvenaient pas à dissiper.

Il fallait faire quelque chose ! Quoi ? Jean-Philippe choisit de leur offrir un aveu :

-        La couleur, c’est moi ! J’avais déniché un colorant vert qui ne tient que quelques heures, et ça m’a fait marrer, la première fois, de vous voir tous consternés par le changement inattendu de couleur de l’eau de la pataugeoire. Et puis, les années suivantes, à cause de votre question rituelle : « encore vert, cette année ? », j’ai continué… ça me ravissait, de provoquer chez vous cet idiotisme chromatique. Jean-Philippe, lecteur et relecteur assidu du Gradus, venait de balancer une de ses références au dictionnaire des procédés littéraires. Il fut cru sans que le moindre doute subsistât. 

-        Mais alors, pourquoi pas cette année ?

-        Je n’avais plus de colorant. 

La réponse satisfit l’assistance qui gronda gentiment et dans un éclat de rire libérateur ce vieil imbécile de Jean-Philippe. Et l’anniversaire se déroula donc dans l’allégresse générale enfin retrouvée.

Andante mourût quelques jours plus tard, subitement. Était-ce pour autant une mort subie ? Cette disparition brutale ne correspondait pas vraiment au personnage. De manière générale, il aimait tant être « à la manœuvre », toujours avec sa lenteur calculée de lettré épicurien …

Ne s’agissait-il pas plutôt d’un dernier pied de nez du vieux farceur ? Ce qui pouvait le laisser supposer, c’était cette enveloppe bleue que Michelle découvrit sur sa table de chevet.

Sur le bristol carré qu’elle contenait était écrit, de la main de Jean-Philippe :

 

Le vert, ce n’était pas moi !

Selon le Gradus, certainement une parataxe.

De ma part, possiblement un revirement.

D’après vous ? 

                        JP

 

Tous virent d’abord dans ces lignes une ultime plaisanterie de celui qui était tant épris de bons mots et de pirouettes intellectuelles. C’était bien dans sa manière de revenir sur un mystère résolu pour glisser dans son texte un « procédé littéraire ». Mais, à la réflexion, certains commencèrent à douter que ce message post mortem soit seulement un de ces tours dont Jean-Philippe était coutumier. En effet, que pouvait donc signifier ce « d’après vous ? » qui semblait s’adresser à ses proches et sonnait comme une vraie question de sa part. Comme s’il laissait entendre qu’un d’entre eux pourrait en définitive être responsable des colorations annuelles de son bassin…

Personne ne sut s’il avait vu juste ou s’il s’agissait simplement de l’hommage posthume de telle ou tel à son espièglerie, mais l’année suivante, le 10 août plus précisément, la piscine vira de nouveau au vert…

samedi 9 avril 2022

04 Août

Transcrire une atmosphère, l’air qui vous caresse, les sons qui vous bercent… Allez, j’essaye ?

 

 

En ce 04 août, il fait un temps splendide. Printanier, aurait-on envie de dire si l’on ne craignait l’anachronisme. Pourtant, il s’agit bien de cela. L’atmosphère est légère et l’air plus transparent qu’en été. Légèreté : c’est le mot qui vient à l’esprit de Symphony, assise dans son transat en osier tressé. Elle se dit que rien ne peut valoir ce moment et comme pour confirmer cette impression, elle tourne son regard vers le jardin où son Reginald est en train de tailler un de leurs rosiers, en fin de floraison. 

Sous ses coups de sécateur précautionneux, Reggie ordonnance avec précision un univers aussi élégant qu’apparemment discordant. C’est la magie du jardinier qui opère. Un bosquet ici, juste un peu trop grand, un massif fleuri là, paraissant indiscipliné, et juste devant les yeux de Symphony, un petit arbuste parfaitement modelé en une sphère aussi précise que surprenante, improbable. 

Vous l’avez déjà deviné : en observateur attentif mais distant de la scène, vous comprenez qu’il ne peut s’agir que d’un jardin anglais. C’en est un ! Il est beau, coloré, lumineux, de ces jardins qu’on ne se lasse jamais de découvrir quelle que soit la saison. Symphony se dit cela en admirant les gestes harmonieux et précis du chirurgien Reggie et elle rajoute pour elle-même : « légèreté… printanière ! ».

Ça y est ! Elle vient d’entamer son voyage dans le temps. Le mois de Juin a été merveilleux. Les yeux clos, Symphony se remémore ces jours heureux, la traversée d’une Manche muée en lac pour la circonstance, l’aventure longue mais paisible d’un parcours en calèche depuis la Normandie jusqu’à la Bretagne, le mariage de la première de ses petites filles, sa Phoebe adorée, dans cette France que le printemps magnifie. 

Quel est le plus bel endroit de France ? a coutume de demander Reginald, dont les questions cachent souvent (toujours ?) un humour anglais ciselé. « Le mois de juin » est la réponse. 

Il n’a pas tort. Ce fut un moment de grâce, cette cérémonie que la météorologie a bénie. Phoebe rayonnante, son amoureux aux anges (Marceau est un bel homme, vraiment, avec sa petite et fine moustache, so french…), le bonheur qu’on partage et qu’on voudrait éternel ; et c’est bien certain, tous les invités en témoignent, il le sera !!!

Les paupières de Symphony s’entrouvrent à présent. La chaleur du soleil a eu le dessus sur son tranquille assoupissement. C’est l’été, tout de même ! Pendant les « jours et semaines » qu’a duré son rêve mnésique, elle n’a pas perçu que Reggie avait terminé son ouvrage artistique, était revenu près d’elle, dans le transat d’à côté, et qu’il lui avait pris la main.

 

Les tensions, les antagonismes, les contentieux des nations n’ont pas de saison puisqu’ils les enjambent hardiment, obstinément même. Printemps, été, automne, hiver, hiver, hiver ! Depuis des années déjà, les peuples s’invectivent, les dirigeants s’arc-boutent, les enfants s’instruisent dans un revanchisme savamment entretenu. 

Peut-on, sérieusement, ignorer tout cela ? Comment peut-on, en toute innocence, passer à côté des fracas annoncés du Monde ? À cette énigme, Reginald et Symphony ont une réponse simple, honnête, définitive croient-ils : l’espoir, la certitude même d’un printemps et d’un été à venir, dont l’air sera pur et transparent. Légèreté…  

 

Reginald vient de serrer la main de Symphony, un tout petit peu plus fort. Trop fort ? Au loin, elle distingue un bruit, non, un son, qui lui parait aussi pur que l’air, mélangé qu’il est au chant des oiseaux ayant élus domicile dans les arbres ombrageant leur jardin. Des cloches carillonnent, là-bas, au-delà de ce champ distant qui donne le sentiment, depuis leur terrasse, du fond de leurs transats, que l’éden verdoyant patiemment dessiné par Reginald n’a pas réellement de fin visible. 

Non !!! Elles ne carillonnent pas. Il s’agit d’un tintement plus distinct, plus brutal, plus aigu, répété au rythme d’un « bong » toutes les demi-secondes ! Reginald a saisi le premier et, s’il serre aussi fort la main de Symphony, c’est qu’il préfère lui faire comprendre sans parler ce qu’il vient de comprendre lui-même : le tocsin !!!

Qu’annonce-t-il donc, ce messager de mauvais augure ? Que vient-il donc briser ?  Pourquoi cherche-t-il à mettre fin au subtil équilibre de ce printemps qui dure depuis Juin ?  

À cette énigme, Reginald et Symphony avaient une réponse simple, honnête, définitive croyaient-ils : l’espoir, la certitude même d’un printemps et d’un été à venir, dont l’air serait pur et transparent. … 

Ils ont eu raison, jusqu’à ce magnifique, limpide, inoubliable 04 Août de l’an de grâce 1914… Légèreté ?

 

dimanche 20 mars 2022

Les mêmes

Merci à Didier, sans qui je n’aurais pas eu… le déclic

 

C’était au tour de Joseph de recevoir son copain David. Une fois chez l’un, une fois chez l’autre. Un bon verre, au coin du feu, avec un ami, c’est plutôt cool, et le plaisir des moments partagés apporte parfois son lot de surprises. Ce soir-là, il en fut ainsi.

Comme souvent, après que David et Joseph aient fait le tour des sujets essentiels – les déboires du PSG et les fulgurants progrès de l’équipe de France de rugby – leur conversation tourna autour de l’actualité, donc des vaccins, de la famille et donc des petits-enfants. Bref, ils parlaient de tout, même de ces petits riens qui ne sont pas aussi « riens » qu’on pourrait le croire.

Et puis, après que Joseph eut proposé de remplir à nouveau les verres (une Grappa ramenée d’Italie), le voyage dans le temps eut lieu. Joseph est incapable encore aujourd’hui de se remémorer ce qui avait amené David à raconter cette anecdote personnelle, mais cette histoire prit soudainement tout l’espace, ne laissant de place, et encore, qu’aux discrets crépitements du feu de cheminée :

« Tu sais que je fais surélever les combles ? Une pièce de plus, ça va être sympa ! Et donc, j’ai dû faire du tri dans tout ce que j’avais accumulé là-haut. Eh bien, dans une boîte à chaussures, raconta David, j’ai retrouvé des tas de vieilles photos. »

Joseph se dit que toutes les familles du monde devaient garder des vieilles photos et les entreposer, plutôt que de les jeter, dans des cartons à chaussures. Le carton à chaussures se voit ainsi conférer universellement une seconde vie : dépositaire des souvenirs incertains et des « c’est dommage de s’en débarrasser ». Il est vrai, rajoutent inévitablement toutes les familles du monde, que « on ne sait jamais, ça peut faire plaisir, un jour, aux enfants, de les regarder… »

David poursuivit :

« Je suis tombé sur deux photos de mon père. Sur la première, il est tout jeune. Au volant d’une voiture à pédales. Je l’ai tout de suite reconnu, malgré ses cinq ou six ans, à peu près. Il a des cheveux bouclés, plutôt blonds. Sur la photo, ce qu’on voit tout de suite c’est son expression extraordinaire qui montre à la fois du plaisir et de la fierté à conduire « l’auto ». Et sa vigilance de gamin…Tu vois, ça m’a paru évident, dans sa petite tête de môme, il faisait exactement « comme un grand ». 

Et puis, il y en avait une autre…» 

« Une autre ? »

« Une autre photo ! La deuxième. Tu suis, ou quoi ? »

« Ok, ok ! T’énerve pas ! La deuxième photo… et alors ? »

« Alors… » La voix de David eut brièvement une drôle d’intonation. 

Il est ému, le bougre, se dit Joseph, se refusant pour autant à interrompre le récit. Il y a des circonstances où il ne faut pas voler au secours d’un ami ; pas de main sur l’épaule, rien, pas même un signe de réconfort ; non ; on briserait quelque chose de précieux ; il est toujours temps de prouver son attachement à un pote. Plus tard…

« Elle a été prise devant la maison, poursuivit David, dans les années 80 je pense. Donc cinquante ans après l’autre, au bas mot ! On y voit mon père en pleine action, assis sur une tondeuse autotractée, concentré sur son travail. 

Ce qui m’a frappé, c’est dingue, ajouta David avec une voix plus tremblante encore, c’est que, sur ces deux photos, c’est le même homme, incontestablement. Les cinquante ans d’écart, pschittt !!! 

L’expression, sur son visage, un demi-siècle après, mon vieux, elle est pareille !!! Pareille, j’te dis !!! N’importe qui aurait pu reconnaitre que c’était la même personne, sur les deux photographies, tellement c’était criant. Tu le crois, ça, Joseph ? »

Joseph allait tenter de formuler une réponse, mais David, ailleurs, à des années-lumière, son verre de Grappa encore plein à la main, l’en dissuada en murmurant comme pour lui seul d’une voix définitivement tremblante, presque cassée : 

« Le même… le même !!! » Et puis David avala sa Grappa, cul sec. 

 

La guerre occupe déjà depuis de nombreux jours l’actualité. Elle a chassé des têtes et des titres journalistiques la pandémie qui a pourtant paralysé la société pendant des mois. 

La guerre… Joseph, après son petit déjeuner, se dit qu’il va allumer la télé pour savoir où ils en sont là-bas, dans l’Est. Chaînes d’info en continu ; des images qui défilent mais qui sont les mêmes que la veille, des bandeaux d’information qui délivrent des messages parfois sans aucun rapport avec le sujet en cours de traitement (quatrième médaille d’or pour les athlètes paralympiques français…), en haut à droite l’heure pour donner le sentiment au téléspectateur que les miettes d’actualité qu’on lui donne sont « du direct », experts discutables qui discutent de leurs théories indiscutables, chaînes d’info « en continu » quoi !…

Tout à coup, une image s’impose à l’écran. Il s’agit d’un reportage sur des files d’ukrainiens, très majoritairement d’ukrainiennes, qui fuient une ville bombardée ou en passe de l’être. Le cameraman, pour donner sans doute de la force émotionnelle à son long plan séquence, a choisi de filmer presque au ras du sol, en contre plongée, un petit bout de chou au visage en partie masqué par la grosse capuche de son manteau qui lui descend jusqu’au-dessous des genoux. Travelling : le gamin marche à contre sens des adultes qui tournent tous leurs dos à la menace d’une mort promise. Le plan dure ; la longue queue de malheureux semble interminable. Malgré la capuche, on se rend compte que l’enfant n’est pas inquiet. Peut-être même peut-on deviner par moment un sourire sur son adorable frimousse. Mais il est avant tout concentré ! Il frappe dans une bouteille en plastique vide dont il parvient avec adresse à garder le contrôle. Bien sûr, la bouteille parfois lui échappe un peu et file entre les pieds des pauvres gens immobiles qui attendent patiemment que leur convoi se remette en marche, toujours par à-coups, vers l’Ouest. Mais le petit bonhomme haut comme trois pommes tend le pied droit habillement, ramène à lui son semblant de ballon de foot et reprend son dribble, résolument…

On se demande : « mais où est passée la famille de ce gamin ? « 

Et on s’insurge : « Il n’est pas abandonné, quand même ? »

On ne saura pas. La chaîne d’info en continu change ses images et nous passe à présent une vidéo prise par un smartphone, à la verticale, avec les côtés de l’écran floutés, à gauche et à droite, pour qu’on voie du mieux possible le spectacle d’un immeuble en feu et partiellement détruit ; « un missile a touché une zone résidentielle à Karkiv » nous précise un bandeau défilant n’évitant pas la faute d’orthographe à Kharkiv, sans qu’on sache s’il y a le moindre rapport entre cette « information » et les images du bâtiment incendié. Joseph appuie sur le bouton rouge de sa télécommande. Il en a assez vu comme ça pour aujourd’hui. Joseph n’aime pas se confronter longtemps au désespoir ; un manque de courage, ou de solidité psychologique, il ne sait pas trop. Pas un manque de compassion, pas non plus de l’indifférence. Non. Seulement de la distance, pour ne pas risquer d’être atteint.

Il a un peu honte de cela, mais on est comme on est, se dit-il, effaçant ce qui reste de cette pensée négative pour se focaliser sur son occupation de moment. Il monte à l’étage, s’assied devant son ordinateur et clique pour reprendre son travail en cours. 

Après avoir longtemps repoussé le projet, il a fini par se convaincre qu’il fallait mettre un peu d’organisation dans ses fichiers photos et vidéos.

Des années de stockage purement chronologique, aucun tri évidemment parmi des clichés et films en n exemplaires (le numérique ne rend pas économe, facilitant la médiocrité de sujets saisis on ne sait même plus pourquoi), il est grand temps d’y mettre « bon ordre ».

Le fichier créé la veille par Joseph s’ouvre : Mario. 

Mario, c’est son petit-fils. Les vignettes de centaines de Mario, de tous âges et dans toutes les situations (ballons, repas, bains, constructions en Lego, premiers pas, premiers mots, premières phrases, sourires face caméra) apparaissent à l’écran. 

« Hé bien ! Y’a du boulot » soupire Joseph, qui regrette déjà de s’être lancé dans ce travail sans fin.

L’image figée du début d’une vidéo accroche sa curiosité. Joseph clique sur le triangle et la vidéo s’anime. Mario est dans la rue devant chez son père, le fils de Joseph. La rue est vide ; ça a été filmé pendant le confinement, pas une voiture ne circule ; Mario peut donc sans le moindre risque jouer au ballon. Et il ne s’en prive pas ! Il y a un peu plus d’un an, c’était sa période balles et ballons, se dit Joseph en souriant ; une vraie passion chassée depuis par son admiration pour les engins de chantier…

Joseph l’a pris avec son smartphone, en reculant pour ne rien manquer des efforts de Mario pour pousser devant lui son ballon rouge, aidé en cela par le caniveau qui lui sert de rail. 

Joseph, soudain, est pris de vertige. La misère du monde l’étreint en une fraction de seconde ; elle vient de rentrer par écran interposé dans son bureau, comme ça, bing ! 

Joseph vient de prendre brutalement conscience qu’il n’y a qu’une seule et même humanité, parce que ce gros plan sur la bouille de Mario lui a envoyé un grand coup dans la gueule. Joseph appuie sur le symbole « Pause » et contemple avec émotion l’expression sur le visage de son petit-fils. Cette expression, il l’a déjà vue, tout à l’heure ; c’est exactement celle du gamin ukrainien haut comme trois pommes. Ces deux enfants, Mario et le môme ukrainien…

« Les mêmes, murmure à son tour Joseph. Bon sang !!! Les mêmes !!! »

 

mercredi 9 février 2022

La force des songes

C'est Sacha Guitry qui disait: on est un peu l'esclave des rêves qu'on a faits... 

Avant même d’ouvrir les yeux, Abel ressent déjà ce désagréable sentiment de vertige. Mais, avec courage, il les ouvre et découvre, horrifié, que le plafond est plusieurs mètres en dessous de lui. Pourtant, il est couché dans son lit ? Son corps doit être retenu par les draps et les lourdes couvertures bien bordées sous le matelas. Donc, ne pas bouger ! S’il tente quoique ce soit, il va plonger vers le lustre central et, s’il réussit à l’éviter, va exploser la cloison plâtrée du plafond pour aboutir au grenier. 

Il ne l’aime pas, le grenier ; il est poussiéreux, rempli d’un tas de trucs indéfinissables et, en plus, il y a une poutre basse sur laquelle il s’est ouvert le cuir chevelu, un jour où il jouait à cache-cache avec son frère Loïc. Du sang partout, sa mère qui crie « Mon Dieu, Abel ! » en le voyant redescendre, le visage maculé de traces rouges sillonnées de larmes. A ce souvenir, il referme les yeux

« Abel ? » Sa mère est là, à l’endroit, les pieds bien posés sur le parquet, ce qui lui parait d’abord curieux. Où donc est passé le plafond ? Maman, admire-t-il, elle redresse les choses…  

Elle tient un gant de toilette qu’elle a essoré après l’avoir passé sous le robinet d’eau froide. 

-        Tiens mets ça sur ton front, mon chéri. Ça va te faire du bien. Combien tu as ?

Elle retire le thermomètre qu’il a dans la bouche.

-        Tu l’as bien gardé sous la langue ?

Abel fait oui de la tête, et ce simple mouvement lui donne l’impression que son cerveau cogne et rebondit dans son crâne.

-        Un petit trente-sept huit ; ça va déjà mieux ! Tu seras bientôt sur pied, mon grand. Ton frère n’attend que ça. Vous allez pouvoir jouer très vite, énonce-t-elle en lui souriant comme pour rendre sa prophétie auto réalisatrice.

Jouer avec Loïc… Il repense à la poutre, entend sa mère qui crie « Abel ! » et il baisse la tête pour la rentrer dans les épaules. Malgré le déplacement, son crâne, ce coup-ci, ne lui fait pas mal.

A tout prix, éviter cette p. de poutre ! 

 


La circulation est dense, cet après-midi-là. Du monde sur les trottoirs, des véhicules au touche-touche qui avancent brusquement quand les feux passent au vert. Abel et Loïc sont venus faire des courses. Un cadeau qu’il faut trouver pour l’anniversaire de leur mère. Ils n’ont pas d’idée précise mais se sont dit qu’elle viendrait en léchant les vitrines de la grande rue commerçante.

Ils attendent tous les deux au passage clouté. C’est bien un des derniers qui soit clouté, pense Abel en fixant une des demi-sphères gris argent de ce vestige d’un temps révolu. Ça y est, le feu est rouge. A l’instant même où il s’engage, Abel entend un grand bruit de tôle et son frère, derrière lui, qui hurle « Abel !!! ». Instinctivement, il rentre sa tête dans les épaules.

Un Range Rover vient de percuter le camion de livraison qui a pilé juste devant lui. Une plaque de verre transportée par le camion s’est détachée sous le choc, s’est brisée en tombant sur les pavés et des fragments ont giclé de tous côtés. 

Un homme qui avançait vers lui sur le passage piétons se tient la main, ensanglantée. Un éclat est venu se ficher dans sa paume. Il semble ne pas s’en préoccuper plus que ça, regardant Abel droit dans les yeux, avec un air effaré.

-        Ben, mon vieux, vous avez eu un sacré coup de pot. Le plus gros morceau est passé juste au-dessus de vot’ crâne. Pour un peu, vous étiez décapité, mon vieux !

Abel se demande d’abord pourquoi ce type l’appelle « mon vieux », puis il regarde le triangle de verre qui gît, quelques mètres plus loin. On dirait, on dirait… la faux du Dieu des Morts ! Il frissonne, lève les yeux vers son frère dont la bouche ne s’est pas encore refermée après son cri et il éclate de rire, bêtement.



 

 

C’est la belle. D’un rien, Loïc a gagné la revanche. La télé a bousculé ses programmes pour retransmettre en direct ce final haletant. Abel court et s’engage dans une périlleuse glissade sur le gravier. Pour ne pas tomber, il abaisse son centre de gravité. S’il chute, pense-t-il, s’en sera fait de ses genoux, ce qui lui interdira toute baignade parce qu’ils seront écorchés. Les parents sont intraitables avec les bobos. Mais tout se passe bien et avant que le volant ne tombe sur la ligne de fond, tracée une heure plus tôt dans le gravier avec le talon, d’un fouetté du poignet, sa raquette renvoie le volant de l’autre côté du filet, dans le camp de Loïc. La foule hurle, en délire. Quel coup magistral ! 21 à 19 !!!

Abel lève les bras en signe de victoire en se tournant vers la tribune VIP : « Ouhaaai !!! »

-        Non ! Perdu !!! rétorque son frère. Le volant a touché avant que tu le frappes. T’as perdu !

Mauvais joueur, le frangin. La foule gronde. Il faut faire appel au Hawk-Eye…

-        Papa ! Papa ! Hein, c’est pas vrai ? J’ai gagné ; j’ai 21 ?

Depuis le fond de l’atelier où son père doit être en train de réparer un sèche-cheveux ou un couteau électrique lui parvient un « débrouillez-vous » qui ne résout rien. 

De son côté, décidément mauvais perdant, Loïc est parti en pleurant se réfugier dans la maison pour réclamer auprès de leur mère consolation et un goûter fait-maison (une génoise à la gelée pomme-coing).

-        Papa ! supplie Abel…

Le père est sur sa chaise arbitrale. Comment a-t-il fait ? Abel ne l’a pourtant pas vu ressortir de l’atelier… Il pointe la ligne avec son couteau électrique et, utilisant le sèche-cheveux comme micro, clame : point ! 21… set et match !!! 

Une jeune femme dont le soleil couchant irradie les cheveux roux tend vers Abel une coupe en forme de pot de confiture, remplie de petits cailloux. « J’ai bien fait d’insister » se satisfait Abel en recueillant le baiser dû au vainqueur.

 


C’est Sarah, la copine de Loïc, qui l’a inscrit en cachette à ce jeu télévisé et l’a ensuite sommé de s’y présenter.

-        Allez, Abel ! Pakap ?

Il a cédé. Il ne sait rien refuser à Sarah et elle le sait. Bien lui en a pris d’ailleurs car le voici finaliste en deuxième semaine (tout se déroule en fait sur trois heures, maxi, mais l’enregistrement est découpé en quatre « épisodes » pour les besoins de la chaîne)

Reste une dernière épreuve. La plus difficile évidemment, car celui ou celle qui l’emporte repart avec un chèque de cent mille euros. Il s’agit d’un truc quasi impossible à faire : une poignée de dominos est disposée sur un pupitre recouvert d’un drap. Au top, l’animateur retire le drap, pendant trois secondes, pas une de plus, repose le drap pour cacher à nouveau les dominos et demande au candidat de dire combien il en a dénombrés.

Autant dire que France 2 n’a encore jamais dû débourser les cent mille euros, le jeu ayant déjà vu échouer une bonne douzaine de candidats, ce qui a contribué à son succès en termes d’audience. 

L’animateur (Abel n’arrive pas à se souvenir de son nom, mais sait qu’il a remplacé Nagui, devenu trop vieux selon les dernières enquêtes de Médiamétrie) fait son show. : « Va-t-on enfin avoir un gagnant à « Tu comptes - Tu gagnes » - un grand moment de télé - chers téléspectateurs - les proches d’Abel sont en folie - etc. - etc. »

Le chauffeur de salle brandit un panneau « applaudissez, criez » à destination des cinquante spectateurs choisis pour leur plastique (des monsieur-et-madame-tout-le-monde, mais plutôt jeunes, représentant la diversité requise par les annonceurs et rémunérés trente euros de l’heure).

Abel envoie un petit clin d’œil à Loïc et Sarah, que la prod. a choisi d’installer au premier rang. Les cheveux blonds ondés de Sarah doivent être pour beaucoup dans cette décision, conclut intérieurement Abel.

Un ! Deux ! Trois ! Les spectateurs-figurants ont accompagné le présentateur-vedette dans ses gestes de torero. Sa muleta a déjà recouvert le pupitre de plexiglas transparent et il attend la réponse d’Abel comme s’il venait d’annoncer l’estocade.

Abel se tourne vers Fabiano (il vient soudain de se rappeler le prénom du successeur de Nagui). Il n’a pas regardé les dominos, fasciné qu’il était par les mouvements du drap et n’a d’autre possibilité que de lancer un nombre au hasard. Pourquoi choisit-il 21 ? Il ne sait pas, ça lui est venu comme ça, d’un coup.

-        Vérifions ! chuchote Fabiano, face caméra, pour entretenir le suspense. 18, 19… et 20 !!!!!!

Le public souffre et l’exprime par des Oooh de déception. 

-        Pardon, pardon ! proteste Abel. Je suis désolé de vous contredire, il y en a 21. Regardez ! Il y a un domino qui est tombé, là, au pied du pupitre…

Un silence se fait, qui n’a pourtant pas été commandé par le chauffeur de salle. 

Fabiano, comme dans un rêve, se penche, ramasse le domino, le brandit un court instant puis le pose sur le pupitre, commande d’un clin d’œil au réalisateur, en vrai professionnel, un gros plan sur lui et s’exclame : 

-        Et 21 !!!!! Abel, vous venez de gagner les cent mille euros. Formidable, vous rendez-vous compte ? Vous êtes le premier gagnant de « Tu comptes - Tu gagnes » !

Puis, hors champ et à voix basse, il glisse à Abel :

-        Vous avez rudement bien fait d’insister !

 

 


 

Deux femmes, deux hommes. Et pas l’air commode ! Abel sent son cœur battre la chamade ; il inspire en grand deux fois de suite avant de déclamer, devant le jury :

-        A une passante !

Puis il enchaine :

-        La rue assourdissante autour de moi

Les professeurs ne le regardent pas. Ils sont occupés à jouer aux petits chevaux, ce qu’Abel trouve un peu cavalier. Il s’interrompt et dit à la femme brune : 

-        Posez votre double quatre, avant de se dire qu’il se mêle sans doute de ce qui ne le regarde pas et que son conseil n’est peut-être pas le bon

-        Poursuivez ! tonne le barbu assis à l’extrême droite

Le vieil homme ne doit pas être très à l’aise sur son tabouret qui lui fait dépasser les autres membres du jury de deux bonnes têtes.

-        Un éclair… puis la nuit !

Et là, justement, les néons de l’immense salle d’audition s’éteignent tous simultanément. 

« Ça va être dur de terminer dans le noir » pense Abel, mais, courageusement, il continue en se concentrant sur sa diction :

-        Fugitive beauté… 

Vraiment, cette partie de petits chevaux, dans le noir en plus, ça n’a pas vraiment de sens. Abel se rend bien compte qu’il est passé en mode automatique. Il faut se reprendre :

-        Ailleurs, bien loin d’ici ! Trop tard ! Jamais peut-être !

Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,

O toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

L’homme à la droite du barbu lance joyeusement : « Six ! Je sors mon cheval ! » puis se tourne vers Abel d’un air désolé :

-        Navré, cher Monsieur, il faudra revenir. Trop mécanique, pas assez de sentiment. Vous comprenez ? 

La femme à la jupe plissée qui n’a encore rien dit suggère :

-        Ne vous découragez pas, jeune homme. Jouvet n’a été admis qu’après trois auditions infructueuses.

Abel se promet de faire du chiffre quatre son chiffre porte-bonheur. Et d’être reçu la prochaine fois.

 

 

Gare Montparnasse. Ligne 12. Le TER pour Versailles Chantiers part dans huit minutes. Abel a le temps et marche sur le quai en direction du wagon de tête. Ça le rapprochera de l’escalator de sortie, à l’arrivée. Il choisit de s’installer au niveau supérieur, pour pouvoir regarder les immeubles, pavillons et jardins défiler entre chaque station. 

Arrivé en haut, il avise parmi les banquettes occupées une femme à la chevelure rousse qui lui tourne le dos. Il s’avance, curieux déjà de découvrir son visage. 

Elle est belle et le cœur d’Abel se met à battre fort. Deux grandes respirations pour se calmer un peu, et il s’assoit face à l’inconnue qui est plongée dans son bouquin.

Comment faire ? Comment l’aborder ? Comment susciter son attention, son intérêt même ? Comment ne pas être ridicule ? Comment ne pas se voir éconduit ?

Abel rumine tout cela. 

Vanves-Malakoff. Il ne peut s’interdire de l’admirer, se sent nigaud, crispé comme un extravagant, et craint fort qu’elle s’en aperçoive. 

Clamart. Elle s’en est aperçue, c’est sûr ! Elle vient de tourner la tête et contemple ostensiblement le paysage. C’est foutu cette fois, se lamente Abel. 

Meudon. Sans doute découragée par l’urbanisme assez hideux que lui offre ce début de voyage Transilien, elle a cessé de regarder par la fenêtre. Pendant un dixième de seconde, leurs regards se croisent. Un coup de poing en pleine face ! Abel est presque KO. Un, deux, trois…

Bellevue. Abel a compté ; c’est la quatrième station. Alors, avec un brin de désespoir mais aussi le courage superstitieux du condamné, il se lance : « Bellevue ? Vous ne trouvez pas que c’est un peu exagéré ? » 

Posant sur les genoux son livre, Knock ou le triomphe de la médecine, elle lève les yeux vers Abel et lui sourit…